Apôtres de la Mort, par Arianne de Blenniac

Arianne de Blenniac a contacté les Faunes afin de nous faire partager quelques uns de ses écrits. Nous avons pris plaisir à lire ses nouvelles et nous avons choisi d’en publier une : Apôtres de la Mort, qui est teintée d’étrange et de sordide. Laissons l’auteure se présenter en quelques mots :

« Je partage mon temps entre le Finistère et le Limousin, où je trouve mes principales sources d’inspirations (entre les paysages grandioses du Finistère et les forêts pleines de ruines du Limousin, j’ai l’embarras du choix). Je me suis mise à écrire assez naturellement et cela m’a permis d’exploiter tout ce que j’apprécie, que ce soit dans le domaine littéraire, graphique ou musicale. Ecrire est aussi une façon de sublimer mes expériences positives ou négatives et j’en éprouve souvent le besoin lorsque j’ai vécu quelque chose de marquant.
J’adore la littérature fantastique en particulier et notamment Poppy Z Brite, Léa Silhol, Tolkien, Anne Rice mais aussi Bram Stocker, etc. En peinture, j’apprécie particulièrement le Préraphaélisme et aussi des illustrateurs contemporains comme Mélanie Delon, Amandine Labarre, etc. Côté musique, j’écoute beaucoup de musique baroque mais aussi de la musique contemporaine : du métal atmosphérique, dark ambient, etc.
J’écris irrégulièrement puisque je dessine également, il faut donc trouver du temps ce qui est parfois difficile… Mais j’ai tout de même deux projets en cours : un recueil de nouvelles et un roman. Je verrai si je peux mener ces projets à bien ! »

Apôtres de la Mort

Le Vampire, Edvard Munch

Minuit. Il rôde dans la vieille ville. Ombre issue de l’ombre. Ses ailes noires forment un écrin d’ébène autour de son corps pâle. Je distingue à peine sa silhouette éthérée – silhouette improbable que, mis à part ses semblables et les mourants, je suis seul capable de voir.

Il marche, solitaire. Prédateur guettant sa proie.
A cette heure tardive, la ville est quasiment déserte. Certes, quelques noctambules errent encore aux alentours des bars. Mais, la plupart du temps, lorsqu’ils le croisent, ils continuent tranquillement leur route : ils ne le voient pas. A son approche, ils ne ressentent rien ou, tout au plus, un frémissement le long de leur colonne vertébrale, et, pour les plus sensibles, une légère crispation intestinale. Une de ces manifestations physiques dont la cause échappe à la conscience mais qui marquent la chair, rappelant  aux mortels que le néant est  tout près et que la Mort les guette, qu’elle est comme inviscérée, tapie en eux – dans la part la plus obscure de leur être – qu’elle est aussi fascinante que répugnante, à la fois traîtresse qui vient quand on ne l’attend pas et issue pour celui qui est las. Parfois, cependant, il arrive qu’un infortuné se rende compte de la présence de l’ange. Sa lucidité est l’annonce de sa fin.

Cette nuit, je l’accompagne dans sa mission, afin de m’instruire. Demain, à l’aube, ma transformation sera achevée. Je serai son semblable. Je ferai alors, moi aussi, frissonner ceux  qui me croiseront. Ce charisme funeste sera mon ultime pouvoir et ma dernière source d’orgueil.

Il parcourt les ruelles. Délaissant le quartier médiéval, mon compagnon débouche sur un grand boulevard, largement illuminé. De grands panneaux publicitaires bordent les trottoirs, vantant les mérites du string comme de la bière, ainsi que ceux du lait maternel et du préservatif. Les immeubles gris et délabrés se succèdent. De la lumière bleutée, diffusée par un poste de télévision filtre de temps à autre d’une fenêtre. De ses orbites blanches, il contemple un moment ce paysage sinistre. Il se dirige ensuite vers une voiture cabossée qui abrite l’hébétude alcoolisée d’un adolescent. Il s’arrête et dessine sur l’humidité du pare-brise quelques signes d’une langue inconnue ou peut-être oubliée. Il prononce deux ou trois mots qui s’apparentent à de simples notes. Etrange oraison. Il reprend son chemin. Quelques secondes après, la voiture s’enflamme. Puis plus rien. Enfin si : un tas de cendres dérisoire à la place du véhicule et un sourire sur le visage du macabre protagoniste. On pourrait croire qu’il ne s’est rien passé, que quelqu’un a simplement vidé là un cendrier.

A quelques centaines de mètres, une fille attend le client sous un lampadaire. Elle pue le sexe et la misère. Elle porte l’attirail traditionnel des filles de sa condition : bottes à talons aiguilles, tee-shirt dévoilant un ventre flasque et un piercing au nombril, une jupe si courte qu’on voit le bas des fesses. Son maquillage a coulé sur son visage : des larmes noires ornent ses joues. Une fille usée.

Apercevant le promeneur solitaire, elle sort de son état léthargique. Par un vague sourire et une pose aguicheuse, elle essaye d’attirer celui qu’elle prend pour un client potentiel. L’ange s’approche. La fille met ses seins en avant, se lèche les lèvres. On dirait un dindon orgueilleux devant le billot du boucher.
Arrivé à sa hauteur, l’ange la prend par la main. Jusque là tout va bien, quoique la fille n’ait jamais eu droit à une entrée en matière aussi galante. Elle est dans un tel état – de la torpeur mêlée de résignation – qu’elle ne remarque pas l’allure incongrue de l’individu.

Ensuite, il la regarde. La voit-il vraiment, lui dont les yeux révulsés ne semblent contempler que son propre intérieur ?

Elle devient très pâle. C’est normal : elle a compris qu’après, quand ce sera fini, il n’y aura plus rien.
Il l’emmène vers le vieux port. Elle a peur mais ne peut fuir. Elle est vide. Déjà inerte et sans volonté. Ils dépassent le vieux port. L’ange continue à marcher et la conduit jusqu’à une petite plage qui sert aussi de décharge. C’est ici qu’il met un terme à leur promenade. L’odeur est nauséabonde. Bientôt, la fille, ou ce qu’il restera de son corps fatigué, participera à la production de ces exhalaisons suaves, écœurantes et tenaces.

Pour l’heure, elle chancelle. Sans doute voudrait-elle crier, pleurer mais aucun son ne sort de sa gorge et ses yeux hagards restent secs. Il déchire les vêtements de la fille et lacère son corps de ses ongles. Elle s’affaisse, tournoyant lentement sur elle-même. Le sable pénètre dans ses plaies. Douleur. L’être ailé se nourrit de cette souffrance. Il en jouit. Car c’est son seul plaisir, à lui qui ne sait que dispenser la mort. Une fois satisfait, il ramasse la loque de chair, goûte au sang dégoulinant des blessures et porte cet amas sanguinolent dans l’eau sale. La fille se noie rapidement. Je n’ai ni pitié, ni chagrin, ni dégoût. J’ai simplement l’impression d’être face à la traduction matérielle d’un drame sempiternel et spirituel : la fatalité.

Il a fini de s’amuser pour cette nuit. Il va maintenant remplir son rôle plus sagement et se contenter d’être présent auprès des mourants et d’emporter leur âme, sans être directement la cause de leur trépas. Il entre dans une maison. Je n’ai pas envie de le suivre. Je sais qu’à l’intérieur, une personne est en train d’agoniser. Je préfère rester dehors et me remémorer la triste suite de circonstances qui m’a amené à devenir un pourvoyeur de mort.

Combien nous sommes, je ne le sais pas exactement. De toute façon, c’est sans importance pour moi. J’accomplirai seul ma tâche, dans l’éternité. Sisyphe de la Mort. Ma récompense sera mon immortalité. Et je vivrai une éternité de désolation.

Je suis donc un des apôtres de la Faucheuse. Je fais même presque partie d’elle. Je suis, pourrait-on dire, sa main.  Elle m’a choisi comme elle avait choisi les autres avant moi, comme elle choisira les autres après moi.

La première fois que j’ai vu un pourvoyeur de mort j’avais dix ans. C’était le jour du réveillon de Noël, au cours de la messe de minuit. Je m’en souviens parfaitement. Juste devant moi, un très vieil homme était assis. Il avait l’air exténué et dodelinait de la tête depuis un moment déjà, lorsque l’ange est apparu. Un être parfait : un corps d’albâtre, deux ailes de ténèbres, un visage gracieux mais totalement inexpressif en raison de ses yeux dénués d’iris. Sur le moment, influencé par le décorum religieux, le côté grandiose du lieu et l’aspect solennel de la messe j’imaginai que l’ange Gabriel lui-même s’incarnait devant moi. Mais le brouhaha qui s’éleva dans l’assistance me sortit de ma rêverie et mit fin à mon émerveillement. Le vieil homme était mort et l’ange était parti.

Je n’ai jamais parlé à qui que ce soit de cette expérience. Mais, pendant longtemps, elle me hanta. Malgré mon jeune âge, je percevais confusément qu’il existait un lien entre le décès du vieillard et l’apparition angélique. Cependant, avec le temps, j’ai fini par penser que la vision était seulement le fruit de mon imagination et de la prégnance – quasiment physique – de la religion sur mon être.

J’avais presque oublié cet événement quand, à l’âge de quinze ans, je fis une expérience toute singulière. C’était dans une salle de cinéma, sombre à souhait. Une femme, au parfum musqué, s’était assise à mes côtés. La lumière changeante émanant de l’écran éclairait aléatoirement son corps, m’en faisant découvrir progressivement les courbes, tout en laissant subsister une grande part de mystère – mystère propre à éveiller ma curiosité pour ne pas dire ma convoitise. La sensualité jaillissait de cette chair entraperçue, de ce profil délicat, de cette poitrine généreuse que les respirations soulevaient régulièrement, de cette chevelure de feu, de cette bouche voluptueuse et à demi ouverte…Le souffle retenu, sentant l’ascension de mon désir, j’admirais cette dame, lorsqu’elle me prit la main et se pencha vers mon visage.  Mais ses doigts étaient glacés et son haleine putride. Je me reculai, effrayé. Elle m’embrassa quand même, avec brusquerie, de ses lèvres froides et malodorantes, forçant ma bouche avec sa langue râpeuse et gluante, tandis que des dizaines de créatures ailées surgissaient de nulle part et se mettaient à tournoyer autour d’elle. Soudain, tout disparut. Je me retrouvai, anéanti, dans une salle de cinéma. Autour de moi, les spectateurs regardaient l’écran. Ils n’avaient rien vu. Ils n’avaient pas remarqué cette femme évanescente qui m’avait extorqué un baiser, scellant ainsi une union dont j’ignorais tout, si ce n’est qu’elle fleurait l’amertume.

A partir de ce jour, ma santé mentale s’altéra. On m’envoya faire un séjour en hôpital psychiatrique, séjour qui ne fit qu’accroître mon égarement.

Par la suite, je vis d’autres fois des anges exterminateurs. Rarement, certes, mais suffisamment pour me sentir harcelé.

J’ai donc fini par m’enliser totalement. Ma déréliction avait pour écho ma décrépitude physique. Mon esprit et mon corps n’étaient plus que ruines : je m’enfonçais progressivement dans une spirale d’effondrement. Je craignais de sortir et de voir un des anges de la Mort. Je voulais mourir, échapper à ces créatures à moitié humaines. J’avais l’impression qu’elles me pourchassaient, qu’elles attendaient quelque chose de moi, quelque chose que je ne voulais pas leur donner. Mon âme. Car s’était bien de cela qu’il s’agissait.
Je me sentais si faible, si vulnérable. Manger me dégoûtait. J’ai fini par ne plus me lever : je restais allongé toute la journée sur mon lit. J’ai cessé de me nourrir. J’ai cessé de boire. Pourtant, la vie refusait de me quitter.  Je suis resté plusieurs semaines, comme ça, en position horizontale, à ressasser mes angoisses. Plus rien ne s’échappait de mon corps, ni matière fécale, ni urine. Rien. Comme si, inexorablement, mon humanité devenait inefficiente, transcendée par une autre forme d’existence. Je me suis mis à dormir, pensant que le sommeil serait un sas pour échapper à mes tourments. En réalité,  je n’eus aucun répit et fis, constamment, le même rêve. J’étais assis au centre d’une pièce et j’attendais. Puis des anges entraient dans la pièce. Ils s’adressaient à moi dans ces termes : « Elle t’a choisi. Elle te veut comme apôtre. Tu peux décliner cette offre. Mais, comme tu sais et que tu pourrais aller raconter tout ça, si tu refuses, tu mourras ». J’avais mal partout, j’avais très chaud. Je me mettais à hurler : « Je ne veux pas mourir! Tout sauf l’inexistence! ». Le songe se terminait par un début de métamorphose. Deux ailes poussaient dans mon dos, déchirant ma peau… C’est alors que je me réveillais, tremblant de peur et trempé de sueur. J’avais envie de vomir, j’avais très mal au ventre. Mes tripes étaient en feu. Comme je ne mangeais plus, cela se soldait par de terribles crampes d’estomac. De toute façon, j’allais crever. Je ne pouvais plus revenir en arrière. Autant mettre un terme tout de suite.

Je me suis pendu. Le soir du réveillon de Noël. J’étais seul dans mon appartement sinistre. J’ai fixé tant bien que mal une corde à une poutre au plafond. Après m’être assuré de la solidité de l’installation, je suis monté sur une chaise. J’ai  glissé mon cou dans le nœud coulant. Un immense bien-être s’est emparé de moi. Enfin, j’allais laisser mon fardeau de tourments et d’angoisse. Puis j’ai donné un coup de pied dans la chaise.
Je ne suis, hélas, pas mort. Un ange est arrivé, celui-là même que j’accompagne cette nuit. Il a coupé la corde. « Trop tard, m’a-t-il dit, tu as déjà fait ton choix ».

Ainsi donc, ce que je croyais être des cauchemars ou des divagations de mon esprit malade étaient des serments. Sans possibilité de parjure.

A présent, deux plaies béantes déchirent mon dos. Des plumes noires couvertes de sang coagulé s’extirpent lentement de ces stigmates. Et je souffre. Et j’en profite. Car bientôt, toute douleur me quittera à jamais et je ne pourrai plus ressentir que quelques vagues sensations physiques. D’ailleurs mon sexe rapetisse. Il va disparaître intégralement et demain, à l’aube, je serai asexué. Un ange, donc… à l’anatomie prodigieusement lisse. Ni homme, ni femme. Ni même une fusion des deux. Un corps sans sexe est comme un visage sans traits, sur lequel il n’y aurait ni yeux, ni bouche, ni nez : un reflet de vacuité.

Ainsi, en contrepartie de mon immortalité, je perds toute possibilité de plaisir charnel. La seule extase que je pourrai ressentir sera celle d’infliger la mort. En effet, au sein de la création, certains êtres – ceux dont on ne sait jamais ce qu’ils deviennent ou dont la disparition demeure inexpliquée –  sont offerts par la Faucheuse en pâture à ses serviteurs pour les remercier de leurs services. De temps à autres, je pourrai donc tuer moi-même, comme mon acolyte l’a fait à l’instant avec l’adolescent  et la fille. Toutefois, je sais que cela ne suffira pas pour éteindre ce pesant, ce taraudant désir de chair, ce besoin d’une dissolution dans la matière, besoin qui est avant tout intellectuel car ce n’est plus qu’un souvenir, mais qui n’en a pas moins une résonance viscérale.

J’ai vendu mon âme à la Mort. J’ai tout perdu, même la possibilité de mourir. Et la vie n’est rien sans la mort : la certitude et l’imminence du terme donnent un goût unique à la vie.  Je n’ai ni joie, ni ambition, ni espérance, ni dignité car je n’ai plus de fin. Je n’aspire à rien.

Si, bientôt, mes yeux se retournent et que mon globe oculaire devienne blanc, c’est que, dans une ultime fuite, j’aurai tenté de m’enfoncer en moi-même pour ne plus voir le monde.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s