L’énigmatique Eric Keller

On ne peut pas rester de marbre face aux photographies de Eric Keller. Sombres, poétiques et presque vénéneuses, elles rendent hommage à la beauté féminine et envoûtent le spectateur, le plongent dans un autre temps. Ses portraits sont tout aussi poignants et les paysages qu’ils capturent avec son appareil ont des allures de spectres. Il a bien voulu répondre à quelques unes de mes questions…

~ Tout d’abord, nous n’en savons que peu sur votre compte, votre biographie en ligne est plus qu’énigmatique. Que peut-on savoir de vous ?

C’est dans mon travail que je me dévoile. C’est déjà beaucoup. On y trouve ce qui m’intéresse, ce qui m’envoûte, ce qui m’effraie, on y devine mes références. Mes photographies racontent certainement davantage que je ne saurais le faire par écrit, et révèlent parfois plus que je ne le voudrais. Pour le reste, je suis effectivement né au XXe siècle (à Dunkerque) et je suis toujours vivant au XXIe siècle (en région parisienne).

~ J’ai lu que vous faisiez avant du dessin, pourquoi vous être mis à la photographie ?

La photographie a été un prolongement du dessin. A un certain moment, le réel est venu se superposer au dessin. Si la photographie l’a emporté, c’est à cause de l’ouverture qu’elle m’a procurée. J’ai quitté ma table à dessin et je me suis mis à parcourir les rues à la rencontre des autres. Cependant, je crois que je vois toujours en dessinateur et ces hachures sur mes photos rappellent celles dont je couvrais mes feuilles de papier. C’est sans doute en raison de cette affinité avec le papier et le concret que je continue à réaliser mes tirages argentiques à la main. Je n’ai pas, toutefois, renoncé au dessin. Je note souvent mes idées pour préparer mes séances ou pour concevoir des accessoires que porteront les modèles à l’aide de croquis. Et j’espère avoir le temps, un jour, de me remettre à l’encre de Chine.

~ Vos images sont presque mystiques : tons ocres, forte symbolique du rêve, femmes ou paysages qui semblent sortis d’un autre temps, comment obtenez-vous ce résultat ?

C’est bien ce que je cherche : le rêve dans la réalité. Sans effets compliqués, sans artifices savants. J’y parviens donc quelquefois, si c’est ce que vous voyez dans mes images. Le flou, la pénombre et les nuances sépia y contribuent.

~ Vous reconnaissez-vous dans la mouvance « gothique » ?

La mouvance gothique, telle que je l’ai connue dans les années 80 s’est dissoute au contact d’autres mouvements. C’est logique et sain. Elle a alimenté mon imaginaire, surtout au travers de ses musiques. C’est plutôt dans les esthétiques qui ont influencé cette mouvance que je me reconnais. Mes références sont très diverses et hétéroclites. Il est vrai que ce que je fais semble toucher particulièrement le public « Dark ». C’est que nous avons sûrement des codes communs. Là où certains voient dans mes photographies une certaine forme de noirceur, de tristesse, voire de tendance morbide (ce qui est une erreur), d’autres reconnaissent les signes d’une représentation poétique de la beauté (des visages, des corps), d’une attirance pour la nature, d’une appréhension magique de la vie. Certes, l’atmosphère générale peut revêtir une certaine mélancolie, mais elle ne fait que traduire un attrait pour le mystère, l’inconnu, l’incompréhensible.

~ Il y a quelques temps, naissait l’appellation du « rust », photographie de paysages urbains dévastés, est-ce que cela peut s’appliquer à une part de votre travail ?

Je ne connais pas le concept de « Rust ». J’en fais peut être sans le savoir, comme le bourgeois gentilhomme, de la prose ! J’aime les couleurs de la rouille, la corrosion, qui évoquent les sites industriels de mon Nord, mais également quelque chose d’organique, qui a trait au sang et à la peau, donc à la vie. C’est le lien, le liant, entre mes images de femmes et mes paysages.

~ Beaucoup de vos photos sont axées sur le modèle féminin, toujours représenté avec des accessoires fétichistes ou quasi-divin voire sacrificiels (coiffes, armes, etc), pourquoi ?

En ce qui concerne mon travail, le terme « fétichiste » me gêne, car il renvoie habituellement à un décorum et à une imagerie qui ne sont absolument pas les miens. En revanche, s’il est pris dans le sens animiste, qui se rapporte aux forces de la nature, alors il m’est plus familier. Les femmes que je représente appartiennent à un autre temps, mais à une époque qui n’a pas existé. Ce sont les soeurs des Judith, Salomé, Athéna, Diane, que l’imagination des peintres et des poètes ont toujours incarnées. J’ai l’image d’une féminité forte. Les femmes que je mets en scène sont guerrières, conquérantes, prêtresses, reines, idoles. Jamais faibles ou soumises. Elles ont des pouvoirs, elles contrôlent la situation et ont les moyens de se défendre seules, de s’imposer. Et elles irradient l’espace de leur beauté.

~ Comment préparez-vous une séance photos, et comment se déroule-t-elle ?

J’ai d’autres occupations que la photographie. Je suis contraint d’espacer les séances et je n’en réalise malheureusement que très peu chaque année. Par ailleurs, le fait de fabriquer moi-même les accessoires que portent les personnes que je photographie, les tirages que j’effectue manuellement, allongent encore le processus. Je tiens à avoir un premier échange de visu avec la personne avec laquelle je serais susceptible de travailler. Cela me permet de vérifier si nous avons bien la même conception du projet. Il me semble que c’est véritablement à partir de cette rencontre que le processus de création se met en marche. Mes idées prennent corps. La personnalité et le physique de modèle m’orientent. Je passe en revue mes carnets de croquis. Je dois trouver quelques idées maîtresses autour desquelles, le modèle et moi, nous évoluerons. Les séances sont assez longues et rythmées autour de ces « tableaux »  que j’ai en tête. Mais je laisse une grande part à l’improvisation, au hasard, aux images qui s’offrent d’elles mêmes, aux initiatives du modèle. J’ai aussi plaisir à faire des portraits très sobres. Les visages sont une source inépuisable de ravissement. Dans la mesure du possible, j’essaie de fabriquer un nouvel accessoire, une coiffe, un bracelet à chaque fois. J’explore toujours le même univers, mais il a tant de facettes ! Chaque modèle est une nouvelle planète.

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