Au pays des chevaux : première partie

Voilà de la lecture ! Athanasius Pearl est un essayiste, spécialiste du fantastique -entre autre d’ Edgar Allan Poe- mais aussi un compositeur de musique, et il m’a confiée une de ses nouvelles afin de la publier dans Faunerie, grand honneur ! En espérant que cela vous plaise, voici la première partie :
Un cheval par Delacroix

Le vieux Josephat allait mourir. Une fièvre mauvaise faisait perler à son front une sueur et jaunâtre. Son regard, si vif voici quelques jours encore, lorsque je lui avais rendu visite la dernière fois, était devenu subitement terne. Étendu sur sa couche aux linges douteux, il me regardait avec l’air morne d’un espadon qu’on aurait sorti de l’eau depuis déjà plusieurs heures.
– J’vas crever, toubib, c’est ça ?
– Je ne sais pas Jo… On observe parfois un répit et je…
– Vous embarrassez pas de détails, doc’ ! C’est bien ce que je disais, j’vas crever. Alors… Faut m’descendre dans la cour et sortir mon vieux Carlo de l’écurie. Gébert, fais au moins ça pour ton pauv’ père !
Abîmé dans des réflexions où le calcul de l’héritage n’occupait sans doute pas la moindre part, l’homme que l’agonisant venait d’interpeller de la sorte se redressa subitement. Il ouvrit grand la fenêtre de la chambre et hurla à pleins poumons :
– Amenez l’échantignolle, les gars. L’paternel est foutu.
Quelques instants plus tard, deux hommes faisaient irruption dans la chambre. Ils portaient une civière crasseuse qu’ils approchèrent du lit, afin d’y faire glisser vivement le vieillard. Puis, comme si chaque seconde leur était comptée, ils redescendirent en trombe, leur fardeau à bout de bras. Entre-temps, Gébert s’était occupé du vieux Carlo, le percheron de Josephat, dont on pouvait croire qu’il ne survivrait pas longtemps à son maître. Il le mena à la bride jusqu’au mourant, installé à présent au beau milieu de la cour, la tête en direction du couchant. Puis, lorsque les antérieurs de la bête furent presque à toucher le brancard, il se mit à pousser la longue clameur qu’on appelle ici « l’ameute » :
– Aoooh ! Gens d’Isérables ! Venez aider Josephat à passer selon le rite.
Gébert attendit un long moment que les voisins – massés les uns dans la chambre, les autres dans l’entrée ou même dans la cuisine – répondissent à son appel. Tous, peu à peu, le rejoignirent et, la mine grave, quoique sans tristesse apparente, chacun prit rapidement place au chevet de l’agonisant. Silencieux et immobiles, nous formions ainsi un large demi-cercle. Alors, les deux brancardiers se saisirent de la civière et commencèrent à lui imprimer un mouvement de bascule d’avant en arrière. L’un après l’autre, les participants posèrent un doigt sur le moribond, comme pour l’accompagner dans ce lent balancement. D’une traction insensible du poignet sur la bride, Gébert fit enjamber au cheval, du seul antérieur droit, le corps de son père. Puis, sur une indication des deux porteurs, le brancard passa rapidement de main en main, de façon à glisser sous le vaste poitrail du cheval, avant de ressortir sous le flanc droit. À l’instar de ceux qui, comme nous, se tenaient sur la gauche, nous fûmes ainsi obligés, Ennaëlle et moi, de ployer amplement l’échine pour nous faufiler sous le ventre de la bête. Une fois de nouveau tous réunis autour de la civière, nous pûmes constater que Josephat était mort. Gébert assena une violente claque sur la croupe du percheron et celui-ci, comme s’il venait de retrouver soudain une seconde jeunesse, fila en hennissant en direction de la forêt. Il emportait, selon la vieille croyance, l’âme du trépassé et s’en allait la restituer aux divinités fondatrices.
I
– Je te rappelle que nous sommes ici au pays des chevaux, m’avait dit Ennaëlle, lorsque j’avais dû participer pour la première fois à ce cérémonial – contre lequel, en tant que médecin, j’estimais devoir me révolter.
 « Évidemment, je ne crois pas vraiment en ces rites, avait poursuivi ma jeune épouse. Nul grand cheval de lumière ne nous attend de l’autre côté de la mort. Mais ce sont des pratiques de ce genre qui soudent notre communauté. Alors, si la paix et la bonne entente sont à ce prix, cela vaut la peine de les aider à se maintenir, non ? D’ailleurs tu as pu toi-même vérifier que nos coutumes n’avaient pas que des aspects rebutants.
« Enfin je l’espère !… », avait-elle ajouté avec un sourire en coin. Sans un mot, je l’avais enlacée, lui serrant tendrement l’épaule, en songeant au jour de nos noces, trois ans plus tôt.
C’était au début de l’été. Je venais juste d’arriver à Isérables. J’avais rencontré Ennaëlle, quelques mois auparavant, à l’occasion d’un congrès de médecine à Wuhan, en Chine. À ses cheveux de jais, noués en queue de cheval, très haut sur le sommet du crâne, à son teint d’ambre clair, à son nez étroit, légèrement camus, mais à l’arête si fine, si nettement dessinée, à ses yeux en amandes, étrangement fendus en direction des tempes, je l’avais prise pour l’une de ces amazones tartares que l’on a coutume de croiser en Asie. Combien d’entre elles avaient pu m’aborder lors de mes interventions dans ces conférences internationales qu’aiment à organiser Chinois, Coréens ou Japonais ! Et toutes à manifester les mêmes intentions. Des chasseuses d’hommes, perpétuellement à l’affût, et bien décidées à mettre la main sur l’Européen qui, non seulement leur apportera ce dépaysement propre aux amours exotiques, mais encore, avec un peu de chance, le bénéfice d’une vie confortable auprès d’un cardiologue, d’un stomato ou d’un psychiatre de renom.
Pourtant, dès que je l’avais vue monter à la tribune et se lancer dans l’exposé de son sujet, j’avais compris qu’elle n’avait rien de commun avec les aventurières de cette espèce. J’avais affaire à une scientifique patentée, passionnée par ses recherches et bien décidée à convaincre son auditoire. Malgré un port de tête d’une souplesse extrême, ses gestes nerveux et rapides donnaient presque l’impression qu’elle piaffait. La queue de crins noirs qui battait sa nuque complétait l’illusion et je me sentis transporté jusque dans les plaines âpres du Gobi. Quoiqu’a priori le thème de son intervention, « chamanisme et médecine moderne », ne m’intéressât pas outre mesure, je m’étais laissé peu à peu prendre par le rythme modulé de sa diction et surtout par l’étrange force de persuasion qui se dégageait de la moindre de ses phrases comme de chacun de ses gestes. Et quand elle avait sorti de son attaché-case un « bâton de parole » pour en détailler l’ornementation à base de crin de cheval et de perles de verre, j’étais déjà entièrement gagné à sa cause.
Dieu sait pourtant si sa thèse pouvait paraître saugrenue ! Elle prétendait que l’électricité statique, accumulée dans l’objet à force de passer de main en main, était douée de propriétés particulières qui permettaient notamment de guérir par simple contact certaines infections : mycoses, érythrasma ou bilharziose. L’adepte du chamanisme y voyait le résultat de la libération de la parole qu’était censé apporter l’objet à celui qui le frôlait, ne fût-ce que quelques instants et du bout des doigts. Mais la réalité était tout autre à en croire la jeune scientifique : une simple décharge électrique suffisait à obtenir le résultat escompté. Et sur l’écran où elle projetait le résultat de ses investigations, les mesures succédaient aux mesures, toujours plus nombreuses et plus précises, en micro volts et milli ampères.
Ce genre d’investigations entre médecine traditionnelle et recherche de pointe comporte toujours ses adversaires et ses adeptes. Lorsque la jeune femme eut terminé sont exposé, le résultat ne se fit pas attendre. Après de brefs applaudissements, on passa vite aux empoignades entre les deux clans. Ceux que le propos avait conquis s’insurgèrent contre de trop nombreux détracteurs, fermement déterminés à en découdre avec la conférencière. Les questions fusèrent, auxquelles la jeune femme répondit sans se départir du sourire un peu figé qu’elle avait conservé durant toute sa communication. Enfin la tempête se calma. Je jugeai le moment venu de faire entendre ma voix. Je levai discrètement la main en direction du président de séance, qui presqu’aussitôt me donna la parole.
– J’ai été très impressionné, chère collègue, fis-je alors à l’intention de l’oratrice, par le caractère… disons… extrêmement homogène et cohérent de votre explication… Je crois néanmoins qu’une approche plus systémique, où, sans doute, l’électricité statique jouerait son rôle, mais où l’on tiendrait compte à la fois des différents composants de ce que vous appelez « bâton de parole » et des éléments constitutifs de la cérémonie : formules d’autosuggestion, mais aussi sans doute substances inhalées ou bues avant ou pendant la cérémonie – bref, une telle approche aurait sans doute plus de chances de rendre compte de l’ensemble des phénomènes observés…
À l’aise dans mon rôle de chercheur éminent, je pontifiais.
– Vous avez certainement raison, Professeur Pearl, répondit la jeune femme sans rien perdre de son calme.
Visiblement, elle avait assisté à la conférence introductive que j’avais été invité à prononcer et qui lui permettait à présent de m’identifier au sein d’un large public.
« Mais, poursuivit-elle, je ne suis ici qu’au début d’une longue recherche. Actuellement, je travaille par exemple sur la façon qu’ont les crins de réagir à l’électricité statique en libérant un complexe de kératine, de lysosomes et de mélanosomes dont les effets… »
Je n’écoutais déjà plus. Je m’abîmais dans la seule contemplation des mouvements que le moindre de ses gestes imprimait à la queue de cheval. Je ne voyais plus que la croupe d’une pouliche noire, galopant, ivre d’une liberté nouvelle, dans de grands espaces vides… Les Steppes de l’Asie centrale… et les lentes mélopées de Borodine me revinrent subitement en mémoire.
À la fin de la session, je descendis l’escalier central de l’amphithéâtre pour aller féliciter la conférencière. Elle avait déjà toute une cour de jeunes chercheurs autour d’elle, Européens et Asiatiques mêlés, mais elle parut les ignorer sitôt qu’elle me vit approcher. Elle distribua rapidement quelques cartes de visite, avec cette façon si particulière qu’ont les Chinois de tenir leur rectangle de bristol entre les deux pouces. Puis elle fendit la foule de ses admirateurs pour effectuer quelques pas en ma direction.
– Je ne vous ai pas convaincu, fit-elle avec une petite moue de dépit…
– Tout au contraire, protestais-je. Mais vous savez bien que la recherche n’avance que par l’alternance d’inductions et de contradictions. Je serais navré de vous avoir donné l’impression d’adopter une attitude négative. Et si tel était le cas… aurais-je quelque chance de me faire pardonner en vous invitant à prendre un verre au bar de l’hôtel ?…
La formule était un peu contournée, mais elle acquiesça, avec une lueur dans le regard que je pris pour de l’amusement. Il était clair qu’elle m’avait percé à jour. Le chasseur, ce n’était pas elle, mais bien moi…
Nous prîmes une table un peu à l’écart et nous mîmes à discuter à bâtons rompus, en évitant, comme par un réflexe commun, toute remarque d’ordre personnel. Il me semblait toutefois n’argumenter que de façon machinale. Ennaëlle – je venais enfin d’apprendre le prénom que le programme du congrès m’avait jusqu’alors dissimulé sous un simple « E. », initiale d’autant plus impénétrable qu’elle se trouvait placée devant un patronyme visiblement chinois : « Xiong Hun » – Ennaëlle, donc, portait une robe au décolleté asymétrique qui lui dénudait entièrement une épaule, et j’étais fasciné par cette courbe si pure dont la peau à peine ambrée, presque transparente, laissait deviner chaque articulation, chaque ramification nerveuse, presque chaque vaisseau sanguin. Sans se formaliser de ce qu’il pouvait y avoir d’indiscret à la fixer de la sorte, la jeune femme dut néanmoins saisir à quel point mon regard trahissait un intérêt non point pour ses recherches, mais pour sa personne. Elle ne pouvait que s’en désoler.
– Décidément, constata-t-elle, quel qu’en soit le cadre, ce que je peux raconter ne vous intéresse guère !
– Mais non, m’efforçais-je de répliquer. Je suis simplement étonné de rencontrer ici, à Wuhan, une jeune Chinoise qui parle si parfaitement le français. Vos compatriotes, même lorsqu’il s’agit des meilleurs interprètes, ont toujours une pointe d’accent, une difficulté certaine à prononcer nos « r » ou nos « j »…
Elle éclata de rire. Un rire presque animal, qui faisait monter de sa gorge des harmoniques particulièrement aiguës. Et cependant un rire dont les notes les plus graves me paraissaient étrangement claires et cristallines.
– C’est qu’en réalité… le français est tout autant ma langue maternelle que la vôtre, Professeur Pearl. Je termine un post-doctorat à l’Université de Shanghai. Aussitôt après ce congrès d’ailleurs, je retourne à la maison, dans un coin du Valais ignoré des touristes, Isérables. Eh oui ! Il faut en convenir, la petite Ennaëlle est Suisse. Elle vit à flanc de montagne, dans une vallée étroite et profonde, creusée par les eaux de la Faraz. C’est là qu’elle a grandi, au cœur d’un village traditionnel, fiché dans le roc comme un piton d’alpiniste, à plus de mille mètres d’altitude…
– Mais vos cheveux, vos yeux, votre peau ? Vous n’allez pas me faire accroire que vous êtes d’origine valaisanne !
– Vous le savez sans doute, avant de remonter vers Worms pour finalement se faire battre aux Champs catalauniques, Attila et ses Huns sont passés sur le territoire de l’Alsace actuelle. Ce sont même eux qui auraient importé de Chine le mode de conservation des choux dans la saumure, dont les paysans du coin auraient fait la choucroute ! Eh bien… Quelques-uns de ces fiers guerriers se sont infiltrés un peu plus profondément dans le sud de la Gaule. Après avoir contourné le lac Léman et longé quelque temps les contreforts des hauts sommets alpins, ils ont découvert notre petite vallée et l’ont trouvée fort agréable. Plutôt que de rejoindre leur chef, ils se sont mêlés à la population autochtone. Les traits les plus caractéristiques de leur morphologie se sont estompés avec les générations. Mais leurs gènes réapparaissent de temps en temps, ici ou là. Mon arrière-grand-mère, pour ce que j’en sais, était une vraie tartare. Elle montait à cru, sautait sur son cheval en retroussant ses jupons et en poussant des hurlements de sauvage. Je suis un peu comme elle…
– Vous voulez dire que vous êtes une sorte de barbare mongole ou bien que vous pratiquez l’équitation de façon singulière ?…
– Un peu les deux, répondit-elle avec le plus grand sérieux. Mais, ceci dit, ni plus ni moins que mes concitoyens. Car mon village et ses alentours, outre qu’ils sont en partie peuplés par des descendants de Huns, apparaissent aux rares touristes qui osent pousser jusque-là comme une version alpestre de la Camargue, moins le climat évidemment. Je vis au pays des chevaux, Professeur Pearl, ajouta-t-elle l’air subitement songeur.
– Athan, fis-je, mes amis m’appellent Athan…
Je lui pris la main, mais elle la retira doucement dans un sourire. Pour ne pas perdre toute contenance, je ne trouvai d’autre biais que poursuivre mon enquête sur ses origines.
– À propos de nom, fis-je, feignant de réfléchir longuement… Je peux admettre que certains gènes parviennent à s’exprimer après plusieurs siècles de silence. Les chromosomes trouvent toujours leur chemin… Mais votre patronyme, lui, il est bien chinois, si je ne m’abuse. Il n’est en tout cas nullement mêlé de graphie française ou valaisanne… Et cette fois, j’ai du mal à expliquer la chose…
– Je vois bien que je ne m’en tirerai pas à si bon compte ! reconnut-elle en riant une fois de plus. Eh bien ! J’avoue tout, commissaire Pearl ! Vous dont le nom, vous me l’accorderez, n’est guère plus ordinaire que le mien au pays des Dupont et des Durand ! Voilà cependant toute l’histoire : nous nous appelions Jonguien jusqu’à une époque récente. Mais mon grand-père était un lettré. C’est lui qui m’a appris le chinois. Il était très fier de nos origines. De fait, et je ne cache pas que l’on raconte cela aux petits Français lorsqu’ils vont à l’école primaire, le mot « Hun » vient du vieux mongol et signifie « homme ». Les troupes d’Attila se désignaient comme des « êtres humains », un peu comme les Cheyennes ou les Roms. Mieux encore, ils étaient gouvernés par un « Tängri », c’est-à-dire un être qu’ils identifiaient au Ciel, rien moins !
Elle sourit à nouveau avant de poursuivre.
« Mon grand-père, donc, a étudié les déformations phonétiques qui avaient pu aboutir à notre patronyme officiel. Il est parvenu à établir que Jonguien était en réalité une déformation de Xiong Hun. Or tel est, vous le savez sans doute, le nom de la grande tribu mongole qu’on dit être à l’origine de la horde d’Attila, cette armée de prétendus barbares gouvernés par un guide “céleste” – un Tängri que la Chrétienté désignerait bientôt par quelque ironie du sort comme “le Fléau de Dieu”. Une fois toutes les preuves rassemblées, mon aïeul a dû batailler près de dix ans avec les autorités administratives pour leur faire entendre raison – du moins pour leur faire entendre ses raisons. Mais son acharnement a payé. Il a fini par obtenir, au sortir de la seconde guerre mondiale, que nous nous appelions les “Xiong Hun”. Il faut dire que certains fonctionnaires des services d’état civil où il déposa sa demande avaient plutôt intérêt à ne pas trop l’ennuyer, leur attitude, jusqu’à la débâcle allemande, ayant été largement moins honorable que celle de mon grand-père.
Elle marqua un temps avant de demander :
« Vous ai-je convaincu, cette fois ? »
Je n’osai l’interroger plus avant sur son prénom, dans lequel je devinais des origines juives, et nous reprîmes une conversation plus anodine sur les curiosités touristiques de Wuhan, le grand lac de l’Est, la Montagne de la Tortue. À court de sujets de conversation et cependant secrètement désireux l’un comme l’autre de faire durer encore un peu notre tête-à-tête, nous en vînmes à évoquer la Tour de la grue jaune… Ennaëlle récita le poème de Cui Hao, qui, au VIIIe siècle, raconte comment un jour un érudit, monté au sommet du monument, demanda à une grue qui passait à proximité de le prendre sur son dos pour une brève promenade. L’oiseau conduisit le lettré jusqu’au palais céleste d’où il n’est jamais redescendu…
Quelqu’un voici longtemps partit sur le dos blond
D’une grue dont la tour garde ici souvenance.
Depuis que l’oiseau d’or nous laisse à l’abandon
Depuis mille et mille ans, les nuées sans but dansent
En brodant sur l’eau claire un feston de santal,
Le fleuve à l’arbre tend son miroir amical,
Sur l’île au Perroquet, les herbes odorantes
Montrent en chaque endroit leur masse exubérante.
Est-ce encore au couchant qu’est mon pays natal ?
La brume est sur le fleuve un mal qui me tourmente.
Une curieuse nostalgie commençait à s’installer à mesure que, de la terrasse de l’hôtel, nous voyions le soleil se coucher sur le Yang Tsé Qiang, nappé d’un léger brouillard ocre, comme c’est souvent le cas à Wuhan. Je voulus rompre avec cette mélancolie naissante et proposai à Ennaëlle une promenade dans la ville. Mais elle déclina l’offre, prétextant qu’elle s’était levée tôt pour revoir le détail de sa conférence.
– Et puis, ajouta-t-elle, visiblement à la recherche d’arguments, vous-même ne devez pas être tout à fait remis du jet lag…
Dans l’ascenseur où je la raccompagnais jusqu’à sa chambre, je tentai de l’embrasser, mais elle me repoussa d’un geste doux et néanmoins déterminé.
– Vous allez me trouver effroyablement vieux jeu, plaisanta-t-elle. Mais l’on me perd en voulant trop vite me conquérir.
Au fond de la cabine vitrée, la porte à laquelle Ennaëlle tournait le dos s’était ouverte sans un bruit. Je vis la jeune femme faire volte-face et s’enfoncer dans la pénombre du couloir en m’adressant, en guise d’au-revoir, un signe de la main. Je pressai le bouton correspondant à mon étage et regagnai ma chambre, m’efforçant de retrouver en pensée la queue de cheval d’un noir de jais balayant le satin clair de l’épaule de sonbattement régulier, ferme et décidé. Et je sentis soudain peser sur moi les longues années que j’avais consacrées à mes recherches. À l’approche de la cinquantaine, je n’avais décidément plus rien du jeune prof courtisé par ses étudiantes.
Le congrès se poursuivait deux jours encore. Durant tout ce temps, Ennaëlle et moi dûmes donner aux autres participants l’impression que nous nous évitions. À chaque fois que nous pénétrions dans le grand amphithéâtre réservé pour les séances plénières, nous dévisagions d’un coup d’œil panoramique toute l’assistance afin d’éviter de nous retrouver par hasard dans la même travée. Au restaurant, nous choisissions avec soin nos places, et si par malheur nous nous croisions lors d’une pause café, nous faisons brusquement demi-tour, quitte à invoquer, à l’intention de nos voisins immédiats, quelque prétexte futile, plus ou moins vraisemblable.
Le troisième jour, à l’aéroport, alors que nous procédions à l’embarquement, le hasard nous plaça dans la même file. Je poussais, un peu morose, ma valise quand soudain j’aperçus, à quelques rangs devant moi, une queue de cheval que j’aurais reconnue entre mille. Ennaëlle dut sentir mon regard posé sur ses épaules, car elle se retourna presque aussitôt et me gratifia d’un large sourire. Elle laissa la demi-douzaine de voyageurs qui nous séparaient la dépasser et me lança, lorsqu’enfin nous fûmes côte à côte :
– Vous voyez, il devait être écrit quelque part que nous nous retrouverions. Le même grand oiseau va nous emporter, mais je doute qu’il s’agisse d’une grue jaune, ajouta-t- elle en riant, comme si le comique de la situation l’amusait tout particulièrement…
Je lui retournai un sourire crispé pour lui faire sentir à quel point son refus m’avait blessé. Elle me considéra un instant sans dire un mot, puis elle demanda à mi-voix :
– Une femme doit toujours dire oui, c’est cela ? Surtout si c’est une gamine au début de sa carrière et qu’un grand patron la courtise…
– Un vieux patron ! corrigeai-je, soulignant l’adjectif d’un rictus.
– Ne sois pas bête, Athan, murmura-t-elle.
Puis, se haussant sur la pointe des pieds, elle déposa sur mes lèvres un baiser furtif qui me laissa totalement désemparé.
« Je suis comme cela, expliqua-t-elle, sans entraves ni préjugés et cependant bien décidée à ne jamais brusquer le cours des choses, en tout cas celles qui me paraissent les plus importantes. J’ai vingt-six ans, je suis docteur en médecine, j’ai travaillé dans des laboratoires de recherches basés au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, et… je suis encore vierge… »
Elle me regarda d’un air de défi, puis marqua une longue pause avant de continuer :
« Celui qui saura attendre, celui-là sera le bon. Et j’aimerais que ce soit vous, monsieur le Professeur ! »
Dire qu’à l’entendre tenir de tels propos, c’était moi à présent qui rougissais !…
Le trajet entre Wuhan et Shanghai fut sans histoire. Tout en discutant de choses et d’autres, je passai mon temps à classer les innombrables cartes de visites échangées avec les autres sommités du congrès. Puis je les glissai une à une dans le petit écrin de porcelaine destiné à cet usage que nous avait offert le comité d’accueil du congrès. Ennaëlle s’amusait à me regarder faire. Elle pimentait de commentaires plus ou moins acides l’apparition puis le classement de rectangles de bristols, lorsque ceux- ci correspondaient à telle ou telle personnalité de sa connaissance. Son épaule frôlait la mienne et par instants la queue de cheval venait me caresser la joue. Le jeu prit fin lorsque l’avion se posa sur le tarmac de l’aéroport de Shanghai. Je crus alors que nous allions nous séparer dans le hall des arrivées, qu’Ennaëlle allait retourner à son domicile chinois afin de préparer son déménagement. Mais elle m’apprit qu’elle avait effectué toutes les démarches avant le congrès et qu’elle rentrait en France par le même vol que moi.
Après cinquante minutes d’attente en zone de transit, nous étions à nouveau l’un contre l’autre, parés pour une équipée de près de treize heures jusqu’à Paris. Avant même le départ, nous avions vu par le hublot les ténèbres s’emparer peu à peu des bâtiments alentours. Les lumières de la ville disparurent et une nuit, dont notre course d’est en ouest allait étendre singulièrement la durée, engloutit l’appareil dans son encre profonde.
Après la distribution des plateaux repas – Ennaëlle toucha à peine au sien – la somnolence nous gagna. Nous luttâmes quelques instants contre le sommeil, faisant mine de nous intéresser aux journaux qui nous avaient été offerts à l’embarquement. Mais les informations nous parurent insipides. Ma compagne céda la première. Elle remonta les jambes sous ses fesses, se tourna vers moi, et après avoir quelques minutes dodeliné du chef, s’endormit le front contre la têtière de son siège, non sans avoir remonté jusqu’au menton la mince couverture mise à la disposition de chaque passager. Je glissai les mains sous le tissu léger qui, en si peu de temps, avait emmagasiné la tiédeur douce de la jeune femme, puis sous le pull noir qu’elle portait à même la peau, mes phalanges glissèrent lentement sur le derme satiné et chaud avant d’atteindre les seins, petits et ronds. Je caressais des pouces les mamelons curieusement proéminents et bientôt durs comme un bouchon de jade quand j’entendis, dans un murmure, la voix d’Ennaëlle qui me glissait à l’oreille :
– Vous êtes un vieux cochon, Professeur Pearl ! Mais vous n’irez pas plus loin, c’est compris ?
– Vous êtes une sale petite allumeuse, Docteur Xiong Hun, chuchotai-je à mon tour.
Elle allait répliquer. Mais je la fis taire d’un baiser et nous nous endormîmes presque aussitôt.

Je me réveillai à plusieurs reprises durant le trajet. Quelque part dans le ciel, entre Novossibirsk et Novgorod, j’ai souvenir d’avoir longuement contemplé ma jeune compagne emportée par ses rêves mystérieux comme l’érudit de Cui Hao sur sa grue jaune. Un frisson s’est emparé de moi comme si l’aile de la mort venait de me frôler. Et c’est alors peut-être moins une banale impulsion du désir qu’un profond sentiment de déréliction qui m’a fait étreindre ce jeune corps comme s’il recelait, dans ses régions les plus secrètes, quelque inextinguible source de jouvence.

À Roissy, je voulus l’accompagner jusqu’à la Gare de Lyon à partir d’où elle poursuivait son voyage jusque dans les Alpes. Mais elle me fit valoir, non sans raison, qu’il était ridicule de traverser la moitié de la ville avec ma grosse valise pour retarder d’à peine deux heures l’instant de notre séparation. Elle ajusta le petit sac à dos qui constituait son unique bagage – le reste de ses affaires devait être acheminé directement par le déménageur jusqu’à son domicile. Puis elle me déposa un baiser furtif sur la joue.
– Allez ! fit-elle en considérant ma mine déconfite, ce n’est pas un adieu. Je te ferai signe…
– Et si je débarque demain dans ta réserve de Huns ? demandais-je.
– Oh ! Cela ne m’inquiète guère. Tu dois avoir cent choses à faire. De quoi te distraire assurément et peut-être même de quoi m’oublier.
– Ne dites pas de sottises, docteur !
– Quant à la « réserve de Huns », tu risques d’être bien déçu. À part quelques faces de citron comme la mienne, tu ne rencontreras que de braves paysans ou montagnards, tous Suisses jusqu’au bout des ongles.
J’avais du mal à la laisser partir. Je l’enlaçai une dernière fois, la serrai frénétiquement contre moi en lui murmurant à l’oreille :
– Je crois que je suis amoureux de vous, docteur…
– Nous verrons cela dans cinq ou six mois, cher monsieur… Il faut d’abord laisser la fièvre tomber.
Elle se retourna et fila vers la navette qui devait l’emporter vers la gare. Elle eut, en guise d’au-revoir, ce petit geste de la main dont elle m’avait gratifié en sortant de l’ascenseur le premier soir. Battant le col de l’imperméable qu’elle venait d’enfiler, sa queue de cheval me donna l’impression d’être plus souple encore qu’à l’ordinaire, et je me demandai quelle musique, sinon celle de Borodine, aurait pu avec justesse en accompagner la danse.

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