Au pays des chevaux : troisième partie

Voici la troisième et dernière partie de la nouvelle Au pays des chevaux, écrite par Athanasius Pearl. Ce qui précède est à lire ici.
Cavalière sur cheval rouge, Marc Chagall
III
Sur le chemin du retour, Ennaëlle me confia qu’à Isérables on associait de la sorte les équidés à tous les événements marquants de la vie. Elle ne sut pas en revanche m’expliquer la raison pour laquelle on préférait aujourd’hui de robustes animaux de trait aux purs-sangs fougueux que ses ancêtres devaient employer à l’origine. Elle supposait que la rigueur du climat, comme l’inclinaison particulièrement forte des pentes tant dans les chemins que dans les prairies, avaient conduit à attribuer un rôle sans cesse grandissant aux bêtes les plus résistantes. Chaque famille élevait ainsi un percheron destiné aux usages tout à la fois domestiques et cérémoniels. Il en était ainsi depuis des générations. Les femmes accouchaient accroupies entre les hanches de l’animal. À sept ans, l’enfant accomplissait sa « Grande Course », une longue escapade censée lui conférer l’intelligence parfaite des chevaux. Il quittait alors la maison sur le percheron familial et se retirait dans la forêt durant six jours entiers. Quelques années plus tard, l’accès à l’âge adulte était marqué par une cérémonie analogue, quoique plus barbare, « la Fête de la Coupure ». Monté là encore sur l’animal rituel, l’adolescent venait prendre place au milieu d’une cour ou d’une étendue à peu près dégagée, tandis que sa famille proche ou lointaine décrivait autour de lui un large cercle. Il devait faire mine de franchir cette barrière humaine en direction de l’est, de l’ouest, puis du nord et du sud. Aux trois premières tentatives, l’oncle ou le cousin, la mère ou la sœur à proximité desquels il avait choisi de passer devaient lui entailler la cuisse d’un léger coup de dague. Il fallait alors certes contenir la violence du geste, mais frapper néanmoins avec une force suffisante pour que chacun des célébrants pût voir couler le sang. Pour triompher de l’épreuve, et quelle que fût la nature de ses blessures, l’impétrant devait, à la quatrième tentative, parvenir à franchir le cercle familial et filer au galop vers la forêt où l’attendait un ami dont la fonction serait de cautériser, puis de bander les plaies. En me décrivant ce cérémonial farouche, Ennaëlle m’avait montré, non sans une fierté presque puérile, les trois cicatrices imperceptibles qu’avait laissées sur sa peau le passage du fer chauffé à blanc.
Pour s’accompagner de gestes moins violents, les fiançailles puis les noces se célébraient, elles aussi, à dos de cheval. Quant à la mort – et ce fut ainsi que j’entendis parler pour la première fois de cette curieuse cérémonie, désignée ici comme « l’Ultime Transition » –, elle devait s’accomplir avec le passage du défunt ou de l’agonisant sous le poitrail de l’animal sacré.
– On dit même, ajouta ma jeune épouse avec une légère grimace, que voici un siècle ou deux, l’exécution d’une peine capitale impliquait le percheron appartenant à la victime. On se saisissait du condamné, on le mettait à genoux, les poings liés derrière le dos. Il devait se glisser entre les antérieurs du cheval, et lorsque sa tête réapparaissait, dès qu’elle dépassait suffisamment du flanc gauche de l’animal, le bourreau, d’un geste brusque et résolu, lui tranchait le col. On appelait cela « la Juste Correction ». Selon nos croyances, le chaos instauré par le crime était en quelque sorte effacé, rédimé par ce passage sous le ventre de l’animal, et de la sorte l’ordre cosmique s’en trouvait aussitôt rétabli…
« Vous devez nous trouver bien barbares, Monsieur le Professeur ! ajouta-t-elle en riant. Mais il faut dire que les chevaux étaient à l’époque associés à tous les actes de justice. Dans les temps anciens, nos juges observaient leur comportement durant le procès pour décider de l’innocence ou de la culpabilité des accusés. On raconte même qu’au xviiie siècle, Timéo, un percheron devenu légendaire, indiquait, d’un simple mouvement de l’encolure et sans erreur possible, la gravité de la faute…

Je me suis installé auprès d’Ennaëlle au pays des chevaux. J’ai obtenu des instances universitaires un second congé, sans solde cette fois, et dans cette solitude de montagnes, de torrents et de forêts, dans ce silence régulièrement  ébranlé par le rire presque sauvage de ma jeune épouse ou encore par le hennissement d’un étalon arrêté quelques instants à proximité de notre demeure – dans cette paix que notre ferveur mutuelle transforme en cocon douillet, j’écris à longueur de journée des livres qu’on dévore à Paris, qu’on traduit dans d’autres capitales et qu’on oublie presque aussitôt. Cela nous permet de vivre, sans trop nous préoccuper du lendemain. Ennaëlle peut poursuivre en toute indépendance ses recherches auprès des chamans de notre petite communauté : deux patriarches aux allures flageolantes et une vieille sorcière édentée qui vivent dans les coins les plus reculés de la vallée et me semblent curieusement mêler la science de nos rebouteux à celle des thaumaturges mongols ou sibériens. Ma jeune femme suit avec une attention soutenue chacune de leurs cérémonies. Elle étudie le moindre élément de leurs rites, le plus insignifiant de leurs objets traditionnels. Le soir, elle s’assied à côté de moi à notre grand bureau, et prépare un ouvrage dans lequel elle entend réunir, à l’intention du grand public, l’ensemble de ses découvertes et observations.
Quand je m’abstrais quelques heures de mes travaux d’écriture, je reprends mon ancienne occupation de médecin. J’ai exercé plusieurs années avant de me lancer dans la recherche, et c’est avec plaisir que je parcours à nouveau la campagne pour aider tel ou tel habitant de la vallée à se tirer d’une mauvaise fièvre ou à soigner une légère entorse. Cela ne me prend guère de temps. Mes patients sont non seulement peu nombreux mais rarement malades. Et puis, nombre de mes voisins préfèrent s’en remettre à la science et aux pratiques de leurs vieux chamans. Malgré tout, les rares visites que j’ai à effectuer auprès de mes patients suffisent à me donner le sentiment d’être utile à toute la communauté. Elles me permettent de m’intégrer plus aisément, plus entièrement. Le temps passe ainsi, sans même qu’on y prenne garde. C’est à peine si la courbe des seins de ma compagne s’est infléchie, à peine si au coin de son œil, au-delà de la longue bride de l’amande, un mince sillon témoigne du passage des années.

Un fils nous est venu. Nous l’avons appelé Hippolyte, « celui qui délie les chevaux ». Effectivement, quelques jours après sa naissance – malgré mon opposition de principe, Ennaëlle a accouché selon la coutume, entre les jambes de notre Roméo –, j’ai remarqué qu’un très jeune poulain, sorti d’on ne sait où, venait rôder autour de la maison. Sans en dire mot à ma femme – sa grossesse, sans qu’elle se l’avoue, l’a fatiguée et elle passe désormais de longues heures au lit –, j’ai réussi à passer un licol à l’animal. Prétextant quelques patients à visiter, j’ai pu parcourir deux jours durant la vallée à la recherche d’un légitime propriétaire. Personne n’a voulu de ma prise et il m’a fallu la relâcher tant elle devenait nerveuse et rétive, cherchant la moindre occasion pour rejoindre sa mère. Le second soir, je me suis confié à Ennaëlle qui s’est subitement redressée, repoussant ses draps d’un air inquiet. Après avoir retiré Hippolyte de son berceau afin de le presser contre son sein, comme pour se convaincre de son existence, elle m’a demandé d’une voix inquiète :
– C’est un petit mâle ou une femelle, ce poulain ?
– Je t’avoue que je n’ai pas songé à vérifier ce détail, répondis-je, l’air penaud.
– S’il vient encore demain matin, réveille-moi, je t’en prie ! Et cela, quand bien même ce serait aux aurores…

C’est une pouliche. Elle doit avoir à peu près le même âge que notre fils. Voici maintenant sept ans qu’elle vient chaque jour à l’aube devant notre perron, pour repartir quelques minutes plus tard. Le matin d’été où Hippolyte a découvert l’existence de cette sœur jumelle à quatre pattes constitue l’une des scènes qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Et je suis certain qu’il en va de même pour Ennaëlle. Notre enfant – il marchait alors à peine – sortit de la cuisine de son inimitable pas chaloupé. Il descendit l’escalier extérieur en tanguant dangereusement sur chacune des marches. Il ne perdit pas son équilibre, pourtant très instable, et s’immobilisa bientôt au milieu de la cour. Dans la lumière naissante de ce mois de juillet, sa tignasse blonde ressemblait à une boule de feu. Dès qu’eut retenti le hennissement de Judith – c’est ainsi que nous avions fini par appeler notre visiteuse –, Hippolyte, toute oreille tendue, se mit à scruter le lointain, en direction de la forêt. Puis soudain, dans une trouée de la végétation, l’éclair blanc de la pouliche palpita, subitement enflammé par les rayons du soleil levant. Le bruit d’un galop se fit entendre, puis l’on vit la bête négocier son virage avec un art consommé avant de rentrer au pas dans la cour. Elle approcha encore, ploya le col afin de mettre sa tête au niveau de l’enfant. Celui-ci, avec des précautions infinies, presque amoureuses, posa la main entre les naseaux de la bête et lui tapota très légèrement le bout du nez.
– Se – val…, fit-il dans un long éclat de rire. C’était le premier mot qu’il prononçait. Un nouveau hennissement s’éleva et nous eûmes l’impression que par ce biais, Judith répondait à l’enfant dans un idiome dont nous ignorions tout.
À côté de moi, Ennaëlle contemplait son fils et la pouliche d’un œil noir. Elle était en proie à une inquiétude que je ne lui connaissais pas. Un peu plus tard, quand je lui demandais la raison de son trouble, elle se contenta de répondre :
– Ce n’est rien, Athan… Je suis idiote ! Et si je te disais l’idée qui m’a traversé l’esprit, tu me prendrais à coup sûr pour une folle…
Je la connaissais suffisamment désormais pour savoir qu’il était inutile d’insister. Le lendemain, alors que Judith pénétrait dans la cour, j’aperçus la vieille chamane avec laquelle Ennaëlle poursuit ses recherches. Elle tournait autour de la maison, son bâton de pouvoir à la main, psalmodiant de sa voix grêle une interminable mélopée. Elle ponctuait ici ou là cette lente circonvolution d’arrêts prolongés en tel coin ou tel autre de notre jardin, afin de procéder à de mystérieuses fumigations. Je souris en songeant que malgré la profondeur et l’exactitude de ses connaissances scientifiques, ma jeune femme n’avait pas su chasser de son esprit les pratiques superstitieuses au milieu desquelles elle avait été élevée. Plutôt que d’en être irrité, ce léger défaut dans la cuirasse me la rendit plus chère encore.

Hippolyte a grandi de la sorte entre rite traditionnel et éducation moderne. Il n’a que sept ans à peine, et c’est déjà un magnifique cavalier. Dès son premier face-à-face avec Judith, il a manifesté le désir d’apprendre à monter. Il n’avait pas dix-huit mois que, déjà, sa mère l’asseyait sur Jérôme et le collait contre son ventre pour partir avec lui en promenade. Sur le chemin du retour, j’entendais de loin son rire d’enfant fuser. Je savais alors que, quelques minutes plus tard, monteraient de l’écurie les cris d’une tendre bataille, la mère et l’enfant luttant à qui, le premier, bouchonnerait le cheval. Quand ils faisaient irruption dans le bureau, presque soudés l’un à l’autre, riant et chahutant, les cheveux en bataille, le visage empourpré par leur course lointaine, j’étais saisi par la vibrante certitude du bonheur. Le chapitre que j’étais en train de rédiger attendrait. Ils étaient là tous deux dans cette immédiateté chaleureuse, tellement pleine de vie qu’il m’était impossible de ne pas les rejoindre. Nous consacrions alors les heures qui restaient avant le souper à quelque aventure collective, dont la nature variait selon les saisons : pêche à la grenouille ou cueillette des mûres, exercices de natation dans le lac voisin, lecture à voix haute ou jeu de société. Par l’usure des pièces ou les blessures infligées au carton de la piste, notre jeu des petits chevaux, pour lequel évidemment Hippolyte et sa mère marquaient une nette préférence, témoigne ainsi de longues soirées d’hiver occupées à jouir de cette complicité bienheureuse, assis tous trois, auprès du feu, sur un tapis de haute laine.   
Le temps a passé et mon fils a pris chaque jour un peu plus d’assurance. Il a désormais l’habitude de partir sans sa mère sur le poney que nous avons fini par lui acheter. Mais il me suffit de lever les yeux de mon ordinateur pour l’apercevoir, depuis la fenêtre, et vérifier qu’il ne va pas demeurer longtemps seul. Dès qu’il approche de la forêt voisine, Judith paraît. Sans doute le guette-t-elle depuis l’aurore, depuis qu’elle est venue, comme chaque jour, lui adresser depuis la cour son salut matutinal. À peine a-t-il aperçu sa grande amie qu’Hippolyte accélère la course. Tous deux, bientôt, filent parmi les érables. Je songe alors que mon fils n’a guère hérité de moi que cette tignasse blonde que je vois se confondre avec la crinière de son cheval. Quand ils passent furtivement à travers une éclaircie de la forêt, lui et son poney me semblent ne plus faire qu’un seul être. Dans cette toison épaisse et indocile dont les épis entremêlés flottent au vent, j’ai du mal à faire la part de ce qui revient à l’enfant et de ce qui appartient à l’animal.
– Ce ne sont pas des cheveux, se lamente Ennaëlle lorsqu’elle s’entête à coiffer notre fils et à couper ses longues mèches. C’est du crin… Nous ferions fortune en vendant ta toison aux luthiers pour qu’ils en fassent des archets de violon.
Elle plaisante évidemment, mais je sais qu’en secret elle réprouve l’intimité étroite qui s’était établie entre l’enfant, son poney et la jolie pouliche blanche. N’est-il pas injuste de voir ce fils qu’elle aime tant prendre si tôt ses distances, lui qui, les cheveux mis à part, ressemble tant à sa mère ? Je passe les heures nocturnes à la consoler de cette perte précipitée. Bientôt viendra le temps où nous devrons le mettre à l’école, le perdre de vue, l’abandonner aux influences de ses camarades et de ses maîtres.
– Il te reviendra, mon Amour, et alors tu seras fière de lui avoir laissé la bride sur le col…
Au lendemain de ces moments de désarroi, je vois reparaître la vieille chamane, et me laisse bercer par ses incantations alors que côte à côte dans notre bureau, Ennaëlle et moi nous absorbons dans nos travaux d’écriture.

Qu’il me paraît loin à présent le temps béni où je souriais de la confiance qu’inspiraient malgré tout à ma femme les pouvoirs incertains des sorciers. Combien avait-elle raison de se méfier de l’entente secrète qui liait si étroitement Judith et Hippolyte. Car ce matin, veille de sa « Grande Course », notre fils a enfourché le percheron familial pour suivre la jeune pouliche dans la forêt. Je dormais encore, mais j’ai senti Ennaëlle se redresser brusquement dans notre lit. Puis aussitôt un grand cri a retenti. J’ai eu alors l’impression que quelque chose se déchirait brusquement autour de nous, que le ciel, la montagne, la forêt s’ouvraient tout à coup. Je me suis levé, mais déjà ma femme s’était ruée dans l’écurie, pour en ressortir presque aussitôt sur l’un de nos alezans. Elle filait à vive allure, nue, sur la bête qu’elle montait à cru. Déjà loin devant elle, Hippolyte chevauchait Roméo. Judith l’accompagnait et semblait dicter son rythme à leur folle course. Le jeune garçon pénétra dans la forêt. Ce n’était plus qu’une tache claire sur l’énorme bête noire. Quelques instants plus tard, Ennaëlle parvenait à son tour à la lisière des bois.
Il se produisit alors quelque chose d’effroyable, comme si les arbres refusaient à ma femme ce droit de passage qu’ils venaient d’accorder à son fils. Elle dut heurter du front une branche basse ou quelque obstacle de ce genre. Depuis mon poste d’observation, je ne pouvais discerner ce dont il s’agissait exactement. Mais je vis soudain Ennaëlle projetée en l’air avec une violence inouïe. Elle virevolta avant de s’effondrer sur le sol tel un pantin désarticulé. Je poussai à mon tour un hurlement. Je descendis, sans prendre moi non plus le temps de m’habiller, et enfourchai le second alezan. Une minute plus tard, j’étais auprès de mon épouse. Le front en sang, et comme brisée par la chute, elle ne répondait plus que par des gémissements. Je palpai son dos, et à la grimace terrible qu’elle eut lorsque je pressai la septième cervicale, je compris qu’elle s’était rompu la colonne. Elle ne marcherait plus jamais. Elle ne monterait plus à cheval… Je retournai, en larmes à la maison, confectionnai à la hâte un brancard de fortune et revint au chevet de la blessée. Je glissai cette pauvre civière sous le corps désarticulé de ma femme. Puis, tout en maintenant l’arrière sur mes épaules, j’en fixai l’avant à la croupe de mon cheval. Je ramenai ainsi à la maison celle qui, quelques mois plus tôt m’avait redonné vie. Nous progressions lentement en évitant tout mouvement brusque, en amortissant le moindre cahot. L’étalon d’Ennaëlle fermait notre marche silencieuse, l’air grave, comme s’il avait compris que sa maîtresse n’effectuerait plus jamais les longues promenades où tous deux semblaient soudés pour ne faire qu’un seul corps.
Avec d’infinies précautions, j’allongeai mon épouse sur notre lit et lui fis une piqûre anesthésiante, afin qu’elle souffrît un peu moins. Lorsque le médicament commença à faire effet, elle ouvrit les yeux et murmura, d’un ton hésitant, comme si tout en elle, la voix y compris, avait été brisé dans la chute :
– Que ferais-tu si j’étais un cheval, Athan ?
– Ne dis pas de bêtise, mon cœur, répondis-je en réprimant un sanglot, je vais appeler l’hôpital, ils vont envoyer une ambulance et ils t’opéreront demain.
– As-tu oublié que nous étions médecins, tous les deux ? J’ai une vertèbre brisée, non ? Alors cesse de te dérober à la réalité. Je ne veux pas que tu passes le reste de ta vie avec un légume.
– Tais-toi amour, il faut te reposer… Je vais téléphoner…
Elle me regarda avec une expression de désespoir. Je la contemplai longuement et en secouant la tête, je chuchotai :
– Nous affronterons cela tous les deux. Je n’imagine pas pouvoir vivre sans toi.
Je quittai brusquement la chambre et gagnai la cuisine. Hippolyte attendait, les yeux baissés, l’air coupable.
– Maman va mourir ? Par ma faute ?
– Elle ne mourra pas, répondis-je en le dévisageant, incapable d’apaiser le désarroi que je pouvais lire dans ses yeux d’enfant. Mais elle ne marchera plus. Et je pense effectivement que c’est de ta faute.
Je crois qu’à cet instant précis je haïssais mon fils. Je ne ressentais  pas même le besoin de lui demander la raison de son départ, cette fuite stupide en compagnie de Judith, quelques heures plus tôt.
– Elle marchera à nouveau, Papa. Roméo va m’administrer la « Juste Correction » et…
– Je suis las de vos histoires de chevaux et de toutes vos bêtises, fis-je en haussant les épaules. Tu ne comprends donc pas ?
J’étais sourd à tout propos et n’essayais même pas de comprendre ce qu’Hippolyte s’efforçait de me dire. Sans plus lui jeter un regard, je me dirigeai vers le téléphone, formai le numéro de l’hôpital et demandai une ambulance.
Je regagnai la chambre d’Ennaëlle. Hippolyte y était déjà. Il tenait la main gauche de sa mère et paraissait étrangement calme. Ma femme aussi paraissait détendue, le visage uni et tranquille. J’eus l’impression qu’elle dormait et mis cette paix retrouvée sur le compte des sédatifs que je venais de lui administrer. Je m’approchai du lit, bousculant un peu mon fils que j’avais envie de chasser de la pièce.
Il se redressa, toujours aussi paisible. D’une voix étrangement grave, comme si en quelques minutes vingt années avaient pu s’écouler, il murmura, avec une curieuse expression de tendresse :
– Il faut qu’on fasse la paix, Papa.
Il me fixait de ses yeux bleus, si lumineux. Et je compris soudain combien mon attitude était stupide. Elle ne faisait qu’aggraver la blessure qui nous faisait déjà tant souffrir, l’un et l’autre. Je saisis sous les bras ce petit bonhomme de sept ans qui raisonnait comme un adulte, je le montai jusqu’à hauteur de mon visage et éclatai en sanglots en le serrant violemment contre moi.
– Je t’aime Papa, fit l’enfant sans se départir de son calme. Je vous aimerai toujours, Maman et toi, quoi qu’il arrive.
Je le reposai sur le sol. Il fila sans plus attendre, vraisemblablement pour s’occuper de Roméo qui piaffait au milieu de la cour.
Je m’assis à côté d’Ennaëlle et je l’entendis tenir à mi-voix des propos qui me parurent sans suite et dans lesquels je crus reconnaître les effets secondaires de l’anesthésie :
– Lui, qui selon son nom délie les chevaux… Il doit à présent se délier de nous, Athan.
Je lui pris la main et regardai distraitement par la fenêtre. Je vis alors Hippolyte qui menait Roméo à la bride jusqu’à la grande forêt, exactement à l’endroit où s’était produit l’accident. Il me parut minuscule ainsi, dans ses vêtements d’été, son short beige et sa chemisette blanche, comparé à l’énorme bête nocturne qui pourtant obéissait au plus imperceptible de ses gestes. Le grand percheron s’immobilisa à la lisière du bois. Il leva légèrement l’antérieur gauche et je vis mon fils baisser la tête comme un coupable et passer entre les deux jambes du cheval. Je compris soudain à quoi notre garçon s’était résolu.  Muré dans ma propre douleur, j’étais resté sourd à ses propos. Tout à l’heure, dans la cuisine, je n’avais même pas réagi lorsqu’il avait parlé de « Juste Correction ». J’ouvris brusquement la fenêtre de la chambre et hurlai à pleins poumons :
– Hippolyte, non ! Ta mère et moi avons tellement besoin de toi !
Mais c’était trop tard. Derrière le percheron, on n’apercevait plus désormais que le vert chatoyant de l’herbe et celui, plus lumineux encore, des troncs d’érables garnis de mousse. Le petit blondinet adorable, ce fils que je n’avais pas su écouter, avait disparu…
Un léger froissement se fit entendre dans mon dos. C’était Ennaëlle qui venait de se lever. Elle n’avait plus aucune trace de l’accident. Bâillant, comme si je l’avais tirée d’un long sommeil, elle me lança, la voix encore appesantie par les brumes du songe :
– Que m’est-il arrivé, Athan ? J’ai rêvé qu’Hippolyte nous quittait pour vivre parmi les chevaux.
Je n’eus pas la force de répondre. Je l’enlaçai tendrement et me tournai à nouveau vers la fenêtre. Roméo, les rênes glissant sur le sol, revenait lentement à l’écurie.
– Sans doute était-ce une forme de prémonition, mon Amour. Notre fils est parti, effectivement. Je lui pris doucement la main et la soulevai en direction de la forêt. Dans un trou de végétation, Judith venait d’apparaître. À ses côtés, un jeune étalon gambadait, ivre d’une liberté toute nouvelle. Piaffant d’impatience, il secouait son long col blanc et, à chaque mouvement, faisait jouer dans le vent matinal sa courte crinière blonde. Les épis soulevés par la brise formaient une tignasse ébouriffée dans laquelle la lumière du matin allumait comme de vibrantes flammes.
« Il est parti pour le pays des chevaux, Ennaëlle. »
Ma femme parut ne pas comprendre, mais sur sa joue lisse, si pâle, si douce, une larme unique se mit lentement à couler.

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