L’eau de fée : première partie

Athanasius Pearl, dont j’ai déjà publié la nouvelle Au pays des chevaux, a bien voulu que je mette L’eau de fée en ligne. J’espère que la première partie vous plaira.

Once Upon a Time, Henry Meynell Rheam

 « Enfants, nous étions accoutumés, mes douze frères et moi, de célébrer l’arrivée du printemps en recueillant de l’eau de fée. Au lendemain de l’équinoxe, nous nous levions dès avant les premiers rayons du jour et partions par les campagnes environnantes en quête de notre précieuse récolte. Nous marchions une bonne heure en direction des Hautes-Herbes, puis dans la nuit finissante, nous marquions soudain un temps d’arrêt et nous nous postions aux aguets, laissant planer autour de nous un silence presque religieux. Enfin, sitôt que le long voile des ténèbres se déchirait pour laisser passage à l’aurore, nous nous répartissions à travers les fourrés en hurlant notre chant de guerre.
Mais bientôt, le calme revenait. Il fallait en effet faire preuve d’extrême vigilance. Car l’eau de fée peut aisément se confondre avec la rosée. Comme elle, elle court en larmes étincelantes sur les nervures des feuilles, sur les pétales des fleurs ; comme elle, elle est fraîche et douce – à peine plus salée peut-être ; comme elle enfin, elle capte la lumière et fait jouer à sa surface le flamboiement de mille feux.
L’eau de fée cependant possède une caractéristique singulière, qui permet à chacun de la reconnaître sans nul risque d’erreur. Les perles d’eau de fée, qui glissent sur les plantes avec tant d’aisance, proviennent toujours d’une source facile à localiser. Il suffit de suivre à rebours le chemin que dessinent les gouttes voisines pour remonter, de proche en proche, jusqu’à une feuille ou une fleur que sa forme et son orientation spéciales rendent particulièrement apte à servir de réservoir. Et là, ce n’est pas une larme ou deux que l’on découvre, mais un véritable lac – minuscule pour l’homme, mais assez grand pour que les papillons s’en servent d’abreuvoir.
Il faut alors approcher l’une des trois bouteilles que vous vous êtes attachées à la  ceinture, faire reposer la feuille contre le goulot, la plier avec un soin extrême et laisser doucement glisser l’ensemble de son contenu. Avec une fleur, la tâche n’est pas moins délicate. On doit éviter d’agir de telle sorte que l’eau de fée s’égare dans les pétales. On incline insensiblement la tige au dessus du goulot et l’on fait tomber le précieux liquide presque goutte à goutte. On peut ensuite recueillir les quelques perles qui se sont échappées du réservoir – celles-là même qui vous ont conduit jusqu’à la source –, à condition cependant de faire preuve d’un parfait esprit d’observation, puisqu’il ne faut en aucun cas mélanger le produit de deux sources différentes. Les fées ne doivent jamais se confondre, car le parfum spécifique à chacune tourne alors immédiatement et l’eau recueillie devient impropre à la consommation. Une fois le flacon rempli selon ces règles strictes et avant même de le reboucher, il convient de prendre une large respiration au-dessus du liquide afin d’être capable par la suite d’identifier sa récolte personnelle.
Cette eau miraculeuse se boit en effet selon un rituel complexe, élaborée au fil des ans par les jeunes mâles de Nidaros. Une fois notre vendange faite – nous ne remplissions jamais plus de trois fioles avec l’eau de trois fées différentes –, nous nous rassemblions tous les treize, nous asseyions pour former un large cercle et disposions nos trente-neuf bouteilles les unes à côté des autres. Puis, l’un d’entre nous sortait de sa poche une flûte, un chalumeau ou une guimbarde. Les douze autres se bandaient les yeux et, au son de l’instrument, se mettaient aussitôt à danser. Dès que la musique marquait une pause, ils s’immobilisaient, s’agenouillaient devant la fiole à leurs pieds, la débouchaient avec mille précautions, en reniflaient le contenu. Celui qui avait la chance de s’arrêter en face d’un de ses flacons devait en reconnaître l’odeur. Il retirait alors son bandeau en lâchant un cri solennel : “ruo-mah !” Puis, il avalait d’un trait le contenu de sa bouteille. Si plusieurs d’entre nous se trouvaient également, et au même instant, favorisés par le sort, seul celui qui avait crié le premier se voyait octroyer le droit de boire. Les autres replaçaient leur bandeau en silence. L’heureux élu prenait la place du musicien, tandis que celui-ci rangeait son instrument, se bandait les yeux à son tour et rejoignait le reste du cortège. Le cérémonial cessait lorsque danseurs et musiciens avaient échangés leur rôle à vingt-six reprises. On pouvait alors faire le compte des victoires et des échecs. Certains, bénis des dieux, avaient pu absorber le contenu de leur trois flacons, d’autres n’avaient pu en boire ne fût-ce qu’un seul.
J’ai eu quant à moi, durant les treize années où je participai au rituel, le bonheur de ne revenir jamais bredouille, et dois-je l’ajouter, le plaisir extrême de vider une fiole et une seule, jamais plus, toujours d’une provenance unique. Jusqu’au seuil de l’âge adulte, je n’ai jamais bu que l’eau d’Azurine »…
Le vieillard toussota. Un sourire plein de nostalgie s’afficha un instant sur ses traits. Il marmonna, comme pour lui-même : «  C’est du moins ainsi que je l’avais appelée… Si j’avais su ! »… Puis il s’éclaircit la voix et poursuivit plus distinctement, en regardant l’enfant assis à son chevet :
« J’ai oublié de te dire, jeune Faeton, que chaque gagnant, immédiatement après avoir englouti le contenu de son flacon, devait proclamer à voix haute le nom de la fée dont il venait d’absorber l’eau – et cela, aurait-on dit, plus pour en informer le ciel printanier que ses frères, agenouillés à ses côtés. Si c’était la première fois de sa vie qu’il identifiait tel ou tel parfum caractéristique, il baptisait la fée correspondante, évidemment au gré de son inspiration. Si, au contraire, il avait déjà récolté une eau semblable, il lui fallait fouiller dans sa mémoire et retrouver le nom qu’il avait donné à l’origine. J’eus évidemment à souffrir bien des quolibets lorsqu’il devint clair, d’année en année, que je ne prononcerai jamais qu’un nom. Les trois premières fois, mes frères crurent à un caprice du hasard, mais bientôt, ils s’imaginèrent que, guidé par l’odorat anormalement développé dont je faisais preuve en bien d’autres occasions de l’existence, je ne cherchai à récolter que de l’eau d’Azurine. Je dois avouer qu’ils n’avaient pas entièrement tort…

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