Un regard sur Stopping by Woods on a Snowy Evening, de Robert Frost

En 1922, Robert Frost (1895-1938), poète américain du quotidien que l’on a coutume d’opposer à Lord Byron et aux romantiques grandioses, écrit un curieux texte intitulé Stopping by Woods on a Snowy Evening. Le présent article vous propose une traduction sans aucune prétention poétique, ainsi qu’un regard analytique.

Le texte :

Stopping by Woods on a Snowy Evening

Whose woods these are I think I know.
His house is in the village though;
He will not see me stopping here

To watch his woods fill up with snow.
My little horse must think it queer
To stop without a farmhouse near
Between the woods and frozen lake

The darkest evening of the year.
He gives his harness bells a shake
To ask if there is some mistake.
The only other sound’s the sweep

Of easy wind and downy flake.
The woods are lovely, dark and deep.
But I have promises to keep,
And miles to go before I sleep,
And miles to go before I sleep.

La traduction :

Je crois deviner à qui appartiennent ces bois,
Bien que ce soit au village qu’il habite ;
Il ne me verra pas faire halte ici,

Faire halte et observer ses bois que recouvrent les neiges.
Mon pauvre cheval doit trouver cela singulier,
Faire halte loin de toute maisonnée,
Entre les bois et un lac gelé,

Au beau milieu de la plus sombre nuit de l’année.
Mon cheval tire sur son harnais, tintent les grelots,
Il veut savoir si quelque chose ne tourne pas rond.
Mais alors seul lui répond

Le chuintement d’une brise et de ses duveteux flocons.
Ces bois sont charmants, sombres et profonds.
Mais j’ai des promesses à tenir,
Et des lieux à parcourir avant de dormir,
Et des lieux à parcourir avant de dormir.

Un regard :

Stopping by woods on a snowy evening a tout les atours de la simplicité. Composé de quatre quatrains, eux même constitués de tétramètres iambiques (c’est-à-dire que chaque vers repose sur quatre pieds alternant syllabe faible puis syllabe forte), le poème n’a en apparence rien de formellement extraordinaire. Au premier coup d’œil, on reprocherait même à l’ami Frost d’écrire quelque chose de fort académique, pour ne pas dire de scolaire. Mais ainsi que l’écrit Baudelaire, parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense. On aurait tort de s’arrêter à cette impression.

Le contenu n’est pas en reste. Écrit au présent, le poème s’ouvre in media res sur une réflexion qui paraît fort anodine. Le poète croit savoir à qui appartiennent les bois enneigés qu’il contemple, à proximité d’un village. Réflexion qui permet de situer le lieu et l’action du poème d’une manière subtile. Le lieu ? Les bois. L’action ? Passive, le poète observe la neige recouvrir les bois.

La deuxième strophe continue d’allier simplicité et précision. Le poète, très cérébral, croit savoir que son canasson s’étonne de cette halte nocturne et isolée. On apprend que l’action ne se déroule pas lors de n’importe quelle nuit, mais lors de la nuit la plus sombre de l’année. Soit la veille du solstice d’hiver, nuit mystique s’il en est. Une question doit alors secouer l’esprit du lecteur : mais qu’est-ce que fout le poète, au beau milieu d’une nuit pareille, loin de toute habitation, à regarder les bois enneigés ?

Et de fait, le cheval secoue son harnais (he se rapportant au cheval, et non au poète) pour interroger le cavalier. Mais ce dernier fait silence, et seule une douce brise fait écho au tintement des grelots.

Et c’est là que le tétramètre iambique vous colle une droite monumentale. Le poème est tellement régulier, le rythme est tellement constant, que l’on a l’impression d’écouter une berceuse. Il y a quelque chose de presque éthéré dans ces vers réguliers, dans le minimalisme des effets, des images et des réflexions. Le poète, sorte de psyché incarnée, n’agit pas. Il reste immobile, silencieux, perdu dans ses considérations.

La strophe finale propose encore davantage de réflexions. L’antithèse lovely, dark and deep peut susciter l’inquiétude du lecteur. La fin, classique dans sa forme, singulière dans le contenu, ne manquera pas d’interroger. Les bois sont charmants, sombres et profonds, mais le poète a des promesses à tenir et répète qu’il a encore beaucoup à faire avant de dormir. Cette répétition finale achève d’ensorceler, d’autant que la syllabe finale, sleep, est « stressed », c’est-à-dire forte, et doit donc se prononcer de manière appuyée. Ce sleep a quelque chose d’éternel…

… ce qui nous mène au symbolisme.

En 1991, Michel Houellebecq rédige quelques textes consacrés à la souffrance, et plus précisément à la souffrance du poète/écrivain. Intitulé rester vivant, le recueil encourage le lecteur/auteur à lutter pour sa survie.

Or, sous ses atours de poète du quotidien, voire de la simplicité (on l’opposera à un Lord Byron habitué au fracas du tonnerre et autres joyeusetés du romantisme le plus éclatant), Frost accomplit la plus primordiale des tâches : il lutte pour la survie. La sienne, mais aussi celle d’autrui. Explications.

Le poète s’arrête loin de la civilisation. C’est-à-dire loin des autres hommes. Le voilà qui est pris, comme un insecte dans l’ambre, à contempler les bois enneigés, à écouter le bruit du vent. Son cheval s’inquiète, il ne réagit guère. L’image centrale du poème est celle des bois, woods intervient dès le premier vers, à la place de la première syllabe stressed/forte. Que sont les bois ? Dans la culture anglo-saxonne, les bois ont quelque chose d’inquiétant. C’est le territoire impie du sabbat des sorcières, à l’abri de la lumière divine du soleil. Rappelons que l’action se déroule lors de la nuit la plus sombre de l’année. On a tôt fait de s’y égarer, et on y croise souvent de malignes créatures. Le poète sait à qui appartiennent ces bois. Cette figure mystérieuse incapable de percer les ténèbres des bois pourrait bien être Dieu. Cette nuit implacable est d’abord celle du poète, frappé par une inquiétante torpeur. Sa rationalité s’est effondrée, un voile recouvre son esprit. L’instinct de survie réagit (le « cheval » tire sur ses rennes pour réveiller le poète), mais rien n’y fait. Perdu dans les méandres de ses plus noires pensées, le poète semble ne pouvoir échapper à ce lacis d’arbres glacés.

Mais ces bois ont quelque chose de charmant, bien qu’ils soient sombres et profonds. Charmants au point de se laisser ensevelir par la neige et d’y mourir ? Non, car le poète a des promesses à honorer, et des lieux et des lieux à parcourir avant de dormir.

Ce charme des bois, c’est le charme vénéneux et mortel d’une femme fatale. Le sommeil dont parle Frost est le même que celui dont parle Lovecraft lorsqu’il évoque le sommeil des Anciens. La mort.

Les lieux à parcourir, ce sont bien sûr les choses à accomplir de notre vivant.

Robert Frost offre donc, au rythme d’une berceuse, une intense contemplation sur la mort, le suicide et la nécessité de continuer à lutter. Chaque être humain traverse à un moment ou l’autre ces fameux bois où la raison disparaît, et où l’on se laisserait dépérir. Pourtant, l’on a tous et toutes des promesses à tenir…

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