L’eau de fée : deuxième partie

Voici la deuxième partie de la nouvelle d’Athanasius Pearl (lire la précédente partie ici).

Queen Mab, Henry Meynell Rheam

Au fil des ans, nous fûmes de moins en moins nombreux à participer à nos réunions. Chaque fois qu’un de mes frères accédait à l’âge adulte, il quittait notre bruyante assemblée, en lançant à haute voix : “Adieu mes fées”. C’était signe qu’il ne reviendrait pas l’année suivante. Étant le benjamin de la famille, je me retrouvai seul, l’année de mes dix-sept ans, à obéir à notre rite ancestral : partir récolter l’eau de fée.

Je connaissais par cœur les fourrés où Azurine avait l’habitude de déposer son cadeau printanier et cette fois, n’ayant plus personne pour me surveiller, je m’y rendis directement. Je me laissais guider par les parfums nocturnes, et avant même que l’aurore ait commencé à teinter l’horizon de ses doigts clairs, je plongeais parmi les frondaisons. Je reconnus sans peine le parfum de ma fée, remontai de gouttes en gouttes jusqu’à une minuscule lumière frémissant dans le satin noir des ténèbres. Et là, là ! je la vis enfin ! des formes adorables et souples, des seins ronds et pleins, des cheveux aux reflets changeant baignant dans une lueur bleue.

– Ma fée, lui dis-je doucement, je vous surprends au beau milieu de votre bain ?

Azurine leva les yeux, des yeux de saphir clair, mais comme rougis par les pleurs. Je compris soudain que l’eau dont je m’étais régalé pendant treize ans n’était en réalité rien d’autre que des larmes. Ce fut comme si l’éclair des chaudes nuits d’été m’avait foudroyé.

– Azurine, continuai-je, ainsi, en me jetant dans les fourrés, pendant toutes ces années passées à courir derrière mes frères, j’ai bu votre souffrance et j’ai cru y prendre mon plaisir… Comment me faire pardonner ?…

Azurine sourit tristement.

– Ce n’était pas ma souffrance, jeune Hypérion, c’était mon amour. Car… – dans un geste de parfaite coquetterie, elle rajusta sa coiffure, lissant les boucles folles de ses tempes – car, vois-tu, je suis un peu plus vieille que toi, de… quelques centaines d’années. Je t’ai vu paraître, il y a quatorze ans, petit bonhomme maladroit, mais dont le regard bleu, émerveillé… disait déjà ton désir de prendre le monde à bras le corps. Et je suis tombée follement… amoureuse, oui, amoureuse de l’enfant que tu étais, de la promesse d’homme que, déjà, je pouvais lire en toi. Car, vois-tu, nous autres, fées, si nous pleurons, c’est parce que nous nous attachons aux êtres dont nous croisons la route et dont nous savons qu’un jour ils nous lanceront leur “Adieu, mes fées !” Et lorsque – le destin en soit loué, cela arrive rarement ! – lorsque la tendresse se mue en amour, nous nous épanchons en sanglots de plus en plus profonds. Les premières larmes que tu as bues – ici, elle rougit un peu… – étaient, c’est vrai, destinées à un autre. Mais à partir de ta quatrième année, je n’ai plus pleuré que pour toi !

– Mais moi, jolie petite dame, je ne vous dirai jamais “Adieu, ma fée !”, je viendrai chaque année vous rendre visite, et je ne veux plus que vous pleuriez !

– L’amour, jeune Hypérion est plus exigeant que cela. Bien vite tu rencontreras une jolie femme, tu la fêteras tous les jours. Et tu oublieras de rendre visite à ta petite Faye…

– Non répondis-je. Je l’ai trouvée, ma jolie femme ! Elle est devant moi, minuscule et charmeuse. D’une main tremblante, je vins cueillir celle que j’avais appelée Azurine pendant quatorze ans, je l’assis dans la paume de ma main gauche, et commençai à passer un doigt, très doucement, sur ses cheveux. Je continuai : “Ma Faye, je ne veux connaître d’autre épouse que vous”.

La fée se prit à rire – un rire léger, cristallin, mais où perçait une pointe de mélancolie.

– Tu es bien naïf, Hypérion. Comment crois-tu pouvoir… – elle rougit et baissa un instant les yeux – … pouvoir me faire l’amour ?

– Je m’arrangerai… Comment cela se passe-t-il chez vous les fées, d’ordinaire ?

Faye devint écarlate. Je la sentis frémir dans ma main, puis rassembler tout son courage pour se lancer dans une longue explication :

– Celles d’entre nous qui répondent aux avances de leurs amoureux, leur cèdent au terme d’une cour assidue, fort galante et… presque interminable ! Après un long baiser, elles laissent alors le fé les déshabiller lentement, puis prendre possession de leur corps. On prétend – selon une rumeur qui circule chez les jeunes – que les orgasmes sont foudroyants. La fée connaît une jouissance extrême qui la fait pénétrer dans un autre monde. Elle ne laisse alors sous le corps de son amant qu’un résidu composé de son élément d’origine, selon qu’elle est fée de terre, d’eau, d’air ou de feu. Toutefois, si le fé trouve parmi ces pauvres restes un minuscule joyau, un flocon de saphir, d’onyx, ou d’émeraude, une pierre de la couleur exacte de ses yeux, c’est que sa douce compagne lui vouait un amour inaccoutumé. Il doit alors jeter ou planter la précieuse paillette dans son élément d’origine – car les fés mâles eux aussi sont d’eau ou de terre, d’air ou de feu. Au printemps suivant, la fleur qui en naîtra contiendra un bébé fé à l’exacte semblance de sa mère.

Elle marqua une brève pause, avant de poursuivre :

– Le veuf peut aussi conserver sur lui la pierre de fée. Tant qu’il le fera, sa belle restera présente en lui, virevoltant dans les recoins secrets de son corps. Et, s’il aime une autre fée, le plaisir qu’il connaîtra avec elle en sera redoublé. Mais s’il perd la pierre, sa compagne disparaît aussitôt de son cœur et, à ce que l’on prétend, de tous les autres mondes où les fées peuvent vivre …

Faye leva les yeux vers moi, et j’aperçus au coin de sa paupière comme une minuscule perle de rosée.

– À présent, il faut nous dire adieu, Hypérion. Demain tu seras un homme. Demain tu ne penseras plus à ta Faye… Je veux dire – elle eut un petit rire – à ton… Azurine ? c’est bien ainsi que tu m’appelles ?

– Tu vas épouser un fé ?

– Non, comme beaucoup d’autres, j’ai renoncé à tout amour fé. Je resterai fidèle à notre souvenir. Jusqu’à la fin… Dans des siècles peut-être !

– Et tu vas continuer à pleurer ?

– J’essaierai de me dominer, va ! fit-elle en posant ses deux mains, puis son menton sur mon pouce.

– Il n’y a donc aucun moyen pour te garder près de moi ?

Faye secoua négativement la tête. Puis elle parut réfléchir, se raviser et courut jusqu’à l’extrémité de mon index…

– À moins que… Je ne suis pas sûre que cela marche. Mais cela nous donnera au moins un sursis. Et si un jour tu parviens à boire toute mon eau seconde, peut-être…

– Ton eau seconde ?…

La fée me sourit et pour toute réponse se mit un doigt sur les lèvres. Elle s’ébroua, agita ses ailes, bondit sur la pointe de ses pieds minuscules, virevolta jusqu’à mon épaule, s’y assit en riant.

– Allons, en marche petit fantassin, nous rentrons à la maison. Elle ajouta en murmurant : “Je ne dois pas avoir le droit d’agir ainsi que je le fais, tu sais ? Mais je m’en moque.”

Je gardai ma fée à mes côtés durant les mois qui suivirent. Dans la journée, elle se cachait sous un pan de mes vêtements pour n’être aperçue de personne. Elle me déposait de rapides baisers sur la peau ou encore s’amusait à alterner caresses et chatouilles. La nuit, elle s’en allait dormir dans une petite chambre aménagée à l’intérieur d’une boîte à chaussures et placée sur ma table de nuit. Elle n’allait pas se coucher tout de suite cependant, nous passions de longues heures à discuter, à nous contempler en silence, ou encore à échanger tendres baisers – j’appris vite à contrôler mes gestes, mais je dois avouer que nos premières… étreintes, s’il faut appeler cela ainsi, lui laissèrent des souvenirs cuisants et quelques ecchymoses ! Puis, lorsqu’elle commençait à bâiller, elle me déposait un baiser sur le bout du nez et virevoltait jusqu’à sa chambre. Depuis la nuit d’équinoxe, elle ne pleurait plus.

Un jour que j’allais par la campagne à la recherche de spécimens pour mon herbier – Faye était bien cachée dans l’une de mes poches – je croisai la fille de Maître Valenthym. Je la trouvai bien grandie et diablement jolie. Je n’en dis rien à ma fée, mais celle-ci, d’où elle était, dut percevoir mon émotion.

Le soir, nous discutâmes comme à l’ordinaire, mais Faye me parut plus enjouée et surtout bien plus amoureuse, jusqu’à ce que, très sérieuse, elle me demandât :

– Te sens-tu prêt, Amour, à boire mon eau seconde ?

Sa voix vibrait d’une manière inhabituelle et je me dis que l’ombre de petite Valenthym planait sur son sourire.

– Cette fille n’a aucune importance, ma fée, c’est toi que j’aime. Je ne toucherai jamais d’autre femme…

– Ttt ttt tut ! Justement, il va falloir à présent me toucher ! Allonge-toi, mon Hypérion !

J’obtempérai et Faye, sans plus de cérémonie, vint s’asseoir à califourchon sur mes lèvres… Pour la première fois, j’eu idée de la déshabiller. Je crois bien que je déchirai sa robe en tentant de la faire passer par dessus sa tête. Elle fit glisser elle-même son bustier puis, d’un geste brusque de ses deux mains, fit craquer la fine dentelle qui masquait son sexe. Posée de la sorte directement sur mes lèvres, une minuscule fleur s’épanouit entre ses cuisses. Je sortis la pointe de ma langue et avec toute la délicatesse que je pouvais y mettre, je commençai à effleurer ces pétales de fée.

– C’est un peu rugueux, dit-elle en souriant, mais c’est toi, Hypérion, et je t’aime !

J’arrondis, amollis la pointe de ma langue pour la caresser le plus tendrement possible. Elle se cambra, rejetant ses cheveux en arrière et vint placer ses petites mains aux commissures de mes lèvres. Je sentais le plaisir monter lentement en elle, ses traits se déformaient en une moue étrange, presque douloureuse. Elle commença à gémir. Un moment, comme sa respiration devenait haletante, elle se dégagea de mon étreinte, vint voleter autour de moi. Après m’avoir demandé par gestes de me dégager des couvertures, elle s’approcha de mon sexe haut dressé et l’enlaça amoureusement, repliant ses jambes et ses mains autour de la hampe. Ses ailes imprimèrent à son corps un mouvement de va et vient. Par instant, je sentais, très précisément à l’extrémité du gland, l’exquise caresse de sa minuscule langue.

Je ne sais combien de temps dura ce jeu, le sentiment de la durée n’existait plus, ni pour l’un, ni pour l’autre. Par instants, Faye desserrait les jambes et les bras, se laissait glisser jusqu’à mes testicules pour y poser d’impalpables baisers, puis elle reprenait sa position d’origine. Lorsqu’un liquide épais et blanc commença à jaillir de mon sexe, elle prit un peu de hauteur, puis piqua en direction du gland, trempa l’index dans la semence chaude et vint s’asseoir sur le bout de mon nez, se léchant le doigt avec un sourire mutin. Puis elle reprit son vol et vint s’installer à nouveau à califourchon sur ma bouche. Ma langue retrouva le chemin de son sexe et découvrit à la jointure des grandes et petites lèvres une infime nodosité, comme le bouton d’une rose naine, mais étrangement dur, prêt à éclore. Je sentis se répandre sur ma langue une liqueur tendrement parfumée, au goût de cédrat et de miel.

Je la caressais avec une tendresse, un amour infinis, jusqu’à ce qu’à nouveau sa respiration s’affole, jusqu’à ce qu’elle laisse échapper des mots sans suite. Son corps me parut secoué par des spasmes d’une violence inouïe. Je ne cessai de la regarder, glissant un doigt puis l’autre sur la surface satinée de son corps.

Elle poussa un dernier cri, puis subitement s’immobilisa. Son corps, brûlant quelques secondes plus tôt, se glaça soudain. Je voulus la prendre dans ma main, la réchauffer dans les couvertures, mais elle me fit comprendre d’un regard que je devais absolument la laisser en place. Elle eut juste quelques mots, avant de se figer dans le silence :

– Maintenant, Amour, tu dois boire mon eau seconde.

Il m’est impossible de décrire ce qui se passa alors. En y songeant, aujourd’hui encore, à présent que j’ai atteint l’hiver de mon existence, je suis traversé de frissons de terreur. Faye, comme si elle avait été changée en glace, se liquéfia peu à peu. Mon amour me fondait sur la langue, venait irradier mes papilles, rafraîchir mon palais en feu. Et j’ai bu ma fée jusqu’à la dernière goutte ! jusqu’à ce qu’il ne reste plus d’elle qu’une minuscule paillette. Je retirai cette précieuse pierre de ma langue, la pris dans ma main et vit qu’elle possédait l’exacte couleur de mes yeux. Je me souvins alors des explications que m’avait données ma petite compagne à propos des amours fées. Et serrant la pauvre relique dans mon poing, je me mis à pleurer à chaudes larmes. C’est alors qu’au fond de moi, j’entendis une voix que j’aurais reconnue entre mille : “Ne sois pas triste, mon Hypérion, je suis en toi à présent, tu es devenu ma demeure et je te jure, j’y suis très bien !”. Je plaçais la pierre dans une petite bourse que je suspendis à mon cou.

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