L’eau de fée : troisième partie

Voilà la troisième et dernière partie de la nouvelle d’Athanasius Pearl (la partie précédente est à lire ici).

Titania, Henry Meynelle Rheam
Quelques mois plus tard, je connus pour la première fois l’amour dans les bras d’une femme. Etait-ce la fille de Valenthym ou celle de Sire Clémenthe ? Je ne saurais dire. Mais ce dont je me souviens parfaitement en revanche est la fête que me fit Faye jusqu’au tréfonds du corps. Au réveil, la petite demoiselle retournée chez elle sur la pointe des pieds, j’ouvris la bourse, en sortit la paillette bleue. Je réfléchis longuement à ce qu’il convenait de faire, et enfin pris le parti d’agir en sorte que l’objet ne s’écartât jamais de mon corps. J’avais noté en effet que la pierre agissait comme un aimant. Plus elle était proche de ma peau, plus le plaisir, comme se diffusant à partir de ce point minuscule, m’envahissait, venait à la rencontre de ma fée intérieure, et nous faisait échanger nos sensations les plus douces, les plus violentes.

–  J’avais bien dit que je m’arrangerai, dis-je alors en riant. »

Le vieillard se tut, son expression se figea, un masque enfin apaisé de plaqua sur ses traits. Le médecin fit signe à l’enfant que c’était la fin. Le petit resta de longues heures à veiller son aïeul. C’était pourtant nuit d’équinoxe, cette nuit où, d’ordinaire, lui et ses six frères avaient l’habitude de se préparer pour récolter l’eau de fée. Mais cette fois, il n’en avait cure. Son grand-père allait mourir, jamais plus on ne le reverrait embrasser du regard le monde, comme découvrant chaque jour sa beauté, jamais plus on ne l’entendrait humer à pleins poumons l’atmosphère autour de lui, comme  pour en aspirer la substance, jamais plus il ne vous prendrait la main pour vous dire le nom des étoiles.

Aux premiers rayons du jour, Hypérion ouvrit les yeux, une larme vint scintiller au coin de sa paupière et une curieuse expression de joie prit possession de ses traits. A midi, il était mort.

Le médecin vint constater le décès. En observant la dépouille du vieillard, alors même qu’il lui posait la main sur le cœur, il eut un mouvement de surprise. Il venait d’apercevoir sous le sein gauche, une minuscule tache bleue où un organe inconnu semblait palpiter encore. Sortant un bistouri de sa trousse, l’homme de l’art incisa la peau à l’endroit précis où s’était manifesté l’étrange symptôme. Un peu d’eau mêlée de sang se mit à couler, accompagné de sanies curieuses, pareilles à de boue, et entraînant dans leur sillage une minuscule paillette bleue. Le médecin la saisit entre deux doigts et l’observa à la lumière.

– C’est de cela qu’il est mort, vous pensez, docteur ? demanda l’enfant.

– Certes non, jeune Faeton. C’est l’âge et son caractère de chien qui aura emporté ton grand-père !

Il allait jeter la pierre par la fenêtre, quand le garçon la lui prit des mains, la frotta contre ses vêtements et la porta à hauteur de son œil. Il se mit à la considérer avec attention, tandis que le médecin, après avoir esquissé une moue de dédain, se dirigeait vers une petite table d’angle afin de se livrer à ses travaux d’écriture. En approchant la paillette bleue de sa pupille, et en contemplant le soleil à travers, on voyait tournoyer en son centre, perdues dans une brume lactée, une poignée de grains minuscules, pareils à des planètes gravitant autour d’un astre. Et Faeton se souvint alors d’une histoire que lui racontait son grand-père :

– Il existe, bien loin d’ici, disait-il, un peuple qu’on nomme les Grecs, petit. Et ce peuple-là désigne l’ordre du monde sous le nom de « cosmos ». Un jour cependant, une déesse naquit des flots, une déesse d’une beauté inconcevable. À son cou, un collier de perles avait été assemblé par les néréides. Et l’on nomma également « cosmos » cette parure de nacre. Ainsi, Faeton, existe-t-il un lien secret entre l’harmonie des sphères et celle qui rehausse la beauté des femmes. Et toute notre vie doit être consacrée à saisir quelques brins mystérieux de ce lien…

Se penchant au-dessus de la paillette bleue, l’enfant murmura : « tu es cosmos ». Il attendit que le médecin ait achevé le permis d’inhumer, lui glissa dans la main la somme convenue, le regarda partir sur la grand-route. Puis, soulevant les couvertures rabattues sur la dépouille du vieillard, il appliqua un linge humide sur l’entaille que venait d’y ouvrir le praticien, glissa la pierre sous la peau et d’un coup d’aiguille rapide referma la plaie.

Avant même qu’il ait relevé le drap, l’imperceptible tache bleue s’était remise à battre sous le sein inerte du mort…

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