Féebrile, la fée du gouffre

Internet est peuplé des photographies de milliers de talentueux photographes, dont la beauté des photos fait plaisir à l’œil et à l’esprit. On en admire la beauté des modèles, la justesse de la composition, la précision de la technique … Jusqu’à tomber sur les œuvres de Féebrile, de son vrai nom Isabelle Royet-Journoud. Son choix de nom artistique en dit déjà assez long sur les thèmes abordés dans ses photographies : une fée fébrile. Ainsi, entre imaginaire et désillusion, Féebrile revisite son enfance, sa solitude, ses douleurs mais aussi sa naïveté tout en délicatesse. Ses œuvres, souvent en noir et blanc, sont poignantes au point que l’on devine que l’artiste est partie creuser jusqu’à ses entrailles pour en sortir les plus intimes émotions et souvenirs, tentant de les exorciser par ses clichés à fleur de peau. Ses photographies ne sont pas « belles » ni même « du bon travail ». La force qu’elles dégagent ne peut être décrite par ces mots-là ; ses photographies sont au contraire glauques, troublantes, coupent le souffle, amènent à réfléchir. Quelle audace et quel courage d’aller creuser si profond en elle-même et d’oser l’exhiber en photographie, rares sont ceux qui prendront la liberté d’illustrer leurs plus sombres heures : harcèlement scolaire, doutes existentiels, phobies et solitude. Dans un monde où l’on ne doit montrer que ses forces et ses plus beaux atouts, Féebrile prend la liberté de se montrer telle qu’elle est entièrement et sans apparats, et c’est peut-être ça, l’essence de l’art.

Comme vous l’aurez peut-être deviné, la jeune femme s’adonne surtout à l’autoportrait, mais elle laisse quelquefois des modèles entrer dans son univers. Ces photographies-là sont souvent un peu plus oniriques tout en gardant leur patte. Les portraits semblent être tout droit sortis du dix-neuvième siècle, après avoir été oubliés le temps de quelques décennies dans le grenier d’une maison poussiéreuse, avoir surpris en pleines folles jeunesses quelques vagabonds fumeurs d’opium ou d’étranges femmes auxquelles la sorcellerie n’est pas inconnue.

Je vous laisse plonger dans cet univers en espérant qu’il vous émouvra autant que moi, et lire après cela un des textes que cette talentueuse femme compose aussi.

Brimades

 

Bon anniversaire Isabelle !

 

No friends for play

 

My Pinocchio
Blanche-Neige

 

Sans titre
Abandon

 

Avant-propos

 

Sans titre

 

L’amour dans un parc

 

Sans titre

« La nuit, sur les murs de ma chambre, se couchent des corps et des membres, leurs branches envahissent chaque recoin de la pièce, théâtre nocturne, théâtre d’ombres fantasmagorique, juste pour mes yeux insomniaques. Le matin, j’ouvre des paupières éclatées par les rires au dehors et la lumière qui suinte par les fentes de mes vieux rideaux. Je ne me sens plus en paix. Quand la porte s’ouvre, toutes ces senteurs s’engouffrent, café, solitude, désinfectant. Ça imprègne les murs. Tout est trop trop bruyant, saturé en tout. Heureusement aujourd’hui c’est le jour des sorties, je quitte ma chambre et roule sur le chemin jusqu’au parc, je m’arrête toujours dans le coin où l’ombre est la plus grande. De ma cachette, pendant que les autres luisent au soleil, j’observe les passants et le temps passe lui aussi. Une femme s’assoie un moment sur le banc d’à côté, je regarde ses jambes nues, ses yeux fermés par le vent, ses cheveux qui font comme des vagues, brisées par ses doigts sans bague. Je me sens bien et oublie un instant les murs de ma chambre. Mais déjà elle se lève, je suis chacun de ses mouvements et comme sa robe se soulève au rythme de ses talons fuyants. De retour dans ma chambre je ne fais que penser à elle, lui donne un nom, un père, une mère, je sors mon cahier, celui caché sous les draps, et la dessine au milieu des autres inconnus croisés lors de mes précédentes sorties. Je suis heureux d’avoir une nouvelle amie et m’imagine partir en bateau avec elle. Je ne sais pas trop si j’ai le mal de mer, mais ce n’est pas bien grave. Je ferme mon cahier et regarde les aiguilles de l’horloge fendre le vide qui se loge un peu partout autour de moi. L’infirmière rentre alors, interrompant mes histoires fantômes. Je remarque que mon voisin n’est plus là. « Je viens enlever les draps » dit-elle, avant d’ôter tout ce qu’il y avait de lui. Elle sort et j’observe le lit en fer comme retiré de sa peau. Elle revient dans un sursaut et m’allume la télé. Qui veut gagner des millions. Je laisse la télé me prendre. La nuit tombe sur les murs de ma chambre. Toutes sortes de choses commencent à grouiller dessus, ainsi qu’au plafond. Ca arrive parfois, je pense que ce sont de petites fées qui viennent chercher les âmes. D’habitude je dois appeler l’infirmière qui allume pour les faire disparaitre, mais ce soir je me contente de les observer. Dehors il y a du vent et les feuilles sifflent. Je peux sentir l’air sur mes bras, j’aime ce contact, je n’en ai jamais d’autres à part celle des aiguilles, celui ci est beaucoup plus doux. Peut être ma nouvelle amie, quelque part dans la ville, a ouvert sa fenêtre pour sentir l’air sur son visage, et c’est ce même vent qui me caresse. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis jamais senti seul, même si je ne sais pas ce que c’est de ne pas l’être. »

 

                                                                                          Les murs de ma chambre, Féebrile

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