Pétrus Borel, ou le tremblement de l’écriture [1]

« Il y a des noms qui deviennent proverbes et adjectifs. Quand un petit journal veut, en 1859, exprimer tout le dégoût et le mépris que lui inspire une poésie ou un roman d’un caractère sombre et outré, il lance le mot : Pétrus Borel ! et tout est dit. Le jugement est prononcé, l’auteur est foudroyé. Pétrus Borel, ou Champavert le Lycanthrope, auteur de Rhapsodies, de Contes immoraux et de Madame Putiphar, fut une des étoiles du sombre ciel romantique. […] Sans Pétrus Borel, il y aurait une lacune dans le Romantisme. […] Pour moi, j’avoue sincèrement, quand même j’y sentirais un ridicule, que j’ai toujours eu quelque sympathie pour ce malheureux écrivain dont le génie manqué, plein d’ambition et de maladresse, n’a su produire que des ébauches minutieuses, des éclairs orageux, des figures dont quelque chose de trop bizarre… altère la naïve grandeur. »  [Charles Baudelaire, L’Art romantique, chapitre XVI : « Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains – Pétrus Borel »]
 
On a souvent présenté cet extrait de L’Art romantique en guise d’introduction à Pétrus Borel, comme s’il y avait chez lui un fond d’illégitimité permanent de par l’étrangeté de son nom, la surprise que peut provoquer sa lecture ou bien les multiples attaques dont il a fait l’objet, à tel point qu’il est tombé dans un oubli quasi-total : oubli toujours à justifier pour prouver, sans cesse, l’intérêt de l’auteur en citant la figure, qu’on voudrait aujourd’hui faite d’un marbre grave et autoritaire, de Baudelaire. En témoigne la recherche universitaire contemporaine qui n’a pas construit une seule étude convenable sur l’œuvre de cet atypique romantique (les dernières datant de la période du Surréalisme). Seule exception : Jean-Luc Steinmetz qui, au cours de son travail de chercheur, a poussé à la réédition de ses œuvres majeures, en les doublant d’une préface (Madame Putiphar, Champavert : contes immoraux), dans la dernière moitié du XXe siècle et a réalisé la seule véritable étude de notre temps sur le Lycanthrope (Pétrus Borel : un auteur provisoire, Lille, Presses universitaires de Lille, 1986) ainsi qu’une admirable biographie (Pétrus Borel. Vocation : poète maudit). Son action, il nous semble, se place dans une tentative de renouveau de cette littérature de fin-de-siècle, louée de manière répétitive (souvent abrutissante) et pourtant trop souvent méconnue. En témoigne encore son travail autour de poètes comme Rimbaud et Mallarmé, mais surtout Corbière et Lautréamont qui, de toute la grandeur de leur anonymat, demeurent des poètes à portée d’une sorte de caste de littérateurs et de chercheurs encombrés de références stylistiques, quand il suffit parfois de simplement suivre le souffle inspiré d’une œuvre, contempler la violence de son crachat au sein du monde pour trouver un poète qui, par ses excès et ses malheurs, ses doutes et certitudes, et surtout l’échec fondamental qui anime le mouvement de son existence, soit digne de se tenir aux côtés d’un Hugo, d’un Rimbaud –mais ceci n’est, surtout pas, notre intention, heureusement. Julien Gracq le dit plus élégamment, dans ses Préférences (« Pourquoi la littérature respire mal ») :
« elle [en parlant d’une critique moderne intelligente] sait que chaque fois l’apparition [d’une œuvre nouvelle] a été marquée par une sorte de secousse d’ordre métaphysique : une modification violente, très apparente, des rapports de la conscience avec le monde, avec le temps, avec la liberté. » 
Voici de ce que nous dit Jean-Luc Steinmetz, au début de sa biographie, sur  la vie de Pétrus et son œuvre :
«Plus que tout, il sera question, en pareil cas, de la liaison qui rapproche l’une et l’autre, non que l’œuvre refléterait la vie ; plutôt, parce que la vie en est le prolongement, au point peut-être de compter davantage et de former ainsi une manière de création artistique par une série d’actes où se lit, du reste, une apparente fragilité. Si la vie de Rimbaud fut parfois conçue comme double : activité poétique, d’une part, parcours de l’aventurier, de l’autre –alors qu’elle est d’une profonde unité par la force égale du désir qui l’anima –, si celle de Mallarmé, en revanche, apparaît comme toute redéployée sur la visée littéraire, celle de Borel se donne surtout comme une velléité, une sorte de projet indéfini. » [Pétrus Borel, vocation : poète maudit, Jean-Luc Steinmetz, Fayard, 2002, « Préface », pp 8-9].
Le petit romantique.


« Une sorte de projet indéfini ». Voilà sous quel signe se place la vie de Borel : celui de l’indéfini, du mouvant, comme le souffle d’une respiration, imperceptible et difforme parce que sans but
manifeste. Ainsi, c’est peut-être cette incapacité première à capter  la force d’un mouvement (non-apparent) chez un poète, chez une œuvre qui explique que Borel a mis du temps (et toujours aujourd’hui) à trouver des lecteurs. Raison qui est difficile à accepter pour une maison d’éditions dont la survie dépend d’un calcul mercantile, surtout lorsque la réédition des livres de Borel, après sa mort en 1859, ont provoqué la faillite de leurs éditeurs (La Force française, les éditions Régine Deforges, Le Chemin Vert). Voilà de quoi le rendre encore plus obscure en le rendant inaccessible…
Né en 1809, Pétrus arrive trop tard pour être un vrai romantique : trop tôt pour s’atteler à la nouvelle tâche du XIXe siècle, celle de l’Art pour l’Art, du symbolisme et du décadentisme. Au mieux, son travail aura capté l’attention des grands de l’ambiance fin-de-siècle. Non pas qu’il n’en avait pas les moyens ni l’envie, mais il y avait quelque chose dans sa vie et ses inspirations qui l’amenèrent nécessairement, si ce n’est à se détourner du romantisme, à l’augmenter, à l’accélérer. Il a fait ainsi partie de ces petits romantiques qu’on regardait comme des pâles copies de leurs aînés. Hugolien passionné, Pétrus s’introduit dans les cercles romantiques et se construit des amitiés solides et durables parmi Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Philothée O’Neddy, Auguste Maquet. A la découverte des deux premiers noms, il apparaît déjà presque évident, pour le lecteur contemporain, que la réunion de tels auteurs ne pouvait produire que quelque chose d’inattendu, de puissant. La fascination d’Aristide Marie, un des premiers biographes de Borel et un spécialiste de Nerval, témoigne de l’attraction que le lycanthrope exerçait autour de ses contemporains, tout comme pour les générations à venir :
« De sa vindicte et de ses sarcasmes naîtra le légendaire antagonisme, qui, pendant tout le siècle, armera les artistes contre le bourgeois et le philistin ; qui doit se prolonger dans l’ironie d’un Balzac, d’un Flaubert, d’un Villiers de L’Isle-Adam […]. »

En se formant à l’école romantique, Borel découvre le monde littéraire et se cherche un style. Ami de Hugo (sans pour autant qu’on connaisse le degré d’intimité entre eux), celui-ci lui demande de supporter la première d’Hernani. Clarétie, autre biographe de Borel, affirme avec audace : 

« Pétrus Borel représentait quelque chose comme cent cinquante fidèles […]. Victor Hugo traitait avec lui comme avec un homme qui dispose de trois cents mains. » (Pétrus Borel, Jules Clarétie, p 30)

L’explosivité de Borel dans une foule tendra à se répercuter dans le quotidien, de l’aventure du « camp des Tartares » jusqu’à celle du soleil algérien. La première est une expérience naturiste dans un appartement, avec ses amis du Petit Cénacle, au pied de Montmartre en 1831 où le traducteur de Robinson Crusoé verra un abri contre la civilisation quand la seconde, la fuite en Algérie, en est la finalité déçue et frustrée se concluant en de nombreux accrochages avec les colons et des procès douloureux financièrement et psychiquement.
Néanmoins l’originalité de Borel se traduit heureusement autant dans ses œuvres que dans sa vie. A mesure qu’Hugo proclame la libération totale de l’art, notamment avec sa préface de Cromwell, les jeunes romantiques s’éloignent des classiques, dont la rigueur (intellectuelle ?) déplaît de plus en plus, pour se tourner vers les côtes anglaises.  Le succès d’Horace Walpole et Lewis, dans ces années-là, permet l’ouverture vers les sombres châteaux écossais et le renouveau avec les mythes sauvages (instauré par le « sturm und drang » en Allemagne) dont sont férus les romantiques. C’est aussi un moment de rupture pour l’ensemble des arts qui entrent en contact de manière exceptionnelle, comme si l’un découvrait finalement l’existence de l’autre, de sa générosité et des multiples points communs qui peuvent lier la peinture avec l’écriture,  la musique avec  l’architecture. Cette dernière se traduit d’ailleurs à travers le gothisme que Pétrus Borel, avec sa formation d’architecte, ne pouvait surement pas ignorer et tentait de reproduire dans ses œuvres où Madame Putiphar en sera le point final. 
Mais si le mythe de la bohème littéraire est en construction, porté notamment par des œuvres comme le Stello de Vigny, c’est déjà le temps de l’exacerbation, de l’outrance romantique qui leur vaudra d’être caricaturés tout le reste du siècle. C’est le temps du frénétisme, de la démesure et de l’excès, de l’épanchement total et soudain de l’être, de l’embrasement instantané des corps, de ce temps où vit « cette union courte mais vivante d’un cœur uni à la tourmente » (Lermontov). A ce titre, le Feu et flamme de Philothée O’Neddy, ami fidèle de Borel, décrit ces réunions nocturnes où les jeunes poètes rêvent de renverser normes et usages, et le monde avec :
« Vingt jeunes hommes, tous artistes dans le cœur,
La pipe ou le cigare aux lèvres, l’œil moqueur,
Le temporal orné du bonnet de Phrygie,
En barbe Jeune-France ».                                  
  (Pandaemonium)
A la lueur de ce poète, on comprend mieux comment tout le mythe décadent de la fin du siècle s’est construit, et de quels modèles contemporains des poètes comme Baudelaire ou Lautréamont ont hérité. A la lueur du punch, les petits romantiques s’enivrent, s’exaltent, se rouent les sens d’abruptes visions, comme de fiers Satans :

« A travers les anneaux du groupe des viveurs,

Glissent quelques rayons vagues, douteux, rêveurs,
Qui s’en vont détacher des ombres fantastiques
[…]
Et tous, énamourés de cette poésie
Qui pleuvait sur leurs sens en larmes d’ambroisie,
Se livraient de plein cœur à l’oscillation
D’une vertigineuse hallucination
Il y avait dans l’air comme une odeur magique
De moyen-âge, – arôme ardent et névralgique,
Qui se collait à l’âme, imprégnait le cerveau,
Et faisait serpenter des frissons sur la peau.
[ …]
Oh ! les anciens jours ! dit Reblo : les anciens jours !
Oh ! comme je leur suis vendu ! comme toujours
Leur puissante beauté m’ensorcèle et m’enivre !
Camarades, c’était là qu’il faisait bon vivre
Lorsqu’on avait des flots dans le sang
Du vampirisme à l’œil, des volontés au flanc ! »
Puis surgit l’opium, invité en ce presque début de siècle (1833) à être porteur d’une nouvelle parole poétique :
                « Désireux que j’étais d’un songe bien morose,
                J’avais pris, l’autre soir, une assez forte dose
                D’opium. –Et d’abord je vis un tournoiement
                De grandes masses d’ombre…un bizarre ondoiement
                De nuages moirés et fantasmagoriques,
                De profils infernaux, des cadres phosphoriques.
                Puis, tout ce vague essaim d’inertes visions
S’abîma dans le vide en muets tourbillons. »
 
Des petits poètes.
« Il paraît que j’ai de la condescendance pour les poètes mineurs… » 
 (Aragon, Traité du style)
Pourquoi  s’intéresser à la littérature d’un inconnu ?  Pourquoi prendre le temps de lire ou de s’instruire de ces petits poètes qui n’ont jamais vraiment connu le succès à aucune époque et ne semblent trouver d’ailleurs aucun intérêt  chez nos universitaires ? C’est que les petits poètes, ceux qu’on appelle avec mépris les « petits poètes mineures », ont du bon et ceci quoiqu’en disent certains.  Vénérer les grands, c’est les réduire à des images de marbres, inflexibles et inhumaines. C’est faire de la littérature une grande déchetterie où tout le monde vient gerber son crachat sophistiqué, sa verve pourrie, sa linguistique crevée. Les grands sont nés petits et misérable : c’est leur première grandeur, et leur seule véritable.  Baudelaire est mort muet, Nerval pendu à un clown, Isidore chétif dans la fosse, Saint Pol Roux devant un tas de pierre, Villiers jeune marié, Edouard Dubus comme Héliogabale, et Borel a traîné en râlant de sa voix rauque sa carcasse dans un désert, et le désert croît toujours… « Victor Hugo, hélas » murmurait Gide qui ne pouvait qu’être amusé en faisant cette réponse attendue. Le  poète d’Hernani, le géant de La Légende des Siècles n’est déjà plus que l’ombre de son crapaud. Réduit à son succès, vénéré par académisme, au fil des années qui séparent un homme de son œuvre, celui-ci doit voir son travail défiguré sous le coup du matraquage éducatif et des, courtes mais nombreuses, éjaculations universitaires.  On restreint Hugo aux Misérables, à Hernani et à La Légende des Siècles. Mais comment peut-on vraiment comprendre cette dernière sans La Fin de Satanet Dieu ? trilogie compacte et intégrale, non pas épluchée par un syndicat de boucher ventriloque. C’est parce que les petits auteurs sont tout aussi valables que les grands qu’on peut vraiment comprendre ce qui fait un grand écrivain. Baudelaire aurait été clochard sexy du Pont-Neuf si ça n’avait pas été pour Joseph de Maistre, Poe et Borel de le sortir de là. Breton sans Sade. Aragon sans Lautréamont. Les Romantiques, une ombre sans Chénier. Des poètes comme Corbière, Laforgue, Lautréamont, Saint-Pol-Roux, Péladan, les évêques du Concile des Gueux, Edouard Dubus, Jean de Boschère ont leur place dans la littérature en ce qu’ils ont de discret et d’honnête. Leur œuvre ne ment pas ; c’est pourquoi si peu les lisent. Parce que chacun de ces petits poètes révèle un langage de l’être tout aussi brillant que les yeux de notre crapaud… Hein Victor ! Et c’est parce qu’ils ne sont pas lus que nous avons tout intérêt à les lire, parce qu’ils détiennent des réponses enterrées, des respirations oubliées. Et alors, enfin, on peut «  renverser la tâche de l’être sur la goutte de néant ».

A suivre…

Une réflexion sur “Pétrus Borel, ou le tremblement de l’écriture [1]

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