"De l’Allemagne" ou l’exposition ratée du Louvre

Quand les fanions d’expositions au Louvre ont fièrement affiché leur petit dernier « De l’Allemagne », je me faisais une joie de pouvoir m’y présenter. Puis le scandale est arrivé selon lequel cette exposition rendait inéluctable le destin des Allemands avec le nazisme. De la controverse, de la provocation, cela rendait le musée encore plus attrayant.

Je ne me suis jamais autant ennuyée. Le grand hall qui précède les pièces d’exposition est décoré par une œuvre allemande contemporaine toute en noir et blanc d’Anselm Wiefer De l’Allemagne (1982-2013), où l’on se sent comme dans une tranchée, une certaine agressivité qui m’interroge sur la ligne directrice. Puis, l’exposition s’ouvre sur le fameux tableau de Johann Heinrich Wilhelm Tischbein (1851-1829), représentant Goethe dans une immense cape écrue, soulagement, un grand maître, le plus grand de tous d’ailleurs, qui apporte sa notoriété bénéfique, sa philosophie douce. Je comprends donc que l’exposition parle d’héritage, tel un Delacroix devant ses contemporains impressionnistes…

Goethe dans la campagne romaine, Johann Heinrich Wilhelm Tischbein
Malheureusement je suis tombée de Charybde en Scylla à travers ce parcours dans l’époque romantique allemande. La première salle présente la nouvelle génération qui veut redécouvrir la peinture italienne, des pâles et vulgaires copies de Raphael ou de d’Albrecht Dürer, la couleur est trop forte, les drapés n’ont aucune subtilité. La seconde pièce s’intéresse plus à l’architecture antique, les ruines et aussi une vue idéale de la cathédrale de Cologne qui démontre les capacités de reproduction de l’auteur, mais ce n’est rien de plus qu’une cathédrale.
Eglise gothique en ruine, Karl Blechen
Ce sera uniquement la troisième salle qui me donnera quelques sensations, je ne peux même pas parler de frissons, mais le plaisir de retrouver les contes des frères Grimm, et ceux de Bettina von Armin. En effet, les Allemands semblent s’exprimer le mieux sur ces histoires totalement romantiques, des couples qui se suicident ensemble…
Le saut du rocher, de Julius Schnorr von Carolsfeld
Le saut du rocher de Julius Schnorr von Carolsfeld, un château dans la nuit comme Le château scharfenburg dans la nuit, 1827 d’Ernst Ferdinand Oehme…
Le château Scharfenberg dans la nuit, d’Ernst Ferdinand Oehme
La chevauchée de Falkenstein, Moritz von Schwind
…voyageur au regard troublant qui mange son pain. Le folklore allemand est totalement imprégné d’histoires de routes et de voyages, enfin il se passe quelque chose. Puis, la pièce suivante revient sur le désir des allemands de s’emparer du monde antique. Et rebelote, ennui mortel devant ces tableaux, Médée au teint tellement gris virant au vert, Déjanire qui se bat contre le cyclope est d’un comique, les Néréides, le cortège de Poséïdon me font plutôt penser à un dessin animé grossier qu’à de belles sirènes au service du dieu de la Mer.
Médée à l’urne, Anselm Feuerbach
L’exposition se penche ensuite sur Goethe qui se révèle être le seul à vraiment avoir crée quelque chose en Allemagne. Mais ce n’est qu’une vision de scientifique, les Farbenlehre (10 planches) sont des expériences, toutefois remarquables à découvrir, et ses reproductions de fleurs son désir d’observer la Nature et la terre et de la retranscrire pour ses documents personnel. J’y apprends toutefois qu’il possédait un magnifique herbier et une collection de minéraux. Mais rien à voir avec un désir de peintre qui veut se révéler au monde entier.
Farbenlehre (10 planches), Goethe
S’ensuit une partie sur des paysages de montagnes sûrement pour répondre à ma pensée et aller au-delà du scientifique et présenter la terre par l’Art, cependant je n’arrive toujours pas à accrocher, malgré la grandeur des paysages, ces montagnes m’étouffent et me mettent mal à l’aise.
Haute Montagne, Carl Gustav Carus
Les tableaux de Gaspard Friedrich, Böcklin ou Carl Gustav Carus face à moi, je perds la magie du regard, les couleurs et les traits sont totalement banals, voire pour Böcklin, bâclés.
Ravin dans la montagne, Caspar David Friedrich
Quand certains spécialistes trouvent dans le tableau « hommes se battant » une nargue des français considérant les Allemands comme primitifs et barbares, ce qui me choque c’est que l’on choisisse ce tableau de Franz von Stuck qui n’est pas de ses plus réussis. Plus je m’avance et moins je comprends le désir du Louvre, car je ne trouve aucune cohérence dans ces tableaux, aucune ligne directrice. C’est un brouillon géant aux choix des peintures douteux. L’ennui s’est complètement insinué en moi quand j’arrive dans l’avant-dernière pièce qui plonge directement le spectateur dans le monde des hommes, de la modernité du XIXe siècle, alors que j’étais encore en train d’espérer trouver de nouveaux paysages autres que ces montagnes imposantes. 
Le tableau de Franz Radziwill, Eglise et cimetière en frise orientale, 1930, me donne cette fois-ci non un frisson, mais un froid dans le dos, avec cette église et ces pierres tombales de cimetière, le mélange des couleur est disgracieux et le sujet extrêmement macabre, ce n’est pas du romantisme noir, qui possède une sensualité certaine, mais l’annonce d’une nouvelle terrible, d’un monde rempli de tristesse.
Eglise et cimetière en frise orientale, Franz Radziwill
Comme l’extrait de Métropolis de Fritz Lang qui montre une marche encadrée et rigide des citoyens de la ville. Le fardeau de la masse. Puis c’est la sacralisation du travail et de l’homme moderne avec ce remarquable et monumental tableau d’Adolph Mengel La forge ou les cyclopes modernes (1872-1879) comme si c’était la représentation en tant qu’égo, en tant que force du travail que les peintres savaient réellement exécuter.
La forge ou les cyclopes modernes, Adolph Menzel
Et voici  le basculement dans l’horreur et les visages écorchés, boursouflés, perdus d’Otto Dix.
Soldat blessé, Otto Dix
Quel sentiment de malaise de terminer une exposition sur une touche aussi catastrophiste, dramatique. Toute cette partie s’enfonce de plus en plus dans le basculement vers l’horreur, je dirais heureusement que cela s’arrête avant le début de la seconde guerre mondiale. Mais quel coup au moral, exactement comme le tableau de George Grosz, Le malade d’amour, 1916, il y a une maladie d’amour entre la France et l’Allemagne sur cette exposition, car je n’y ai rien trouvé de joyeux, de fantaisiste. 
Le malade d’amour, George Grosz
Où est passé le Bauhaus ? Même si il s’est surtout centré sur l’architecture, cet institut crée en 1919 et supprimé par les nazis en 1933 est une des réponses directes à la succession de Goethe quand on observe ses expériences de physiques. Il y a seulement Klee, un suisse de surcroit, qui représente à lui tout seul le mouvement et égaye un moment le paysage avec Regards sur la plaine, 1932.
Regard sur la plaine, Paul Klee
J’ai trouvé cela incroyable qu’il manque à peu près toutes les écoles du début du XXe siècle, telles que le Bauhaus, le Blaue Reite ou le Blaue Vier qui ont eu une influence capitale sur l’art Moderne.  Le Louvre s’est seulement contenté de faire connaître des peintres éparses, sans véritable école, perdu dans leur désir d’unité, de patrie et qui finissent par être dévorés par les oiseaux ravageurs de Beckmann, note la plus apocalyptique de l’exposition. Par ce manque de cohérence, ces oublis conséquents d’acteurs allemands de l’Art, cette apogée dramatique, cette exposition est pour moi ratée. Bien sûr, pour découvrir les lithographies impressionnantes de Max Beckmann intitulées L’enfer qui décrivent bien le cataclysme dans lequel l’Allemagne a été plongée avec la première guerre mondial et les gravures de Käthe kollwitz, certains travaux de Goethe, ainsi que la peinture du folklore allemand, l’exposition est à aller voir, on apprend toujours quelque chose, chacun à son propre œil sur une œuvre.
Religion, Lithographie, Max Beckmann
Die Mutter, Käthe Kollwitz
Je reste cependant déçue par ces coups d’épées dans l’eau, ne pas vouloir en faire trop pour éviter de choquer le public et ne pas en faire assez qui amène celui-ci dans une balade sans véritable parti pris. L’ire a tout de même été inévitable, dénotant au passage qu’il reste beaucoup de chemin dans la communication franco-allemande.
L’enfer des oiseaux, Max beckmann
~ « De l’Allemagne 1800-1939 de Friedrich à Beckmann », musée du Louvre, jusqu’au 24 juin 2013

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