Morgane la Fée : le mythe et ses évolutions

La fée Morgane – Sophie Guilbert

I. Résumé et Origine du mythe.
Du nom :
Morgane : née de la mer (celte) ; vierge de la mer (breton)
Fée : Fatum, destin.
Morgane aurait été à l’origine nommée « Morgue », qui, par souci de lien avec une autre entité féerique irlandaise, Morrigan, aurait donné Morgane. Morrigan fait partie d’une triade de sœurs déesses. Elle provoque la fureur guerrière et possède une aptitude à la métamorphose, son animal de référence se trouvant être la corneille, symbole funeste en lien avec la connotation lugubre du personnage. Son lien avec Morgue la sage, ou la fée, partie intégrante de neuf sœurs en Avalon, est explicite.
Morgane n’est pas un personnage biblique et son existence en tant que « revenante saisonnière » concorde avec la vision cyclique du temps que possédaient les civilisations polythéistes.
Dans la littérature médiévale :
Une allusion au séjour du roi Arthur blessé dans l’île d’Avalon dans le Vita Merlini de Geoffroi Monmouth, datant de 1148, révèle pour la première fois le nom de celle qui guérit le roi, c’est une fée souveraine de l’île, savante. Il s’agit de Morgue mais rien ne suggérait une parenté entre le roi et cette guérisseuse. Une quinzaine d’années après Vita Merlini, dans Erec et Enide « Morgue la sage » devient la sœur du roi, et ce fait sera une chose acquise dans les mœurs.Vers le XIIIe siècle le lien entre l’île d’Avalon et Morgue rentre dans les légendes arthuriennes. Dans les romans de Lucy Paton, Morgue enlève des mortels pour en faire ses amants. Le but est de créer un lien entre Morgue la sage et une saga celtique irlandaise concernant une certaine « Morrigan ».
Le premier rôle caractéristique de Morgane correspond à Gibel dans Jaufré, un roman arthurien de 1180 en langue d’Oc. S’en suit une série d’enlèvements orchestrés par Morgane dans Lancelot de 1280. Puis dans la dernière aventure du roi Arthur, elle signe la disparition de ce roi légendaire en l’appelant dans l’autre monde (La mort le roi Artu).
Il n’y a pas d’origine précise au mythe mais plutôt une sorte de puzzle de différents mythes. La fée Morgane telle qu’elle apparaît dans les romans français est une création du XIIe et XIIIe siècles.
Résumés du mythe :
La fée Morgane est un personnage du cycle arthurien, dans lequel elle est la demi-sœur -occasionnellement la sœur- magicienne du roi Arthur. Elle y est généralement présentée comme une adversaire du roi, de sa femme Guenièvre et des chevaliers de la Table ronde.
Chez Geoffroy de Monmouth, c’est la principale des neuf enchanteresses qui accueillent Arthur à Avalon et qui le soigne.
Chez Chrétien de Troyes, elle est présentée comme une sœur d’Arthur magicienne et guérisseuse coopérant avec son frère.
C’est à partir du Lancelot-Graal que son personnage se précise : elle devient l’adversaire d’Arthur. Fille d’Ygraine et de Gorlois, sœur d’Elaine et de Morgause, demi-sœur (par sa mère) d’Arthur et femme (souvent infidèle) du roi Urien de Gorre avec qui elle ne s’entend pas et dont elle a un fils, Yvain. Merlin est son maître de magie.
Dans les adaptations modernes de la légende arthurienne, elle remplace quelquefois Morgause, beaucoup moins connue qu’elle, comme mère de Mordred, fils incestueux d’Arthur. Elle y est présentée comme une séductrice maléfique, mais aussi parfois comme un personnage positif incarnant un pouvoir féminin désapprouvé par la société médiévale.
Éléments de caractérisation :
Mythèmes (éléments mythologiques présents et récurrents) :
Amour ; fidélité ; trahison ; sorcière ; magie ; souveraine ; mer ; île ; représentante du paganisme.
Contradictions (phénomènes de tensions propices à l’action et aux récits) :
amour/haine ; trahison/fidélité ; émancipation/enfermement ; préserver une religion/détruire une autre ; justice/vengeance.
Notes anecdotiques :
Une Fata Morgana est un phénomène optique marin qui résulte d’une combinaison de mirages. Ce n’est pas sans rappeler l’image brumeuse d’Avalon, le passage mystérieux et mystique d’un monde à l’autre.
L’image mortelle de la fée Morgane se retrouve dans les figures mythiques des sirènes, ses femmes des airs ou des eaux qui envoûtent les hommes pour les attirer dans leurs mondes et les dévorer.
* * *
II. Une évolution dégradante
Du Bien vers le Mal :
Dans les premiers textes où apparaît la fée Morgane, tout comme chez Geoffroi de Monmouth son rôle est positif : chez Chrétien de Troyes (Érec et Énide, Yvain ou le Chevalier au lion), elle guérit son frère ainsi qu’Yvain et Lancelot ; elle emmène Arthur sur l’île d’Avalon pour le soigner de ses blessures. Thomas Malory reprendra cet épisode dans Le Morte d’Arthur.
Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle que la légende fait d’elle une méchante fée, haineuse envers Arthur et Guenièvre, hostile et séductrice vis-à-vis de Lancelot, en contrepoint de la Dame du Lac, que nous verrons dans un second temps.
À partir du Lancelot-Graal, elle apparaît comme la fille d’Ygraine et de Gorlois, duc de Cornouailles, et sera la demi-sœur d’Arthur. Envoyée dans un couvent lorsque Uther Pendragon tue son père et épouse sa mère, elle y entame l’étude de la magie, qu’elle poursuivra plus tard avec Merlin. Uther la fait épouser Urien qu’elle n’aime pas.
Différents récits du cycle lui donneront plusieurs amants et la font bannir de la cour par Guenièvre pour cette raison. Néanmoins, cette dernière n’étant pas elle-même un modèle de fidélité, on voit dans certains contes Morgane chercher à se venger en la prenant en défaut, par exemple en portant à la cour une coupe magique qui révèle l’infidélité (Tristan en prose).
Son hostilité s’étend à d’autres membres de l’entourage du roi, en particulier Lancelot. Dans Sire Gauvain et le chevalier vert Morgane est la complice de la belle dame de Haut-Désert, toutes deux recherchant la mort de Gauvain par des actes fourbes et traîtres.
Dans Le Morte d’Arthur elle s’empare d’Excalibur et pousse son amant Accolon à tuer Arthur, mais le plan échoue. Dans certains récits, elle s’empare du fourreau – dans lequel réside, selon certains, le pouvoir protecteur de l’épée – et le jette dans un lac.

Viviane  – Zéphir d’Elph

Une opposition au Bien, la Dame du Lac vs Morgane : 
Ces deux personnages connaissent de grandes rivalités mais elles ont d’abord une très grande proximité. Ce sont toutes deux des magiciennes, formées par Merlin, qui cherchent à acquérir une forme de savoir absolu. La Dame du Lac ou Viviane apprend dans un but altruiste, elle sera aussi associée à l’eau car elle conduit Arthur mourant jusqu’à Avalon. Elle « enlèvera » Lancelot et l’éduquera mais dans un but de protection et de guérison. Elles ont la guérison comme point de base de mythe. La guérison d’un être envers un autre place une dominance qui peut être de bonne ou de mauvaise influence. La Dame du Lac rend vie à ses protégés dans le but de les rendre à leur monde, leur réalité. Morgane enlève ses protégés, les guérit et place une dominance qui a pour but de les posséder. Cette possession s’illustre par la captivité en l’île d’Avalon. Viviane représente la vie, et Morgane s’oppose à elle dans une vie moins sacrée et le dérivé du terme finira par donner la Mort. Ces deux femmes mystiques des eaux se valorisent ou dévalorisent par leur antagonisme.

Dans La suite du Roman de Merlin (Récit anonyme attribué à Robert de Boron) il y a une présentation du caractère de Morgane, de son apprentissage de la magie auprès de Merlin. La fée Morgane est décrite comme une image de beauté mortelle : « Quand il vit qu’elle était d’une si grande beauté ». Elle est avide de savoir, vénale et espère acquérir du pouvoir non pas par l’argent mais par sa connaissance absolue : « Qu’il n’y ait femme dans ce pays qui en sache plus que moi » ; « elle pourrait accomplir, partout où elle le voudrait, bon nombre de ses désirs ». Elle est également mère, mais il n’y a aucune allusion à quelconque conception charnelle : « Quand vint pour elle le moment d’enfanter, elle eut un garçon, que l’on baptisa Yvain ». Cette sorte d’ « immaculée conception » rentre en cohérence avec le fait qu’elle chasse Merlin parce qu’elle « s’était bien aperçue qu’il l’aimait d’un amour qui n’avait rien de chaste ».
Bien plus loin dans le récit, Arthur, Urien, l’époux de la fée et Acalon, l’amant de Morgane (on pourra noter le lien étroit entre le nom de son amant et le nom de son île) se retrouvent dans des endroits choisis par la fée. Cette fois-ci, Morgane est l’image d’une stratège pleine de vengeance. Elle est manipulatrice et haineuse. Son caractère passionné impose une image de sorcière. Il est clairement stipulé qu’elle est la sœur du roi Arthur, ce qui place sa manipulation au rang de traîtrise, un terme qui revient dans chaque pensée des deux personnages principaux, Arthur et Acalon.

 Morgue apparaît dans Le Val des amants infidèles  (Yvan G. Lepage et Marie-Louise Ollier) comme une déesse savante, qui hante les forêts. La forêt reste un élément qui suscite le mystère et devient un lieu propice à une passerelle entre le mortel et le fantastique. Elle est amoureuse et fidèle. Cette fidélité la rend possessive. Blessée par la trahison elle enchante un lieu, ou plutôt une prison pour les infidèles. La cruauté va davantage aux amants qu’au femme. Cet aspect la rapproche d’une souveraine Walkyrie qui considère l’être féminin comme supérieur à l’être masculin. Ce caractère va rentrer dans les hypothèses de dévalorisation du personnage. Une supériorité de la femme est à l’encontre des idées chrétiennes du moyen-âge. 
Dans Les Dames du Lac (Marion Zimmer Bradley) une image positive et pacificatrice de Morgane se dessine. Elle tient un discours sage qui appelle à l’écoute d’une vérité. Elle dit s’opposer au christianisme mais non au Christ. Elle conte une histoire. L’histoire de la venue du christianisme. En tant que « fée Morgane » elle chercher à préserver sa voix, sa vérité. Il n’y a plus de trahison, plus de mensonges. Il existe une union entre Viviane et Morgane. L’union entre l’Ile des Moines et Avalon. Une union avec Dieu. Que reste-t-il de Morgane après cela ? Elle reste une entité amoureuse, savante, souveraine en quête de vérités. Sa passion est teinté d’une légère colère. Et elle est opposée au Christianisme.

La littérature s’est chargée de dévaloriser l’image mythique de la fée Morgane en fonction des époques, dénaturant sa fonction première de Mère Suprême et Mystique vers une sorcière sans scrupules. Avec l’avènement de la Nouvelle Religion, son image d’icône se renverse en anti-modèle, laissant toute la place vertueuse à la nouvelle égérie de la pureté : Le Christ.

Analyse picturale :

Morgan la fay par Anthony Frederick Sandys, 1864 (Birmingham Art Gallery).


Ce tableau met en scène Morgane en plein rituel païen mystique. Ces vêtements sont de plusieurs couleurs  ornés de motif celtiques et animaliers qui rappellent une gitane. Elle porte une peau de bête et le lieu dans lequel elle se trouve semble rempli de parchemins, de lampes, de rideaux et d’étoffes. Tout semble signifier l’étrangeté et l’incongru. Un métier à tisser à droite de la toile rappelle la symbolique des fils du destin qui, en tant que fée, sont liés à son existence. Elle semble jouer avec une flamme au bout de sa bougie, on peut lire l’illustration d’une invocation magique. Morgane est représentée en sorcière, magicienne inquiétante, recluse et incompatible au monde qu’elle côtoie. La peinture datant du XIXe est empreinte de toutes les connotations négatives qu’a subit le mythe.

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III. Une sorte de christianisation par la diabolisation : Satanisme // Protection païenne.
Morgane devient, au fur et à mesure des réécritures, une figure se rapprochant d’avantage de la sorcière que de la fée. Le Christianisme et l’Eglise médiévale en a fait un symbole satanique, assoiffé de vengeance et par extrapolation, de sang. En tant que fée, elle est liée au destin et sa contradiction avec la vision du libre-arbitre aura aidé les chrétiens dans sa dépréciation.
D’un désir d’amour qui était chaste, le mythe dérive et la transforme en femme vénale, fatale, emplie de luxure, à l’encontre des dogmes chrétiens. Morgane passe de l’image de la Vierge qui enfante sans conception, qui désir un amour chaste basé sur le savoir vers l’image d’une femme fatale, jalouse, luxurieuse, envoûtant et emprisonnant ses amants.
Elle se christianise par ce modèle contre-vertueux qu’elle offre au monde chrétien.
Elle trouve une justification dans le combat religieux qui confronte polythéistes et monothéistes, païens et chrétiens : ainsi ses vertus guerrières lui offrent un statut de représentante du monde mystique des anciennes croyances en conflit avec une nouvelle croyance en pleine expansion. Cet état de porte-parole la propulse dans deux caractères opposés mais justifiés : celui de la vengeresse ou celui de la pacificatrice. Elle est reine, souveraine de l’Autre-monde, un monde inaccessible aux mortels qui restera un sanctuaire rempli de légendes et de mythes. L’île d’Avalon, ou l’île de la Pomme est une cité paradisiaque celtique, mais son lien avec le jardin d’Eden profitera à la christianisation des cultures païennes.

Morgane – Zéphir d’Elph

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IV. Mythe littéraire ou ethno-religieux ?

Le Mythe de Morgane la Fée suscite une interrogation principale sur sa caractérisation en tant que mythe. Issu d’une tradition folklorique médiévale, païenne et orale, le mythe de la fée se trouve être un mythe ethno-religieux. L’apparition de Morgane/ Morgue en tant qu’entité dans un lai féerique précis place ce mythe dans la catégorie des mythes littéraires. Et la christianisation, ou du moins la justification chrétienne de l’existence de Morgue la place à nouveau dans un mythe ethno-religieux.

Je conclurais cet article en proposant la caractérisation suivante, étant que le mythe de la fée en général reste un mythe ethno-religieux qui a été littérarisé principalement par des figures mythiques romanesques, et donc littéraires comme Morgane la fée.

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Sources :

– Wikipédia

Les Fées au moyen-âge, Morgane et Mélusine. La naissance des fées. – Laurence Harlf-Lancner
Dictionnaire des Mythes Féminins – Pierre Brunel, Frédéric Mancier

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