L’Ombre de Poe I : Bérénice.

Bérénice est une nouvelle ayant la particularité de regrouper plusieurs thèmes communs à Edgar Allan Poe. Le « Premature Entombement », c’est-à-dire l’enterrement prématuré, la mort d’une belle femme aimée et enfin la maladie mentale. Notons aussi que conformément à la Philosophie de Composition dont il est l’auteur, la nouvelle est assez courte pour être lue d’une traite. Bérénice apparaît dès lors comme une nouvelle tout à fait classique dans le corpus d’Edgar Poe.

 Le narrateur, Egaeus, grandit avec sa cousine dans un château délabré et lugubre, couvert de la gloire de jadis. Un château qu’il ne quitte jamais. Il y grandit avec Bérénice, qu’il est censé un jour épouser  (l’image miroir d’Edgar Poe amoureux éperdu de sa cousine frappe par sa netteté).  Le narrateur se décrit comme l’opposé exact de sa cousine. Tandis qu’elle est pleine de vitalité et qu’elle gambade gaiement, lui est pris par la maladie de la mélancolie, et consacre son temps aux études. Jusqu’à ce qu’une maladie frappe Bérénice, un mal inconnu qui la plonge dans un état de catalepsie. Le narrateur, lui, est hanté par une nouvelle maladie qu’il appelle monomanie. Il se dit psychiquement obsédé par des Idées ou des objets qu’il idéalise. Il est ainsi capable de passer des heures à sentir le parfum d’une fleur, à observer telle ou telle couleur, à se plonger dans des états méditatifs profonds qui frisent la mort. Celle-ci est mentionnée lorsqu’il raconte se plaire à se plonger dans un demi-sommeil si profond qu’il ressemble à la mort. La devise de l’artiste du mouvement gothique (fortement inspiré par Poe) Sopor Æternus vient à l’esprit : Sopor Fratrem Mortis, le sommeil est le frère de la mort.

(Celle qui inspira tant Poe…)
L’amour que le narrateur porte à sa cousine ne vient pas du cœur, dit-il, mais de l’esprit. C’est d’abord intellectuellement qu’il l’aime. Elle représente pour lui un idéal, voire une idée comme le mot est écrit en français dans la version originale du texte. Sa maladie le glace donc d’effroi, car sa santé se détériore à vue d’œil et se répercute sur son corps entier, à l’exception curieuse des dents. Ses dents sont immaculées alors que le reste de son corps porte le fardeau de la maladie.
Vient ensuite la mort de Bérénice et les funérailles. Le narrateur, à qui l’on ne peut se fier (il fume l’opium) – selon le principe du unreliable narrator –   croit voir tressaillir sa main alors qu’elle est étendue morte. Difficile de démêler le vrai du faux, et on entre ici dans le fantastique tel que le définit Todorov (l’hésitation). Pendant ce temps, il a commencé à être obsédé par l’image de ces dents blanches qui sont, pour paraphraser Sopor Æternus dans Les Fleurs du Mali,  somewhat out of place, quelque peu hors de propos.
Son obsession frise l’absurde et revêt un caractère assez morbide. Finalement, tandis qu’il se plonge dans cet état de transe quasi mystique, un serviteur vient le réveiller pour lui apprendre que l’on a violé la sépulture de Bérénice, arraché le linceul, et qu’elle est encore vivante. Enfin, on apprend que les vêtements du narrateur sont couverts de sang, et qu’il fixe intensément une petite boîte en bois. A l’intérieur, sont contenues «  trente-deux petites choses blanches, semblables à de l’ivoire ». Dit de manière plus prosaïque, des dents, celles d’une Bérénice sortie d’une grave crise de catalepsie. Pour Jacqueline Doyle, auteure d’une critique féministe de la nouvelle, Poe critique la tradition patriarcale qui réduit en esclavage le corps humain de la femme et réduit de même  sa voix au silence.
Pour Joseph Dayan, Bérénice est à considérer comme une  nouvelle inscrite dans la tradition gothique, et c’est là la théorie qui paraît la plus pertinente. C’est-à-dire que le texte traduit une « crise d’identité ». L’identité n’est jamais entière dans le mouvement gothique, elle est toujours au moins double, étirée entre deux bords.  Les Anglo-Saxons appellent cela liminality. La bisexualité, le crépuscule, « the womb » sont ainsi des motifs traditionnels du gothique. Or, le narrateur, Egaeus, se refuse à décréter une identité propre à Bérénice. Elle est une Idée, un objet de réflexion. « Une abstraction qui doit être analysée, pas aimée ». Et l’arrachage des dents permet à Egaeus d’anéantir totalement l’identité de Bérénice. Pour Dayan, le narrateur devient Bérénice à la fin de la nouvelle. Baudelaire, qui a traduit le texte, considérait lui que le narrateur et Bérénice constituent l’intégralité d’Egaeus.

Il est aussi à noter que les dents peuvent être interprétées de manière sexuelle. Des critiques freudiens ont en effet établi cette remarque ; l’arrachage de dents devient alors un symbole de castration pour le narrateur. Plus simplement, les dents peuvent aussi représenter la mortalité. Elles seules demeurent saines tandis que Bérénice dépérit.

Quoi qu’il en soit, ce texte apparaît comme une nouvelle classique de ce que l’on appelle outre-manche et outre-Atlantique gothic fiction.

2 réflexions sur “L’Ombre de Poe I : Bérénice.

  1. La psychanalyse a surtout retenu en ce qui concerne Bérénice l'image du vagin denté. Les similitudes entre l'image des dents de la jeune femme et la mâchoire de glace qu'on voit apparaître à la fin du « MS trouvé dans une bouteille » sont frappantes. Dans cette nouvelle, antérieure de 3 ans si ma mémoire est bonne, c'est un bateau tout entier qui se trouve englouti dans le gouffre polaire, alors que se referment autour de lui d'énormes mâchoires blanches. Pour le reste, je ne suis pas entièrement d'accord avec cette lecture de Bérénice. Je pense que le conte, comme tous les contes fantastiques, nous ramène à l'époque où le petit d'homme (qu'il soit garçon ou fille) découvre que le monde est sexué. Comment se manifeste la maladie de Bérénice ? par le creusement des tempes au-dessus desquelles courent des boucles folles dont la couleur a changé — comme dans « Ligeia ». Egæus qui avait idéalisé sa nymphe de cousine découvre qu'elle a un corps, un sexe, et un sexe différent du sien. C'est cette différence qu'il n'arrive pas à conceptualiser et qui lui fait imaginer que le vagin est denté, maladivement phallique. Les multiples phallus que sont les dents sont à mettre en parallèle avec les serpents sur la tête de la méduse. C'est pourquoi, une fois qu'il a violé la sépulture de Bérénice, et découvert la dualité des corps en rejouant la scène originaire, ces dents deviennent innommables : « trente-deux petites choses blanches semblables à de l'ivoire » [thirty-two small, white and ivory-looking substances]. N'est-il pas dit au milieu du conte et en français dans le texte, s'il vous plaît, que « toutes ses dents étaient des idées » ? Merci en tout cas d'avoir attiré l'attention des lecteurs sur ce très grand conte de Poe…

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