Le Jardin des Supplices, d’Octave Mirbeau

Le titre du roman que je vais critiquer annonce déjà une savoureuse couleur : Le Jardin des Supplices. On ne peut pas faire plus « faunesque ». L’auteur, Octave Mirbeau, est né en 1848 et mort en 1917. C’était un journaliste, pamphlétaire, critique d’art, écrivain reconnu, et anarchiste. Célèbre durant son temps et redouté, après sa mort, son nom-même fut enterré tant il devait déranger. On le redécouvre vraiment depuis une vingtaine d’années et peu de ses romans ont été republiés.
Le Jardin des Supplices est un roman en trois parties : la première est le frontispice, dans lequel un groupe de savants parlent… du Meurtre. Est-ce qu’en tout homme se cache un meurtrier ? D’arguments en arguments, les personnages, l’auteur étant derrière chaque homme, finissent par admettre qu’ils ont tous eu plus ou moins l’envie de tuer. Ce passage est d’une ironie grinçante, et fait écho à la pensée profonde de Mirbeau pour qui l’homme est fondamentalement mauvais. Un des personnages intervient à la fin du débat, et propose une histoire bien sombre, la sienne, son expérience de l’horreur, sa descente aux enfers.
Dans la deuxième partie nous plongeons dans l’histoire du conteur, qui se trouve être un petit politicien de maigre envergure qui n’a pas une once de morale, et qui s’occupe des affaires sales du ministre qui l’emploie. Mirbeau nous dépeint une République complètement rongée par la corruption, ce qui est presque normal quand on connait ses idées politiques. Le ministre, voyant que son « larbin » est prêt à le faire chanter car il n’arrive pas à une position stable, décide de l’envoyer à Célan, en Chine (oui tout se passe à la fin du XIXe, donc colonies françaises et anglaises, etc). Lors de son voyage, il rencontre une certaine Clara, une anglaise fantasque et aristocrate, qui a de lourds cheveux roux…
Lors de la troisième partie, intitulé « Le Jardin des Supplices », nous entrons enfin dans le vif du sujet. Le narrateur s’enfuit de son poste et s’enfonce dans la Chine profonde rejoindre la fameuse Clara, qu’il n’a pu oublier. Ce chapitre est une sorte de descente aux enfers. L’amour a un parfum de mort, et le narrateur découvre chez Clara, la rousse vénéneuse, son caractère cruel et immoral. Evidemment, la femme est celle qui entraine l’homme dans le péché (un coté misogyne Mirbeau ?), et le jardin des supplices, splendide parc fleuri et boisé, rempli d’essences rares et de couleurs voluptueuses, est en fait le cadre d’abominations. Dans cette partie de la Chine fantasmée, le meurtre est un art, et le sang nourrit les fleurs. La torture est aussi belle qu’un parterre de pivoines. Le narrateur perd pratiquement la raison à suivre cette femme qui l’entraine voir des suppliciés et qui se délecte de l’odeur putrides des fleurs carnivores et du sable ensanglanté. L’auteur tend ici à renverser le bon et le mauvais. Le beau est bizarre, sans douleur et sans horreur, on ne saurait ce qui est doux et agréable. Le meurtre est le plus immoral des actes et pourtant, il nous parait presque indispensable à l’épanouissement de la volupté.
La lecture de ce roman est un plaisir masochiste manifeste. Ce qui a pu effectivement choquer les gens du temps de sa publication, c’est l’odeur de souffre qui s’en dégage. La morale n’y a plus sa place, et chacun sait qu’en son cœur, la douleur peut aussi être synonyme de plaisir. Voir du sang procure pour la plupart autant de jouissance que voir une belle peinture. Mirbeau dépeint la nature humaine en ce qu’elle est : contradictoire. On veut s’élever dans la pureté, alors que beaucoup de choses qui proviennent de la boue nous procurent des sentiments de plaisir plus intenses. Clara c’est Lilith, c’est Salomé, c’est Lady Macbeth, c’est la muse de Baudelaire, pour qui la beauté est étrange. Le narrateur ? C’est nous. C’est eux.
Quelques passages à lire :
« Prendre quelque chose à quelqu’un, et le garder pour soi, ça c’est du vol… Prendre quelque chose à quelqu’un et le repasser à un autre, en échange d’autant d’argent que l’on peut, ça, c’est le commerce. Le vol est d’autant plus bête qu’il se contente d’un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa… »

« Chère Clara, objectai-je…, est-il donc naturel que vous recherchiez la volupté dans la pourriture et que vous meniez le troupeau de vos désirs s’exalter aux horribles spectacles de douleur et de mort…? N’est-ce point là, au contraire, une perversion de cette Nature dont vous invoquez le culte, pour excuser, peut-être, ce que vos sensualités ont de criminel et de monstrueux ?… »
Le Jardin des Supplices, Octave Mirbeau, coll. fins de siècles, éd. 10/18

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