La Belle Dame Sans Merci, de la poésie à la peinture

L’article qui va suivre ne sera pas une analyse profonde de tous les poèmes, peintures, et influences de ce qui est depuis le XIVe le mythe de La Belle Dame Sans Merci. J’en propose simplement un aperçu et donnerai des liens complétant mes écrits.
La Belle Dame Sans Merci est devenue un mythe depuis le Moyen Âge, en particulier depuis le poème d’Alain Chartier écrit en 1424, qui a été notamment repris par le poète John Keats. Les peintres, en particuliers les Préraphaélites, se sont emparés de ce sujet avec délice, puisque les figures féminines fortes sont les sujets de presque toutes leurs oeuvres. 
La Belle Dame est fortement inspiré de l’amour courtois médiéval, qui fait l’apologie d’un amour chaste que le chevalier doit gagner auprès de la dame de son cœur. Pour cela, il est prêt à affronter maintes épreuves, jusqu’à ce que la belle cède. On retrouve évidemment ce thème dans la légende arthurienne, appelée la Matière de Bretagne, et les romans de chevalerie mêlant amour courtois sont souvent empreints d’un certain mysticisme (la quête du Graal et de la pureté), de folklorisme (les fées, lutins etc) et de sorcellerie (fée Morgane, Merlin). C’est pourquoi au fur et à mesure la Belle Dame, celle pour qui se meurent d’amour les chevaliers, se transforme en une sorte de fée, qui vient toujours à la rencontre du cavalier errant, comme le ferait une Viviane ou Morgane. 
Parlons donc de cet homme plein de bravoure, qui découvre l’étrange femme dans des endroits toujours inappropriés -dans les bois, près de ruines, dans un château- et toujours au début ou à la fin d’une aventure (remember les aventures de Lancelot !) ! Le chevalier rencontre toujours la fée dans les bois, passage d’ombre et des désirs refoulés par excellence. Mais cette fée est « sans merci », repoussant sans cesse les avances du prétendant. On peut donc comprendre, au sens figuré, que lorsqu’il arrive dans les bois, atteignant alors presque son but, la Dame le repousse une dernière fois, l’assassinant par le même coup. L’amour peut être meurtrier, et l’espoir, une fois vaincu, vient à bout de tous les héros. Il s’agit d’un retournement total de la matière courtoise. L’homme ne triomphe plus, il courbe l’échine devant le pouvoir féminin. Il s’agit d’un grand fantasme masculin. Les Salomé, Judith, Lilith et autres femmes castratrices ont toujours été à la fois attirantes et monstrueuses pour nombres d’artistes. Voici maintenant quelques poèmes et peintures !
Voici le début du Cycle de la Belle Dame Sans Mercy d’Alain Chartier :

Nagaires chevauchant pensoye
Com home triste et doloreux
Au dueil ou il faut que je soye
Le plus dolent des amoureux
Puis que par son dart rigoreux
La mort me tolly ma maistresse
Et me laissa seul langoreux
En la conduite de Tristesse

Si disoye il fault que je cesse
De dicter et de rimoyer
Et que j’abandonne et delaisse
Le rire pour le lermoyer
La me faut le temps employer
Car plus n’ay sentiment ne aise
Soit d’escrire soit d envoyer
Chose qu a moy ne autre playse

Qui vouldroit mon vouloir contraindre
A joyeuses choses escrire
Ma plume n’y saurait actaindre
Non feroit ma langue a les dire
Je n’ay bouche qui puisse rire
Que les yeulx ne la desmantissent
Car le cuer l’envoyrait desdire
Par les larmes qui des yeulx yssent

Je laysse aux amoreux malades
Qui ont espoir d’alegement
Faire chancons diz et balades
Chascun a son entendement
Car ma dame en son testament
Print a la mort Dieu en ait l ame
Et emporta mon sentement
Qui gist o elle soubs la lame

Desormais est temps de moi tayre
Car de dire suis je lasse
Je vueil laissier aux autres faire
Leur temps est le mien est passe
Fortune a le forcier casse
Où j epargnoye ma richesse
Et le bien que j’ay amasse
Ou meilleur temps de ma jennesse

Amours a gouverne mon sens
Si faulte y a Dieu me pardonne
Si j’ay bien fait plus ne m’en sens
Cela ne me toult ne me donne
Car au trepas de la tresbonne
Tout mon bienfait se trespassa
La mort m assit illec la bonne
Qu oncques plus mon cuer ne passa

En ce penser et en ce soing
Chevauchay toute matinee
Tant que je ne fu guere loing
Du lieu ou estoit la dinee
Et quant j eus ma voye finee
Et que je cuiday herbergier
J’ouy par droicte destinee
Les menestriers en un vergier

Si me retrahy voulentiers
En un lieu tout coy et prive
Mais quant mes bons amis antiers
Scurent que je fu arrive
Ils vindrent tant ont estrive
Moitie force moitie requeste
Que je n ay oncques eschive
Qu ils ne me mainent à la feste

A l’entrer fu bien recueilli
Des dames et des damoiselles
Et de celles bien acueilly
Qui toutes sont bonnes et belles
Et de la courtoisie d elles
Me tindrent ilec tout ce jour
En plaisans parolles nouvelles
Et en tresgracieux sejour

Disner fut prest et tables mises
Les dames a table s assirent
Et quant elles furent assises
Les plus gracieux les servirent
Telz y ot qui a ce jour virent
En la compaignie liens
Leurs juges dont semblant ne firent
Qui les tiennent en leurs liens

Un entre les autres y vy
Qui souvent aloit et venoit
Et pensoit comme homme ravy
Et gaire de bruit ne menoit
Son semblant fort contretenoit
Mais Desir passait la raison
Qui souvent son regart menoit
Tel foiz qu’il n’estoit pas saison

De faire chiere s efforsoit
Et menoit une joye fainte
Et a chanter son cuer forsoit
Non pas pour plaisir mais pour crainte
Car tousjours un relais de plainte
S’enlasoit au son de sa voix
Et revenoit a son atainte
Comme l oisel au chant du bois

Des autres y ot plaine salle
Mais cellui trop bien me sembloit
Ennuye maigre blesme et pale
Et la parolle lui trembloit
Gaires aux autres n assembloit
Le noir portoit et sans devise
Et trop bien home ressembloit
Qui n’a pas son cuer en franchise

De toutes festoyer faingnoit
Bien le fist et bien lui seoit
Mais a la foiz le contraingnoit
Amours qui son cuer hardeoit
Pour sa maistresse qu’il veoit
Que je choysi lors clerement
A son regart qu’il asseoit
Sur elle si piteusement

Assez sa face destournoit
Pour regarder en autres lieux
Mais au travers l’ueil retournoit
Au lieu qui lui plaisoit le mieulx
J apperceu le trait de ses yeulx
Tout empenne d umbles requestes
Si dis a part moy se m aist Dieux
Autel fumes comme vous estes

A la foiz a part se tiroit
Pour raffermer sa contenance
Et trestendrement souspiroit
Par doloreuse souvenance
Puis reprenoit son ordonnance
Et venoit pour servir les mes
Mais a bien jugier sa semblence
C estoit un piteux entremes

Apres disner on s avanca
De dancer chascun et chascune
Et le triste amoureux danca
Ades o l autre ades o l une
A toutes fist chiere commune
O chascune a son tour aloit
Mais tousjours retournoit a une
Dont sur toutes plus lui chaloit

[…]

Vous pouvez retrouver le manuscrit sur Gallica avec en prime de mignonnes illustrations : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k701987/f2.image

La version anglaise, La Belle Dame Sans Merci, de John Keats, qu’il a écrit pour son amante Fanny Brown, alors qu’il souffrait de dépression :

 Ah, what can ail thee, wretched wight,
Alone and palely loitering;
The sedge is wither’d from the lake,
And no birds sing.

Ah, what can ail thee, wretched wight,
So haggard and so woe-begone?
The squirrel’s granary is full,
And the harvest’s done.

I see a lily on thy brow,
With anguish moist and fever dew;
And on thy cheek a fading rose
Fast withereth too.

I met a lady in the meads
Full beautiful, a faery’s child;
Her hair was long, her foot was light,
And her eyes were wild.

I set her on my pacing steed,
And nothing else saw all day long;
For sideways would she lean, and sing
A faery’s song.

I made a garland for her head,
And bracelets too, and fragrant zone;
She look’d at me as she did love,
And made sweet moan.

She found me roots of relish sweet,
And honey wild, and manna dew;
And sure in language strange she said,
I love thee true.

She took me to her elfin grot,
And there she gaz’d and sighed deep,
And there I shut her wild sad eyes–
So kiss’d to sleep.

And there we slumber’d on the moss,
And there I dream’d, ah woe betide,
The latest dream I ever dream’d
On the cold hill side.

I saw pale kings, and princes too,
Pale warriors, death-pale were they all;
Who cry’d–« La belle Dame sans merci
Hath thee in thrall! »

I saw their starv’d lips in the gloam
With horrid warning gaped wide,
And I awoke, and found me here
On the cold hill side.

And this is why I sojourn here
Alone and palely loitering,
Though the sedge is wither’d from the lake,
And no birds sing.

Pour aller plus loin : un article dans la revue Babel sur la Dame de Chartier, et une explication de la version de Keats sur le site Poetry Fondation.

En cadeau, le poème de Keats lu par Ben Whishaw, l’acteur jouant le poète dans le merveilleux film de Jane Campion, Bright Star :

Maintenant, passons à la peinture ! Il ne faudra pas s’étonner si toutes les œuvres présentées proviennent toutes du XIXe !

La Belle Dame Sans Merci, Franck Dicksee

La Belle Dame Sans Merci, J. W. Waterhouse

La Belle Dame Sans Merci, Henry Meynell Rheam

La Belle Dame Sans Merci, Walter Crane

Voilà un petit tour d’horizon non-exhaustif. N’hésitez pas à me faire parvenir vos remarques !

3 réflexions sur “La Belle Dame Sans Merci, de la poésie à la peinture

  1. Un article très intéressant, dommage que la description ne soit pas plus développée. Et quant au poème de John Keats, il va falloir que je me penche dessus car c'est un peu hermétique au premier abord ^^

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  2. En fait, la peinture de Rheam ne représente pas une « belle dame » mais une banshee, une créature de la mort issue de l'autre lieu (banshee = bean + sidhe, le sidhe désignant l'autre lieu d'où sont venue toutes les créatures féériques de la mythologie irlandaise). Merci beaucoup pour le paragraphe en haut de la page, cela me servira pour mon HDA !

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