Terreurs & Merveilles : Lovecraft (1)

  Lovecraft, ce rêveur égaré..
                                                      .
L’image dans la maison déserte est une nouvelle mineure traitant de l’horreur nichée là où on ne l’attend guère : dans nos paisibles campagnes. Lovecraft affirme que « ceux qui sont à la recherche d’horreur hantent les pays étrangers et lointains. Les catacombes de Ptolémée, les mausolées sculptés des pays de cauchemar, voilà ce qui leur faut ». Mais cependant, ce sont dans les campagnes tranquilles de la paisible Nouvelle-Angleterre que l’on rencontre l’horreur ultime. Lovecraft nous assène : imbécile, l’horreur n’est pas en extrême orient dans quelque temple oublié, mais juste derrière toi. Dans ta théière, dans le bus qui t’amène au travail. Dans tes corn-flakes et dans ta jolie petite bicoque bourgeoise. Il annonce en cela les romans d’épouvante contemporains, tels qu’ont pu les écrire Stephen King, Clive Barker ou Joe Hill. 
 Cet incipit ressemble fortement à celui de Air Froid, une autre nouvelle considérée comme mineure par Francis Lacassin et nombre e des critiques. Dans Air Froid, le narrateur rencontrait l’horreur en pleine journée, lumineuse s’il en est, flanqué de deux solides gaillards. Dans L’image dans la maison déserte, c’est à la campagne que l’horreur se déroule. « Le spectacle le plus affreux est offert par les petites maisons de bois nu à l’écart des routes fréquentées, généralement tapies sur un versant humide couvert d’herbe ou adossées à quelque roche gigantesque affleurant la surface ». On peut noter, outre la prolifération de détails qui fait le style de l’auteur, la personnalisation des maisons, « tapies » comme des prédateurs, guettant leurs proies sur un versant humide. Le narrateur explique l’horreur d’une manière rationnelle : pour lui, les habitants de ces campagnes désertes présentent obligatoirement dans anomalies comportementales. S’ils se sont exilés là, c’est parce que ce sont des puritains qui ne supportaient plus leur vie et qui ont trouvé refuge à la campagne, mais qui ont été transformés par des décennies, voire plus, de vie sauvage. Pour mieux insuffler un sentiment d’horreur au lecteur, Lovecraft continue de personnaliser les maisons désertes, de les décrire comme des êtres humains. « Seules les maisons figées, silencieuses, endormies au fond des bois peuvent dire tout ce qui se cache depuis les premiers temps, mais elles ne sont pas communicatives, elles répugnent à secouer la somnolence qui les aide à oublier. ». 
Un essai très pertinent, avec une chouette préface de S. King.
                                      
 Puis, après ces prolégomènes un peu verbeux, l’histoire commence. Un début d’histoire d’épouvante tout ce qu’il y a de plus classique de nos jours : le narrateur est contraint par une pluie abondante et un orage menaçant de trouver refuge dans une vieille bicoque qu’il croit abandonnée. Jusque là, Lovecraft ne renouvelle pas le genre (si ce n’est par son talent de peintre, les descriptions sont riches et pleines). Le narrateur tape à la porte mais n’obtient aucune réponse. Il entre donc dans la maison qu’il croit déserte, et apparaît surpris devant le spectacle qu’il trouve. « ce qu’il y avait de curieux dans cette pièce, c’était que tous les objets sans exception étaient anciens : je ne pus y découvrir un seul objet plus récent que l’époque révolutionnaire. Si le mobilier avait été moins pauvre, on se serait trouvé au paradis du collectionneur ». On pense tout de suite à un vampire, ou à une créature capable de traverser les siècles. Le narrateur ne se sent guère à l’aise dans ce décor, « il y avait dans l’atmosphère un relent d’impiété et d’affreuse grossièreté datant d’un âge révolu, et la trace de secrets qu’il valait mieux laisser se perdre. » Son attention est attirée par un curieux volume, une rareté, la description de Pigafetta de la région du Congo, imprimée en 1598 à Francfort. On note toujours la même exactitude dans les détails chez Howard Phillips Lovecraft. Ce qui trouble encore plus le narrateur, qui n’a ni nom ni identité, c’est que le livre fait état de « nègres à la peau blanche », ce qui dégoûte le narrateur au plus haut point (peut-il exister pire abomination pour Lovecraft ? La question revient dans Faits concernant la mort de Arthur Jermyn) et qu’il s’ouvre automatiquement sur la planche XII, qui représente « avec une affreuse minutie une boutique de boucher chez les cannibales anziques ». 
 C’est alors que le narrateur entend des bruits de pas à l’étage. Et pas n’importe quels bruits de pas : « le pas était lourd, mais, ce que je n’aimais pas, c’est qu’en dépit de cette lourdeur, c’était le pas de quelqu’un qui n’avance qu’avec d’infinies précautions ». Le personnage qui apparaît a un physique et une contenance particuliers. Il s’agit d’un homme « très âgé, en haillons, avec une grande barbe blanche […] il devait bien mesurer six pieds de haut et malgré sa vieillesse et sa pauvreté il était large et vigoureux en proportion. » Son regard est injecté de sang malgré la couleur bleue, et il paraît distingué quoique affreusement négligé. Sa voix est fluette, son regard cajoleur, et il semble prendre d’infinies précautions en s’adressant au narrateur, pour lui demander tout simplement, d’où il vient. Le narrateur lui explique qu’il se rendait dans la ville fictive d’Arkham, lorsque le vieil homme, il y a toujours un vieil homme chez Lovecraft, devine qu’il vient de Boston à sa simple allure. Le narrateur l’interroge sur le livre décrivant le Congo, et le vieil homme lui répond qu’il l’a acquis du capitaine Ebenezer Holt en « 68 » et que ce dernier a été tué à la guerre, sans préciser de quelle guerre il s’agit. Au nom d’Ebenezer Holt, le narrateur s’agite. Il a déjà lu ce nom dans ses travaux généalogiques. Pour le lecteur, le vieil homme est à coup sûr un vampire, c’est ce que semble indiquer son âge indéterminé, ses façons joueuses de prédateur… 
Le leitmotiv lovecraftien s’impose:  they will return !
                                                 
 Le vieil homme ouvre le livre à la fameuse planche XII, celle qui montre la boutique d’un boucher cannibale anzique. « Ce qu’il y avait de particulièrement bizarre, c’était que l’artiste avait représenté les Africains exactement comme des blancs ». Le narrateur semble très mal à l’aise avec cette précision. Contrairement au vieil homme, qui paraît plus qu’enthousiasmé par le spectacle qu’il voit : « tandis que l’homme, en proie à une extase révoltante, marmonnait ses mots son visage prenait une expression indescriptible ». On se dit alors que le vieil homme n’est peut-être pas un vampire, mais un cannibale. D’après les légendes, l’homme anthropophage accroît sa propre durée de vie en mangeant la chair d’autrui. Ce qu’il semble confirmer en affirmant (d’une manière assez humoristique pour Lovecraft) que « tuer des moutons, c’était plutôt drôle d’un sens, mais, vous comprenez, pas tout à fait satisfaisant. […] Je vous jure par Dieu que cette image m’a donné envie de nourritures vivantes que je ne pouvais ni élever ni acheter. » 
 Le vieil homme confirme les craintes du lecteur en parlant de vie nouvelle transmise par la chair et le sang. Lovecraft revisite le mythe du vampire pour en faire un cannibale, tout en s’appuyant sur un délire raciste de « nègres blancs » cannibales d’Afrique. Le suspense est à son comble lorsque le narrateur entend quelque chose tomber sur la page jaunie du livre. « Je pensai à une goutte de pluie, ayant traversé un toit manquant d’étanchéité, mais la pluie n’est pas rouge. » Le vieil homme regarde alors au plafond où apparaît « sur le plâtre grossier et vétuste une tache irrégulière et humide, d’un rouge cramoisi, qui s’étendait à vue d’œil. » Le cadavre d’un homme que devait être en train dé dévorer le vieillard. C’est un éclair frappant la maison et emportant les deux protagonistes en enfer qui clôt la nouvelle. La seule chose qui pouvait pouvait apporter l’oubli au narrateur et sauver sa raison. Une fin somme toute heureuse à l’échelle lovecraftienne…

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