Secrètes Savonnettes, l’érotisme à même la peau

Cette fois-ci, je n’ai pas interviewé un photographe, mais une plasticienne : Marjolaine Larrivé, alias Secrètes Savonnettes. Je vous avais déjà parlé de ces créations dans l’article présentant l’exposition au Cabinet des Curieux « Corpsyché » (qui est désormais terminée). Ses créations m’avaient séduites : il s’agit de petits savons délicatement sculptés représentant la plupart du temps des corps féminins dénudés. L’aspect érotique, sensuel et fragile des objets est un plaisir pour les yeux. Marjolaine est également dessinatrice, et ses dessins sont tout aussi finement tracés que les traits des savons. Voici son interview, qui nous révèle une âme poétique !
Last night, I finally found my totem, II (photo Wilfried Leproust)
~ Bonjour Marjolaine, pouvez-vous nous raconter un peu votre parcours de plasticienne ?

Je suis graveuse et illustratrice  de formation mais j’ai aussi toujours bricolé,  selon ce qui se trouvait sous ma main. Mes activités d’illustratrice ne me satisfaisaient pas, ça nécessite de s’adapter bien souvent, c’est un métier en soi. J’ai donc fini par m’éloigner du monde de l’édition, pour dessiner dans une optique bien plus personnelle. J’avais commencé à sculpter le savon parmi d’autres choses il y a longtemps. 
Il y a quelques années, quand j’ai exhumé mes premières sculptures sur savon, le syndrome m’a repris, pour s’installer de façon durable : cela m’a aussi permis de trouver une échappatoire au monde du dessin qui m’obnubilait… 
Actuellement je fais les deux en parallèle, je reviens de l’un à l’autre, c’est un équilibre très intéressant.
J’ai eu la chance d’exposer très vite des savons à la galerie Mondo Bizzaro à Rome, pendant une exposition de Shepard Fairey (Obey) ; cela m’a encouragée, et par la suite j’ai exposé des pièces dans des expos collectives, au musée de l’érotisme à Amsterdam, à Lyon aussi puisque j’y réside (galerie Oujopo, etc) ; et actuellement, à la Demeure du chaos, ainsi qu’à Paris au Cabinet des curieux.

~ Vous travaillez le savon depuis l’an 2000, quel a été le déclencheur ?

J’ai toujours apprécié ces petits objets aux boites luxueuses et soignées : on vous en offre pas mal quand on est jeune fille. En même temps, assez vite, j’ai vu arriver la déferlante du gel douche… Et les savonnettes se sont mises à vieillir au fond de leurs boites : c’était un gâchis discret, à peine discernable, mais réel.
Je crois que c’est un savon Roger & Gallet qui m’a fait passer à l’acte. L’odeur s’était atténuée, il commençait un peu à poudroyer ; le savoir dans son petit costume en papier plissé, c’était presque un appel du cœur. C’était  un peu tard pour l’utiliser tel quel, alors je l’ai sculpté… Il s’agit de rétablir un équilibre, de rendre leur place à des petites choses, et créer du beau là où il n’y en avait pas.
Organon – Age of Winters (photo Matthias Crépel)
 ~ Qu’est-ce que cette matière a de particulier par rapport aux autres ?

J’ai travaillé sur pas mal de matières, détourné des objets. Si j’ai continué à sculpter le savon, c’est que c’est une matière incomparable : elle sent bon, elle se sculpte à merveille, et elle ressemble à l’ivoire, à l’albâtre, à des matières nobles, avec ce petit quelque chose d’érotique, de charnel, qui n’est pas négligeable – c’est à la fois un objet modeste, précieux, et qui s’encre fermement dans le réel : dans la peau.

~ Les sujets de vos délicates sculptures sont résolument érotique. Pourquoi ?

Mon travail à toujours été très érotique. Une ligne noire sur le papier blanc, c’est déjà d’une beauté pure, et de là au plaisir, il n’y a qu’un pas… L’acte de dessiner à toujours été pour moi de l’ordre du plaisir, de la vie. De la caresse. De plus, la matière même du savon est sensuelle, et appelle un contenu érotique, et j’aime que cet objet soit comme une douceur, un baiser à distance – ou un mot doux qui nous touche tout au fond, et dont on pourrait user à discrétion. 

Créer de l’émotion c’est essentiel ; c’est quand les gens éprouvent quelque chose en face de toi que tu as la preuve que tu existes. Mes sculptures sont là pour créer de la vie, du plein. Pour allumer, en somme !
Blason I (photo Wilfried Leproust)
~ Quelles sont vos influences artistiques ?

J’ai été influencée par les maniéristes, les illustrateurs comme Edmond Dulac, et dans le domaine de la sculpture : le Bernin et Canova, les églises baroques de campagne avec leurs stucs  improbables, aussi… Les contes de fées sont très présents, et les mythes grecs. Les dessins de Manara laissent leurs marques aussi. 

Et même étrangement, les Bisounours, dont les couleurs acidulées ont ressurgi à l’impromptu dans mes dernières aquarelles. Mais ca va, j’assume.

~ Certains de vos savons ont des supports ou sont dans des petites boîtes en métal antiques, je pense notamment à « Angélique » et « Bois dormants ». Est-ce que les objets anciens sont aussi une passion ?
 
Oui. La maison de famille où j’ai passé mes premières années n’avait pas été modifiée dans son ameublement depuis le début du siècle, la chambre d’enfants datait de 1905, elle était rose, art nouveau. C’était à la fois merveilleux, et très anxiogène : tous ces objets d’avant comme oubliés, en sommeil, et ces portraits gravés…
Age of Winters (photo Wilfried Leproust)
~ Question idiote : peut-on se laver avec vos créations ?

Eh bien, tout est question de votre budget « gel douche et savon » ! A priori si ma sculpture est réussie, elle doit vous faire passer l’idée de la passer sous l’eau ; elle devient encore plus pérenne qu’une simple savonnette. Elle est sauvée, quoi. Mais oui, ca fait partie aussi de l’interêt de l’oeuvre se dire quelle PEUT servir. Il y a cette attente qui reste. Ce désir.

~ Vous avez exposé au Cabinet des Curieux, qui mêlait habilement vos création avec des curiosités anciennes, que pensez-vous de cette présentation ?

Je trouve que mes pièces avec leur contenu ancien  y trouvent toute leur place, justement. Ça répond vraiment à ma sensibilité personnelle. Ça demande de trouver le bon dosage entre le contemporain et l’ancien. 

Les espaces contemporains très neutres conviennent bien aussi. A la Demeure du Chaos, pour Trans-Mutation, on a créé des cloisons noires recouvertes de tissus dans mon container, et on a éclairé les pièces par derrière pour faire apparaitre les transparences. Là, c’était une scénographie à part entière, c’est une opportunité rare ; c’est un plaisir de voir tout ce qu’on peut faire…
Silver I (photo Thomas Garrigues)
 ~ Quels sont vos autres travaux en tant que plasticienne ?

J’ai un projet d’art book de mes images qui est en cours, manque pour l’instant les moyens techniques de le finaliser. J’ai aussi un projet avec une brodeuse sur de la lingerie ancienne. Je continue à toucher à tout, à graver la pierre ou le verre (objets et flacons anciens).
~ Enfin, quels sont vos futurs projets (sculpture, expositions, etc) ?

Mes projets immédiats sont le repos après plusieurs expos à la suite, une performance à mettre en place autour de mes savons. Les futures expos et mes rêves pour le futur ne sont pas encore assez fermes pour que j’en parle, j’en saurai plus bientôt ; sur le long terme j’espère travailler avec des artistes et des artisans avec du savoir faire particulier, en bijouterie ou dans l’art du verre ; bref il s’agira de faire les bonnes rencontres. 

Angélique (photo par moi-même)
* * *
En découvrir plus : 

2 réflexions sur “Secrètes Savonnettes, l’érotisme à même la peau

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s