La pieuvre amoureuse, quand un photographe et un écrivain se rencontrent

La pieuvre amoureuse est une sorte de légende depuis le XIXe siècle. Il s’agit tout d’abord une estampe de Hokusai, qui illustrait un recueil de poésie Kinoe no Komatsu publié en 1814. Cette estampe a été nommée Le rêve de la femme du pêcheur, où on peut voir une pieuvre -ou poulpe- caressant une femme nue. Elle a eu une belle postérité et est à l’origine du « hentai », mangas à caractéristiques pornographiques japonais. L’amante de la pieuvre a séduit de nombreux artistes et écrivains contemporains, et ce sont Patrick Grainville, romancier primé, et Pierre-Joël, photographe, qui ont eu l’idée d’une collaboration, publiée sur Les Editions du Faune en exclusivité !

Le rêve de la femme du pêcheur, Hokusai

Patrick Grainville est un écrivain français qui a reçu le Prix Goncourt en 1976 pour son roman Les Flamboyants. Il écrit également sur la peinture et a enseigné le Français. Le Baiser de la pieuvre, paru en 2010, reprend le thème de Hokusai, et étoffe le mythe. Le roman raconte la rencontre érotique de Haruo, adolescent japonais, et Tô, belle veuve qui entretient une relation sexuelle étrange avec une pieuvre…
Pierre-Joël est photographe auteur, centrant son oeuvre sur le corps, son étrangeté et son pouvoir érotique. Après plusieurs expositions dont la dernière à Berlin, il souhaite exposer sa série « Le Baiser de la pieuvre » à Nantes en 2014, mêlant performances et lectures de Patrick Grainville, avec qui il s’est lié d’amitié.
Voici leurs textes et les photographies, qui sont à regarder sans modération !

Texte de Patrick Grainville :

Ecrire, photographier la pieuvre.

L’idée m’est venue, de façon très inopinée, sans réflexion préalable, d’écrire un roman à partir de l’estampe célèbre d’Hokusai : Le rêve de la femme du pêcheur. Je ne me suis pas posé de problèmes techniques mais me suis abandonné à la rêverie de la pieuvre et de la femme enlacées. Au niveau du fantasme, cela coule de source et l’imaginaire humain est peuplé de pieuvres, de sirènes, de femmes liées au monde océanique, aux créatures des profondeurs. L’écriture de la pieuvre dans Le Baiser de la pieuvre s’est révélée étrangement facile et fluide. En me relisant plus tard, j’ai compris que la pieuvre était à la fois phallique par ses tentacules, sa capacité d’exploration, de pénétration tous azimuts et féminine par sa forme de rosace pulpeuse, de vulve solaire, de sexe polymorphe. Animal orgastique parcouru d’élans, de convulsions, de spasmes. Jouissance de la pieuvre !

Les photos de Pierre Joël m’ont vivement intéressé car il tentait de faire passer le fantasme dans la réalité. Au fond, les mots pour moi étaient d’un usage plus aisé, car abstrait. Ils laissaient libre cours à l’imagination. Mais la quête de Pierre Joël est tendue vers la visualisation d’une scène jusqu’ici fantasmagorique ou picturale. Il a essayé d’abord d’unir la nudité féminine à des pieuvres réelles achetées chez le poissonnier ! Il a fait fort ! On imagine les pieuvres gluantes et molles ! Il a renoncé, car il perdait la plasticité vivace de la pieuvre, de ses lacis reptiliens. Les évolutions de sa beauté multiple et marine. Il ne se découragea pas mais fabriqua un fétiche de pieuvre qu’il put manœuvrer autour de ses Nus. Cela a donné des images, des angles, des visions étonnantes. Mais le voilà qui veut progresser encore dans la réalisation du fantasme. Il projette une machine téléguidée qui rivaliserait avec les effets spéciaux des films hollywoodiens.

Faut-il réaliser le fantasme, le visualiser objectivement ? Rien ne s’y oppose même si le pari est vertigineux. Démiurgique ! Voir, photographier la pieuvre pour de vrai étreignant le corps d’une femme, s’unissant à la chair, copulant avec elle. Passage à l’acte et transgression ! J’ai rêvé d’une Bande Dessinée qui aurait figuré la pieuvre de mon roman. Pierre Joël ne se contente pas d’un dessin abstrait, il veut voir, toucher sa vision, palper la pieuvre tentaculaire et palpitante ! Lui donner vie ! Sa créature va-t-elle le vampiriser comme dans les mythes, s’animer pour de bon et envahir l’espace et les corps ? C’est toute la différence entre représenter et réaliser. La pieuvre est le plus fascinant des pièges. Extirpée de l’océan, comment va réagir la  naïade dotée d’une grande intelligence, armée de son bec redoutable et de ses huit bras étrangleurs et voluptueux ?

 

 ~  ~  ~  ~

Texte de Pierre-Joël :

Tout comme certains communiquent par les mots, je communique par l’image !

Mes images transmettent des messages, des émotions que j’ai en moi et que j’ai envie de partager. Arrivé par hasard à la photo de nu, j’ai choisi ce support pour communiquer mes sentiments, rêves et angoisses.

La base même de mes créations artistiques est la documentation sur les sujets que je veux traiter. Attiré par l’art érotique japonais, je me suis tout naturellement intéressé à la pieuvre qui illustre de nombreuses histoires. Bien entendu ma première confrontation de la pieuvre et l’érotisme a été l’estampe de Hokusai : Le rêve de la femme du pêcheur.
La pieuvre, animal mystérieux, d’apparence quelque peu fantasmatique, avec ses huit bras armés de ventouses et son œil (presque humain) toujours vigilant, elle a de tout temps fasciné l’imaginaire des hommes, qui lui ont attribué tantôt une dimension monstrueuse avec des pouvoirs surhumains, tantôt une symbolique érotique avec tous les fantasmes qu’elle peut déclencher.

Très rapidement limité par la taille et la consistance des pieuvres achetées chez le poissonnier, j’ai pris le parti de fabriquer ma propre pieuvre géante qui outre une taille proche de l’humain, garde sa forme et ne sent pas de manière pénétrante le poisson… Armé de mes connaissances artistiques, de mes désirs et de ma motivation à créer, j’ai élaboré plusieurs mises en scènes de la pieuvre et la femme.

Suites aux premiers résultats photographiques, un ami attire mon attention sur l’existence du roman Le baiser de la pieuvre de Patrick Grainville. Étonnamment, ce que Patrick Grainville exprime avec des mots, je l’ai exprimé par des images…
Il m’était alors tout naturel de me mettre en relation avec Patrick Grainville pour partager notre vision érotisée de cet animal et exprimée dans des registres différent.