Dante Gabriel Rossetti, l’Italien d’Angleterre

Dante Gabriel Rossetti est un peintre-poète très connu depuis le XIXe, comme étant le fondateur du mouvement préraphaélite qui fait une des nombreuses fiertés de l’Angleterre, et aussi comme étant un poète des plus remarquables. Toutefois, face au poète, c’est le peintre que nous connaissons le plus outre-Manche, et les expositions de ces dernières années qui ont eu lieu à Paris (on peut penser à « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde », qui a eu lieu en 2011-2012 au musée d’Orsay, ou encore « Désirs et Volupté à l’époque victorienne », qui était il y a peu au musée Jacquemart-André) ont fait davantage connaître son trait et sa palette de couleurs au plus grand nombre. Sa peinture et sa poésie  inspirées à la fois de la Renaissance italienne et des romantiques anglais, les couleurs flamboyantes, l’apologie d’un type de beauté féminin particulier, sa curiosité envers les sciences occultes, son addiction au chloral, et son histoire passionnée et presque maudite avec Lizzie Siddal, tout ceci participe de sa légende. Il a révolutionné la peinture anglaise, qui était alors coincée dans un XVIIIe siècle fleurant bon la poussière, rigidifiée par les codes strictes de la Royal Academy, et insufflé dans la poésie une certaine exubérance. Ce petit article rendra compte de la double identité de l’artiste, qui ne fut jamais vraiment à sa place.
The Blue Bower
Petite biographie :
Dante Gabriel Rossetti, de son vrai nom Gabriel Charles Dante Rossetti, est né en 1828 à Londres, d’un père italien : Gabriele Rossetti, exilé de Naples, et d’une mère d’origine italienne mais née en Angleterre : Frances Polidori. Il eut trois frères et sœur : Maria, William Michael et Christina (qui deviendra par la suite une célèbre poétesse). Le jeune Gabriel montra très tôt un vif intérêt pour la Littérature, en particulier pour le sombre et le dramatique. Il lut ainsi Shelley, Maturin, Shakespeare, Goethe, Byron, etc. Il se passionnera à l’adolescence pour William Blake et Dante Alighieri, comme son père, et ces deux poètes alimenteront sa fascination pour l’occulte. Il intégra la Cary’s Academy à l’âge de treize ans, afin de se préparer pour la Royal Academy, dans laquelle il fut accepté en 1862. Il y rencontra William Holman Hunt et John Everett Millais, avec qui il fonda la Pre-Raphaelite Brotherhood en 1843. Son frère, Michael, en devint le secrétaire. Leur association acquit vite une certaine reconnaissance, notamment grâce à leur courte revue The Germ, dans laquelle Rossetti publia The Blessed Demozel, et à l’exposition de deux de ses toiles importantes : Ecce Ancilla Domini et The Girlhood of Mary Virgin en 1849. Il rencontra Elizabeth Siddal quelques temps après, et elle devint son unique modèle. Rousse, de constitution fragile, cultivée et douée, elle incarnait sa muse, devint à la fois son élève et son amante (chaste cependant). Leurs fiançailles durèrent huit bonnes années et ils se marièrent en 1865. Durant ces huit années, Rossetti eut pourtant l’occasion de s’adonner au plaisir de la chair aux cotés de Fanny Cornforth, dont il fit également le modèle de plusieurs peintures. Sa relation avec elle durera jusqu’à sa mort. Après la mort de son épouse en 1862, il eut une liaison avec Jane Burden, mariée à William Morris, avec laquelle il vécut. Cette dernière incarna la deuxième saison du Préraphaélisme, plus sombre et mystique. Rossetti se vit appuyé par John Ruskin, et sa côte s’accentua au fil du temps. Il était un homme charmeur avec un tempérament de feu, et possédait un coté excentrique qu’il aimait entretenir : il collectionnait les animaux exotiques dans son jardin de Chayne Walk, et aimait s’habiller en dandy. Cependant, au fur et à mesure des années, il se mit à souffrir d’insomnies sévères, et de dépression. Il plongea alors dans l’alcool et le chloral, conseillé au départ pour lutter contre l’insomnie. Il finit par mourir en 1882, juste avant le publication de son dernier recueil Ballads and Sonnets.

Beata Beatrix

L’Italien d’Angleterre :
Dante Gabriel Rossetti ne fut jamais vu comme un Anglais véritable. Tout au long de sa vie, à cause de son art et de son caractère, il fut catalogué comme un étranger, un Italien en terre saxonne. Sa personnalité intimiste, affectueuse, joueuse et son culte de la « Femme totale » (pas de distinction entre la mère et la prostituée) penchent vers le coté latin. De même, sa peinture, flamboyante de couleurs, inspirée par l’art florentin, sa maîtrise parfaite de l’italien et son adoration envers Dante Alighieri font de lui un digne successeur de son père, un digne italien. Ford Madox Hueffer dans Rossetti, a critical essay on his art (p185), dit de lui : « [he] was an Italian in England, his one great gift was purely Italian, his great keeness of sight -of insight into life, of power to catch the character of externals. He was essentially Italian, and pagan as Italians are, in his delight at things they are, at life as it is. »1, ainsi que « He had in perfection, both in his personality and in his art, that marvellous Italian power of acting, dramatically, so as to charm his companions. » Pourtant, il fut également élevé dans l’amour de la littérature anglaise, et se comportait en vrai gentleman. Ses goûts poétiques sont très tournés vers le romantisme anglais, vers le gothique, et il est féru de légendes arthuriennes. Il adopta de plus la mode du dandysme, et ne quitta jamais Londres, malgré ses amis qui le poussèrent tant bien que mal à découvrir l’Italie.
Rossetti est issu de deux mondes : l’Italie du XVe siècle et une sorte d’Angleterre médiévale fantasmée. Béatrice Laurent, dans son article « The Dream of a Victorian Quattrocento: D.G. Rossetti’s answer to the Dilemma of his Anglo-Italian Identity« , nous faire part du rêve rossettien qui est de concilié ces deux mondes1, qu’il réussit à faire de mieux en mieux à la fin de sa vie. Il réussit ainsi à mêler ses deux modèles : Dante et Blake. Il n’a jamais éprouvé le besoin de voyager car il peignait ses visions intérieures. Mais il s’enferma de plus en plus dans ce monde de l’esprit, bien après la mort de sa femme, à Chayne Walk. La misanthropie, l’alcoolisme et la toxicomanie lui permirent un dépassement du réel et les visions hallucinatoires, oryctoniques : les peintures se parent de couleurs précieuses, le cou des femmes s’allonge sous la « double-pesée de l’Au-Delà et de la drogue » (le cou est d’ailleurs, dans l’occultisme orphique, le point ou s’opère l’extase mystique) selon Jacques Savarit dans Tendances mystiques et ésotériques chez Dante Gabriel Rossetti (p352)… C’est pourquoi Rossetti fut si difficile à classer et critiquer, et qu’il ne trouva jamais sa place dans l’Angleterre du XIXe.

Ghirlandata

Les femmes de sa vie :
Rossetti laissa un idéal de beauté féminine qui eut une énorme influence sur tous les artistes préraphaélites et à la suite sur les symbolistes, ainsi que sur le public. La femme préraphaélite est mince, blanche, possède un visage aux traits ciselés, des lèvres bien rouges et ourlées, un regard de sphinx, immobile aux paupières tombantes et étirées, un profil grec et des cheveux épais, longs et ondulés, de préférence roux. Ce portrait fait surtout penser à Elizabeth Siddal. L’on peut dire de Rossetti qu’il fut l’homme de trois femmes, qui avaient toutes des qualités distinctes, et qu’il n’élevait pas au même rang les unes par rapport aux autres : Lizzie, Fanny Cornforth et Jane Morris. Lizzie était quelqu’un de dépressif, parfois hystérique, d’une constitution fragile, avec des cheveux roux et des yeux toujours semi-clos dus à sa maladie. Elle incarnait, aux yeux de Rossetti, l’idéal de pureté, une sorte de « fiancée céleste », puisqu’à cause de leurs longues fiançailles et de sa maladie ils n’ont pu profité beaucoup charnellement l’un de l’autre. C’est pour elle que Rossetti a écrit The Blessed Demozel, cette angoisse charnelle a permis une grande période de création chez l’artiste. 
Bien avant leur mariage, le peintre rencontra Fanny Cornforth, qu’il peignait comme une prostituée. A l’inverse de Lizzie qui était cultivée, Fanny était une femme simple, dont Rossetti semblait avoir un peu honte. Alors que Lizzie incarnait l’esprit, l’amour platonique, Fanny était la chair. Davantage pulpeuse, Rossetti s’adonnait au plaisir avec cette dernière, et l’a également peintre de nombreuses fois : elle est la Bocca Bacciata, Lady Lilith, l’amante représentait la femme dangereuse, celle qui appelle le désir masculin. Même lors de son mariage, Rossetti continuait sa relation avec elle, la sexualité étant avec Elisabeth chose difficile puisque la santé de cette dernière déclinait. A sa mort, Fanny épaula l’artiste, et leur relation durera jusqu’à la mort de ce dernier. 
Jane Morris, née Burden, n’était pas heureuse en mariage, et eut une liaison avec Dante Gabriel. Elle est une sorte de symbiose entre les deux rousses : à la fois sensuelle et spirituelle, et succéda à Lizzie en tant que Demoiselle Elue. Elle incarne, selon Savarit, la femme de l’Art Nouveau, mais aussi le coté sombre du Préraphaélisme. Elle n’est pas la Béatrice de Dante, mais Proserpine (voir le tableau Proserpina). De ces trois types de femmes, et de beauté, on ne retiendra surtout que la première. Rossetti, tout au long de sa vie, lutta contre deux des cotés de son caractère : la coté sensuel, italien, et le coté spirituel, chaste, victorien. Cette dualité n’aura de cesse d’exister dans l’esprit des artistes dans toute la fin du XIXe. Et durant toute cette période, on observera une avalanche de femmes rousses dans la peinture : les Préraphaélites tardifs comme John William Waterhouse, John William Godward, Walter Crane, Arthur Hughes, des Symbolistes comme Gustave Moreau, Félicien Rops, ou encore Jean Delville, des artistes Art Nouveau et comme Gustav Klimt, Alphonse Mucha, et l’on retrouve également des rousses dans le Modernisme catalan, avec des artistes comme Alexandre de Riquer, etc.

Voici quelques autres illustrations de l’artiste ainsi que des poèmes :

Astarte Syriaca

Astarte Syriaca
MYSTERY: lo! betwixt the sun and moon 
Astarte of the Syrians: Venus Queen 
Ere Aphrodite was. In silver sheen 
Her twofold girdle clasps the infinite boon 
Of bliss whereof the heaven and earth commune: 
And from her neck’s inclining flower-stem lean 
Love-freighted lips and absolute eyes that wean 
The pulse of hearts to the spheres’ dominant tune.
Torch-bearing, her sweet ministers compel 
All thrones of light beyond the sky and sea 
The witnesses of Beauty’s face to be: 
That face, of Love’s all-penetrative spell 
Amulet, talisman, and oracle,— 
Betwixt the sun and moon a mystery. 
Aspecta Medusa
Aspecta Medusa

Andromeda, by Perseus sav’d and wed,
Hanker’d each day to see the Gorgon’s head:
Till o’er a fount he held it, bade her lean,
And mirror’d in the wave was safely seen
That death she liv’d by.

Let not thine eyes know
Any forbidden thing itself, although
It once should save as well as kill: but be
Its shadow upon life enough for thee.

Bocca Baciata

The Kiss

What smouldering senses in death’s sick delay
Or seizure of malign vicissitude
Can rob this body of honour, or denude
This soul of wedding-raiment worn to-day?
For lo! even now my lady’s lips did play
With these my lips such consonant interlude
As laurelled Orpheus longed for when he wooed
The half-drawn hungering face with that last lay.
I was a child beneath her touch,—a man
When breast to breast we clung, even I and she,—
A spirit when her spirit looked through me,—
A god when all our life-breath met to fan
Our life-blood, till love’s emulous ardours ran,
Fire within fire, desire in deity. 

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