La figure de l’homme ordinaire : le comique chez Quentin Tarantino et les frères Coen.

Bien que leur style soit totalement différent, on rapproche souvent Quentin Tarantino et les frères Coen ensemble. Là où l’on peut les associer sans peur de faire une bourde, c’est sur le fait que nombreux de leurs films sont devenus des grands classiques du cinéma moderne : on pense notamment à Pulp Fiction et The Big Lebowski qui sont des films de référence de la pop-culture marqués par des images désopilantes marquantes (The Dude et son look combo « lunette de soleil-caleçon-peignoir ») et des républiques cultes (« Say What one more time, I dare you, I double dare you motherfucker » de Jules Winnfield). Dans les médias, les cinéastes sont souvent comparés, mais qu’ont-ils en commun ? Nous proposons dans cet article de voir leur traitement de l’humour et du comique par la figure de l’homme ordinaire.

1. Tarantino

Les personnages de Tarantino ont presque tous une chose en commun : que ce soit dans Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown, Kill Bill, Inglorious Bastards, ou encore Django Unchained, les héros sont des malfrats ou des hors-la-lois. Les personnages sont en marge de la société et bénéficient d’une image de gangster qui inspire le respect, et ceci souvent par la peur : on associe généralement les gangsters aux plus grands tels que Tony Montana, Al Capone ou encore Michael Corleone. Les personnages sont construits de telle sorte que, face à eux, nous avons guère le choix que de se soumettre.

Francis Ford Coppola, The Godfather, 1972.

1.1. Pulp Fiction

L’humour chez Tarantino, c’est justement de renverser cette image du malfrat terrifiant : le film Pulp Fiction est une parfaite représentation de cette déconstruction du personnage de gangster, notamment avec le duo formé par John Travolta (Vincent Vega) et Samuel L. Jackson (Jules Winnfield). Vincent et Jules ont la classe : ils portent des costumes, menacent de leurs armes et font preuve d’une éloquence propre à de belles mises en scènes (on pense à Jules qui récite son passage préféré de la Bible avec de grands effets dramatiques à voir ici). Seulement ces grands bandits sont aussi des hommes ordinaires, et c’est quand cette part d’eux-mêmes est exploitée par le cinéaste que l’humour prend place. Prenons la scène où Vincent tire accidentellement sur Marvin et recouvre la voiture et eux-mêmes de sang et de morceaux de cervelle. Ils doivent faire appel au nettoyeur professionnel TheWolf pour faire disparaître le sang et le corps.
Alors que The Wolf leur dit rapidement quoi faire pour réparer leur erreur car le temps leur est compté, Vincent, en tentant de s’accrocher à son image de dur à cuir face aux ordres qu’il reçoit par The Wolf, lui rétorque « un merci serait sympa ». Déjà que leur prise en charge diminue l’aspect du rebel hors-la-loi, le fait que The Wolf lui remonte les bretelles en soulignant sa bourde montre finalement les deux bandits comme deux gamins qui se font gronder pour avoir fait une bêtise et pour avoir été insolent. Alors que depuis le début du film s’est instauré chez le spectateur une image du malfrat classique qui fascine (on est partagé entre peur et admiration), cette image est dorénavant anéantie, et ceci définitivement lorsque Vincent et Jules troquent leur costard pour des tenues de touristes en vacances. Les deux personnages sont frappés de ridicule et le spectateur perçoit alors l’homme ordinaire derrière le malfrat, on voit au delà de l’image que Jules et Vincent veulent donner d’eux-mêmes. L’humour est bien là, dans le contraste entre l’image voulue et la réalité.

1.2. Django Unchained


Ce même procédé est utilisé dans Django Unchained, notamment dans la scène du Klu Kux Klan. Le KKK jouit d’une réputation certaine, on associe le culte à un racisme aigu accompagné d’actes atroces. Outre leurs agissements babares, leur costume accentue l’effroie qu’ils évoquent : on associe mentalement le costume, et notamment cette cagoule blanche pointue (appelé capirote) à des scènes de sauvagerie sadique, voire à des scènes occultes troublantes.

Réunion Ku Klux Klan à Gainesville en Floride, le 31 décembre 1922.
Or, la scène du KKK de Tarantino nous offre la vision d’une bande d’hommes cagoulés qui ont plus l’air d’épouvantails paumés que de grands chevaliers de la race blanche. Le film se déroule autour de 1858, le KKK (officiellement fondé en 1865) n’est pas encore très au point au niveau du costume : le chef se plaint de ne pas y voir à travers sa cagoule, il n’est pas le seul, commence alors un brouhaha entre les membres à propos des cagoules et chacun essaie de l’ajuster. Le comique réside dans la vitesse d’enchaînement entre le discours projetant des actions atroces et l’attention portée sur la mauvaise ergonomie des cagoules. Le comique de la situation, c’est de voir avec quelle délicatesse le chef remercie le travail de la femme de Wilard pour la fabrique des cagoules et prend soin de ne vexer personne : on est loin du grand chef de Klan impressionnant qui inspire le respect par la peur. Une fois encore, l’image traditionnelle est détruite pour laisser place à l’homme derrière le masque, soit l’homme ordinaire. La masse de chevalier cagoulée impressionne et terrifie, mais individuellement et sans costume, ils sont plutôt ridicules. Il faut aussi rajouter que la soudaine douceur du chef de Klan, après son discours de tortionnaire sanguinaire, rend complètement absurde sa haine pour le peuple noir. Et c’est avec une simple histoire de cagoule mal trouée que Tarantino fait passer, en quelques secondes, l’organisation meurtrière pour la suprématie blanche pour une bande de bras cassés, gentillets mais insensés.


2. Les frères Coen

Les frères Coen ont une approche inverse et font de l’homme ordinaire des personnages principaux. Les cinéastes sont des Barton Fink accomplis, leur projet d’écrire sur le « common man » s’est réalisé, et ceci en plusieurs film : en effet, la figure de l’homme ordinaire – qui s’apparente parfois au loser – se décline en plusieurs film, on peut citer Raising Arizona, Fargo, The Big Lebowski, Burn After Reading, O’Brother, …

2.1. The Big Lebowski


Si Taratino montre le looser derrière la stature, soit indirectement, les frères Coen, eux, exploitent complètement cette figure en en faisant des héros : The Dude du film The Big Lebowski est probablement le personnage principal le plus improbable qu’il soit. Qui aurait cru que tant de choses aussi extraordinaires puissent arriver à cet homme aux plaisirs simples. The Dude, antihéros en chef, détonne par sa fainéantise aiguë et son manque total de perspective d’avenir ; il est bien trop paresseux pour quoi que ce soit, même répondre à une insulte ou une provocation est trop d’effort. On pense à la scène du bowling où Jésus annonce à The Dude qu’il va se prendre une grosse raclée (« we’re gonna fuck you up »), sur quoi The Dude peine à répondre « Well that’s just your opinion ». La pire des réparties, par son manque certain de panache et son incohérence totale.

Non seulement les personnages principaux sont une bande de loosers fanatiques du bowling, mais en plus, l’intrigue de l’histoire est motivée par la décision de The Dude de demander réparation parce qu’une bande de malfrats a uriné sur son tapis. Là est toute l’intrigue initiale. The Dude n’est même pas secoué d’avoir été violenté et a demi-noyé dans la cuvette de ses toilettes, tout ce qui l’intéresse, c’est son tapis, parce qu’il accessoirisait bien son salon. Si toute une histoire désopilante se déroule autour des personnages, l’objet principal du film est bien le bowling qui est sacralisé et fortement érotisé. Les frères Coen ont pris tout un univers pour tirer leur histoire vers le haut, un genre d’héroï-comique qui ferait du personnage type du loser le héros d’une histoire incroyable et complètement farfelue. Le tout raconté par un cowboy qui fait du récit un conte du far-west….mais de Los Angeles. Absurdité est ici le maître-mot.

Le fameux tapis de The Dude

[Note à part : Après un énième visionnage de The Big Lebowski, une ressemblance certaine avec le film Very Bad Cop (The Other Guys) d’Adam McKay est à noter : le même procédé est utilisé, le film passe outre les figures de policiers héros de la ville pour laisser le champ à deux marginaux. Le duo The Dude/Walter se retrouve dans le duo Allen/Terry avec la combinaison du grand relaxé et du petit nerveux agressif. Beaucoup de choses se recoupent entre les deux films, affaire à suivre !]

2.2.  O Brother, Where art thou ?

Cette tonalité héroï-comique se retrouve dans le film O Brother, Where art thou ? mais cette fois-ci avec un arrière fond culturel qui réhausse nettement l’histoire de trois évadés de prison en la transformant en une véritable odyssée. Une fois encore, c’est à des personnages tout à fait improbables que l’on attribue une histoire extraordinaire. Dans ce film, les trois fuyards analphabètes affrontent le cyclope métamorphosé en vendeur d’encyclopédies borgne et assassin, ils se font en outre envoûter par des sirènes, jeunes lavandières cupides, ils rencontrent Tirésias, un animateur de radio aveugle, etc. Leurs aventures sont grandies par un souffle épique qui transforme les antihéros en véritables héros (bien qu’un peu simplets pour deux des trois du trio !)
C’est donc dans le jeu crée sur les attentes du public que les cinéastes peuvent être associés : si Tarantino nous montre progressivement le loser derrière le gangster, les frères Coen, eux, font du loser le héros d’une folle histoire à base de complots ou d’êtres mythiques. L’originalité de Tarantino, c’est de maltraiter ses personnages au point de les montrer tels qu’ils sont sans l’apparat propre à leur rôle. Pour les frères Coen, c’est de prendre comme figure de prou des personnages aussi insolites et si peu enviables et de les mettre à l’épreuve.
Pour sceller cette analogie, une vidéo de Leandro Copperfield, cinéphile aguerri, qui réunit dans un mash-up des scènes cultes des films de Quentin Tarantino et de Ehtan & Joel Coen.

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