Volute Corsets, l’art des courbes

Caroline, c’est la très talentueuse créatrice de la marque Volute Corsets. Rousse, lumineuse, créative, perfectionniste, on en a dit un jour que pour faire entrer autant de qualités dans une si petite personne, il fallait que ce soit une fée, et je pense que c’est vrai. La fermeture de sa boutique parisienne avait plongé tous ses fidèles dans le désarroi le plus total, mais après un an et demi de pause, elle rouvre un atelier à Orléans, où elle pourra à nouveau recevoir les commandes des futures mariées et nourrir les rêves des amoureux du corset.


~ Pour commencer, la question que tout le monde redoute : Qui es-tu ? Peux-tu nous parler un peu de toi ?

Ah oui, redoutable en effet ! Que dire qui soit pertinent dans ce cadre précis ? J’ai 35 ans, et je suis fascinée depuis la prime adolescence par l’Histoire en général, et l’histoire du costume en particulier. J’utilisais mon argent de poche surtout pour m’acheter des livres, quantité de livres, dont beaucoup d’essais et de beaux livres sur l’Histoire. Après un intérêt plus marqué pour le Moyen-Âge, surtout les XIIe et XIIIe siècles, période riche, florissante et stimulante, je me suis peu à peu sentie plus attirée vers les XVIIIe et XIXe siècles. Sociologiquement, culturellement, politiquement parlant, ce sont des périodes fascinantes. Ce sont aussi les deux siècles où ont été écrits presque tous mes romans favoris. Je pense que je ne pourrais pas vivre sans Voltaire et Zola, Baudelaire et Flaubert ; bon, mettons du moins que je serais une personne un peu différente… Mes études en prépa (hypokhâgne et khâgne) m’ont permis d’approfondir mes connaissances à partir de la Révolution industrielle, et de cultiver une passion coupable et multiforme pour le Second Empire, qui depuis ne m’a jamais quittée…
A côté de ces intérêts un peu sérieux et formels, je n’ai jamais dédaigné une approche plus légère, plus fantaisiste. Je ne parle pas seulement d’un goût prononcé pour les arts décoratifs de ces époques, et les frous-frous (qui sont tous deux, d’ailleurs, matières très sérieuses), mais aussi d’une façon d’accepter joyeusement ce qui a été produit de nos jours en utilisant cette riche « matière », cette base plus ou moins vaguement historique, en la renouvelant, en la récréant, sans complexes. Je pense à certains aspects du mouvement gothique par exemple (plus le mouvement « ancien » qui se réclame de Baudelaire, Poe, et de tenues d’inspiration victorienne, que du néon-cyber-emo, bien sûr) mais aussi, plus récemment, du steampunk, dont je suis une fan de la première heure, du moins depuis ses premiers frémissements en France, il y a une dizaine d’années !
Ma façon d’envisager la création est un peu la même : je ne fais en aucun cas de la reconstitution pure et dure, il s’agit de réinterprétation très libre, très joueuse. Mes créations ressemblent à peu près autant à de vrais costumes d’époque que La Belle Hélène d’Offenbach ressemble au mythe grec : il y a l’idée de base et une certaine « matière » qui parle fortement à l’imaginaire collectif, mais le traitement est très personnel, moderne…

~ Depuis combien de temps crées-tu des robes de mariée ? Qu’est-ce qui t’a poussée dans cette voie, et particulièrement dans l’aspect corseté ?
Au départ mon intérêt pour les costumes historiques n’était que purement livresque. Je n’imaginais pas une seconde de pouvoir, ni même de vouloir, en fabriquer ! J’avais un job dans l’édition, durement obtenu après des années de galère, stages, chômage et piges… Curieusement mon intérêt s’arrêtait là où commençait le corset, sur lequel j’avais alors les mêmes clichés que tout le monde (elles suffoquaient, côtes cassées, quelle horreur, oppression de la femme, qu’est-ce qu’on est bien contentes aujourd’hui…). C’est par un biais totalement différent que j’ai abordé le corset, il y a une grosse dizaine d’années : celui du corset « contemporain », en découvrant sur le net, cette merveilleuse source de perdition, les œuvres de corsetiers modernes, en particulier aux USA et en Angleterre, qui fabriquaient pour quelques centaines de dollars ou de livres de superbes pièces sur mesure pour n’importe quel particulier. Presque personne ne faisait ça en France à cette époque : un ou deux travaillaient de façon ultra-confidentielle pour la haute couture – et encore le plus célèbre d’entre eux, Mr Pearl, était-il anglais ! – d’autres faisaient, sous le nom de « corseterie », de la lingerie souple et molle en résille façon guêpière. Il n’y avait, là non plus, encore aucune formation scolaire à la corseterie (la vraie, pas la lingerie, qui a longtemps porté et porte encore ce nom, mais n’a rien à voir au niveau des techniques et des matières) : je les ai vues fleurir dans les écoles de couture ces toutes dernières années seulement, pour répondre à une demande croissante de la part des jeunes apprenties couturières…
Je mourais d’envie de m’offrir une de ces magnifiques œuvres d’art sculptées sur le corps et le sculptant à la fois ; mais je n’avais pas un sou, et j’ai toujours été une fille raisonnable… J’ai alors songé à l’impossible : tenter de m’en coudre un ! Je venais d’une famille où ma mère, ma grand-mère, ma tante, m’avaient depuis toute petite appris à coudre à la main, à la machine, à broder, à tricoter… J’avais évidemment envoyé bouler tout ça à l’adolescence : c’était ringard, voyons. Eh oui, ce n’était pas encore la grand mode du Do It Yourself… J’ai décidé de battre le rappel de toutes ces compétences enfouies. J’ai cherché avec acharnement sur le net, lui encore, pendant des dizaines d’heures, et trouvé quelques rares forums de corsetières amatrices, tous en anglais évidemment, et composés je dirais à 70% d’Américaines, 20 % d’Anglaises et 10% d’Allemandes… Ça semble inouï aujourd’hui où c’est la grande fashieune, mais à l’époque quasiment personne en France ne s’intéressait à ça… La seule française corsetière que j’ai rencontrée à cette époque héroïque c’était Joëlle/spiggy, qui a depuis créé l’Atelier Sylphe Corset. J’ai un immense respect pour elle, je suis bluffée par son travail, on est encore en contact occasionnellement (trop rarement !). Je ne saluerai jamais assez son travail exceptionnel, sa gentillesse, sa créativité débordante. Depuis j’ai rencontré beaucoup d’autres corsetières mais je garde un souvenir ému de mes rencontres, virtuelles ou réelles, de cette époque.
Avec toutes les forumeuses, on a échangé des tonnes de conseils, d’encouragements, d’idées, de « et toi, comment tu fais ça ? », d’adresses de fournisseurs de matériel spécifique (aucun en France bien sûr, il fallait tout commander par correspondance). J’ai fait beaucoup de R & D… J’ai un peu réinventé la roue toute seule dans mon coin, et découvert par la suite en riant que beaucoup d’entre nous avaient abouti aux mêmes solutions – comme quoi elles étaient de bon sens ! J’ai continué à apprendre au fil des années, à tester de nouveaux fournisseurs, à améliorer mes capacités de patronage, les matériaux, les détails de finitions…
Quand je regarde aujourd’hui mes premières réalisations, j’ai envie de m’enfouir sous terre. Heureusement qu’à l’époque je les avais trouvées jolies (hem !), ce qui m’a donné le virus pour m’en faire encore, et encore, puis à des copines, puis j’ai créé un petit site internet pour en fabriquer sur mesure à mes premières clientes…
La toute première robe de mariée complète que j’ai faite, c’est… la mienne, en 2005 ! A l’origine je pensais l’acheter dans un magasin, faire mes petits essayages, me faire bichonner… J’ai vite déchanté en voyant que, comme le diront de nombreuses mariées, on ne se fait que très rarement bichonner dans ces magasins-là, c’est même souvent désagréable, mais aussi et surtout je ne trouvais rien qui me plaisait : atypique, corseté, coloré… J’ai donc soupiré, retroussé mes manches, et me suis colletée au total avec plus de 10 mètres de soie et près de 80 heures de travail, essais ratés compris ! J’ai beaucoup aimé le résultat, mais aussi le travail que cela impliquait, au point que quand j’ai ouvert boutique à Paris, trois ans plus tard, j’ai tout de suite proposé en plus des seuls corsets, des robes de mariées et costumes historiques complets.

 

~ Tu habilles de futures mariées pour le jour le plus important de leur vie, ou pas loin, ce qui doit générer un rapport à l’autre particulier. Comment se déroule une commande type ?
Aujourd’hui, où je rouvre mon atelier à domicile, sur Orléans, je souhaite en effet ne plus me spécialiser que dans ces robes de mariées très particulières, à la fois pour des raisons pratiques (je suis désormais seule sans employées, donc je peux fournir beaucoup moins, il faut que je me spécialise ; par ailleurs il y a depuis peu d’années une vraie éclosion de corsetières sur mesure tout-à-fait compétentes en France qui permettront à chacune de trouver son bonheur !) et par goût.
Car, oui, j’aime ces projets de longue haleine, très chargés émotionnellement, qui me permettent de créer un vrai lien avec chacune de mes clientes, une relation riche et intéressante. Parfois je joue un peu à la « grande sœur » déstressante, quand je vois que le besoin s’en fait sentir… Dans mes rendez-vous, il y a toujours du thé et du rire. Mes clientes sortent généralement ravies de l’aspect humain de notre relation, elles me disent que ça aussi c’est un service très, très différent d’une boutique de prêt-à-porter… Je suis restée amie avec certaines, d’ailleurs.

J’aime aussi l’impression de créer quelque chose d’encore plus beau, plus grand, qu’un « simple » corset seul (même si c’est déjà quelque chose d’extraordinaire en soi !), et j’aime avoir beaucoup plus de libertés qu’avec un projet de costume historique, très contraignant à tous points de vue. Le milieu de la reconstitution historique costumée en France n’est notoirement pas que paix et amour et je laisse à d’autres bonnes âmes le soin de mettre les doigts dans ce panier de crabes, je me sais trop perméable et sensible aux conflits et critiques pour en sortir indemne… C’est dommage parce qu’il comprend aussi de très belles personnes. Mais tant pis ! Vive les mariées !
Pour le déroulement pratique des opérations, cela peut beaucoup varier en fonction des disponibilités de la personne pour les essayages, du délai (un an et demi ou un mois et demi avant le mariage, on voit de tout !), mais en général on se voit une première fois pour parler du projet tranquillement, je prends le temps qu’il faut, au moins deux heures. On voit ce que la cliente veut, elle sait plus souvent ce qu’elle ne veut surtout pas ! Je la guide en suggérant en fonction de ses goûts et dégoûts, de sa morphologie, en montrant toutes les possibilités, mais je n’impose jamais rien (ce serait un comble : la pauvre, il y a déjà assez de belle-maman…). On regarde et touche des tissus, des échantillons, si j’ai un prototype qui s’approche de ses envies à la fois par la forme et par la taille on l’essaie ; je finis en faisant un croquis récapitulant toutes nos idées et la silhouette générale, avec des échantillons de tissu à côté s’ils sont déjà choisis, et je prends les mesures. Ensuite commencera mon travail « seule », de création du patron papier du corset (je crée pour chaque cliente et chaque projet un patron unique, sur mesure), de coupe et de couture.
On se revoit pour peaufiner le projet (les idées ont souvent un petit peu évolué !) et en général déjà essayer la toile, c’est-à-dire le brouillon en grosse toile de coton du corset, tout simple, sans finitions. Je note toutes les corrections à apporter, que je reporterai plus tard sur le patron papier, à partir duquel je repartirai de zéro pour construire le vrai corset définitif dans les bons tissus – ou parfois une seconde toile, si besoin est ! Je commencerai la jupe en même temps, ainsi que les éventuels autres éléments (boléro, capeline, manchettes, jupon/faux-cul…)
Le nombre total d’essayages peut varier en fonction de la complexité du projet, d’éventuelles difficultés morphologiques (scoliose, soudaine variation de poids…), mais généralement il est de 3 à 5, avec à chaque fois la robe un peu plus avancée ; ce qui permet de la voir évoluer au fur et à mesure, de corriger le tir si besoin est, et non d’avoir une surprise, bonne ou mauvaise, le jour de la livraison… Le dernier essayage est normalement une simple vérification, on met tout ensemble, on voit si tout est nickel, je fais un petit cours de laçage de corset à la maman de la mariée ou aux témoins, on prend des photos… et il ne reste plus qu’à repartir avec ! L’aventure n’est pas tout-à-fait finie pour moi car j’attends encore avec impatience les photos du Jour J et les retours et commentaires…

~ On sent des inspirations à la fois féériques, oniriques, historiques… dans tes pièces. As-tu une période de prédilection dans la mode ? Hormis les tenues d’époque, de quoi aimes-tu t’inspirer ?

Ça me fait très plaisir ce que tu me dis, si c’est ainsi que cela se ressent, car ce sont exactement les mots que j’aurais choisis pour définir mes inspirations ! Eh bien, comme je l’ai déjà mentionné, XVIIIe et XIXe siècle sont vraiment mes périodes de choix… ce qui ouvre un éventail de silhouettes très très large ! Entre les robes à crinoline ronde façon 1860, assez « classiques » pour une mariée contemporaine, les silhouettes plus étroites et plus projetées en arrière des années 1870, celles des tournures (faux-culs) des années 1880, les silhouettes typiques de la Belle Epoque, ou les robes à la polonaise du milieu du XVIIIe, le choix est plus que vaste ! A peu près toutes les silhouettes possibles ou presque sont présentes dans ces époques réunies… Ça me permet de piocher dans un répertoire très vaste tout en gardant un univers cohérent.
Sinon ce sont souvent les tissus eux-mêmes qui m’inspirent. Une matière, une façon de se draper, un toucher crissant ou souple sous les doigts… Une couleur, une nuance, qui fera rêver de la robe de Lune, de Temps ou de Soleil de Peau d’Âne… Comme toutes les couturières, je suis un peu fétichiste des tissus. J’ai un coup de cœur tout particulier pour le doupion de soie, ou soie sauvage… Le taffetas de soie est trop lisse à mon goût, trop parfait, un peu « mort » ; le shantung est un peu trop rugueux, trop cannelé, trop brut. Le doupion a cet entre-deux qui me ravit, une matière raffinée, mais vivante, subtile, mais sensuelle… Mais je sens que je m’égare !
Je peux trouver de l’inspiration dans des films. Ah, la mythique robe rouge de Mina dans le Dracula de Coppola ! Les tenues fraîches et somptueuses à la fois (et pas 100% historiques, vous diront les puristes…) de Marie-Antoinette ! Des mouvements comme le steampunk sont aussi une très riche source d’inspiration. J’ai très, très envie de faire des robes de mariée steampunk. S’il-vous-plaît, demandez-moi ce type de projet !
En ce moment j’ai aussi envie de puiser de l’inspiration dans les contes. Contes de Grimm, de Perrault, d’Andersen, non pas pour faire des « cosplays » trop évidents, des déguisements de Petit Chaperon Rouge ou de Blanche-Neige, que personne ne voudrait mettre pour son mariage ; mais pour trouver l’idée, la nuance… Une silhouette de robe « sirène » pour la Petite sirène où la dentelle évoque très subtilement l’écume, mais seulement pour qui veut le voir ; une robe « de Lune », justement… Peut-être irai-je aussi puiser aux mythes et légendes arthuriens. Quelle serait la robe évoquant Viviane, quelle autre Morgane… Toujours une inspiration livresque au fond, on ne se refait pas !

~ Si le corset a longtemps été perçu comme un instrument de torture imposé par le patriarcat, il fait ces dernières années un retour en force et fait désormais figure de symbole de la délicatesse et de la féminité. Comment expliques-tu ce changement de vision ?
Ah ah, cela doit faire la 237e fois (environ) que je réponds à cette question. Mais je ne m’en lasse pas… Déjà, je pense que tout élément de vêture imposé socialement à toutes les femmes, dans toute situation, quel que soit son âge, sa morphologie, ses envies ou non du moment, n’est pas une très bonne chose, pour le dire poliment… Imagine-t-on aujourd’hui à quel point le corset, du moins au XIXe siècle (c’est-à-dire finalement sous la forme qu’on imagine le plus spontanément aujourd’hui), était porté par toutes les femmes, tout le temps ? Pas seulement la bourgeoisie et l’aristocratie, mais aussi par les femmes du peuple, les ouvrières, les paysannes. Le développement de l’industrialisation et de la production à la chaîne ont permis la diffusion à bas prix de modèles de base à prix modique. A la fin du XIXe siècle le corset a cette ambivalence très spéciale qui fait qu’il est impossible, socialement inenvisageable, de ne pas en porter un, ; il est le garant rigide de la bonne moralité et de la droiture de toute femme, seule une folle dans un asile n’en porte pas, et encore ; et en même temps, il a ce côté un peu sulfureux, symbole de séduction, de sexualité, déjà fétichisé à l’époque, arme féminine, objet de fantasmes masculins comme féminins…
Il faudrait une thèse et non quelques lignes pour aborder un objet sociologiquement aussi complexe (et pourtant je suis déjà très longue !), et trop résumer les choses ne peut conduire qu’à se faire mal comprendre, à risquer le faux-pas, le contresens. Mais disons que ça n’a jamais été vécu comme (et jamais été, tout court), une obligation imposée par les vilains hommes aux femmes renâclantes. C’était une obligation universellement intériorisée, par les femmes aussi ; mais aussi un choix volontaire, une envie. La toute jeune fille rêvait de pouvoir enfin porter les corsets qui marqueraient son accession à la féminité, au statut d’adulte, comme aujourd’hui on peut pour certaines rêver de ses premiers soutien-gorge… La jeune et moins jeune femme appréciait souvent vivement cet outil de séduction, comme aujourd’hui on peut désirer porter des talons, ou un jean slim, une petite robe étroite… pas toujours confortables et pourtant ardemment voulus, et avec lesquels on se trouve belle, forte et fière. Beaucoup, beaucoup plus forte et fière, en pleine possession de soi-même, qu’en jogging, devant la télé sur le canapé… pourtant ce dernier est beaucoup plus confortable ! Comme quoi tout n’est pas si simple… De plus, on ignore souvent que très peu de femmes se serraient vraiment, à part quelques fashionistas. Il y avait des corsets peu contraignants pour la vie de tous les jours, les robes de matinée ou d’après-midi pour recevoir les amies, des corsets très peu couvrants et très souples pour faire du sport (équitation et plus tard, bicyclette, tennis). Le corset « qui serre » n’était porté qu’en soirée, au bal, à l’opéra, de même qu’aujourd’hui on s’habille différemment en fonction des circonstances, et pour reprendre la comparaison avec les chaussures, on mettra des baskets pour faire du sport, des talons plats pour se promener ou aller voir une copine, et des escarpins en soirée… Elles n’étaient pas plus sottes que nous et fonctionnaient exactement de la même façon !
Certaines utilisaient même le corset ultra-serré comme… moyen abortif, contre les grossesses non désirées. Une façon de se réapproprier un droit sur son propre corps… Les adversaires les plus farouches du corset étaient le clergé dans sa frange la plus extrémiste et les médecins pro-natalistes : tous deux tonnaient que la femme ne devaient pas « déformer l’œuvre de Dieu », ni contrôler les naissances à sa guise, et rester un corps disponible sans discuter pour porter et mettre au monde les futurs soldats de la France, histoire d’aller récupérer l’Alsace-Lorraine et de rester les mamelles de la nation, comme elles auraient toujours dû le rester, ces débauchées. Pas vraiment très féministes les anti-corsets, n’est-ce pas ?… Comme quoi tout n’est jamais tout blanc ou tout noir…
Toujours est-il qu’aujourd’hui, après une phase d’oubli qui était probablement nécessaire pour repartir sur des bases saines, un « purgatoire » entre les années 1920 et les années 1980, une timide mais vite oubliée réapparition avec le New Look des années 1950, le corset est de retour depuis vingt ou trente ans. D’abord confidentiellement, par le biais des milieux goth et fetish, puis des podiums de haute couture (Jean-Paul Gaultier, Vivienne Westwood, plus tard Mugler…). Jusqu’à ce que les stars et chanteuses s’en emparent, que les films historiques en costumes commencent à nouveau à être produits avec un succès massif, que des corsetiers amateurs un peu fous s’y mettent un peu partout dans le monde vers 2000, que les Chinois en produisent des très cheap en masse à très bas prix et donc le démocratisent, ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise chose. Car ne soyons pas bégueules, c’est bien qu’il soit enfin connu, répandu, démocratisé, ailleurs que dans les cercles confidentiels des divers milieux alternatifs ! Tout le monde ne peut pas s’en payer à plusieurs centaines d’euros, et c’est très bien qu’il y en ait des pas chers du tout ! Après, c’est dommage si plein de filles ne sont pas conscientes que ce ne sont pas de vrais corsets, en aucun cas, juste une façon accessible de mettre le pied à l’étrier… Il faudrait donc juste que l’achat de faux corsets ultra-cheap, parfaitement légitime en soi, aille de pair avec des lectures, une éducation, une conscience, un recul, qui devraient aller de soi quand on se prétend « trop passionnée » par les corsets, mais que je vois avec un amer désespoir parfaitement absents quand il me prend la très mauvaise idée d’aller parcourir un forum mainstream quelconque sur ce thème…
Mais la Bonne Parole est en marche ! Depuis environ 5 ans, les écoles de couture ont presque toutes une section Corsets. Il n’existait aucun livre sur le sujet en français il y a dix ans quand j’ai constitué toute ma bibliothèque, à 80% en anglais (le reste en français étant des généralités sur le costume), maintenant c’est une vraie éclosion… Au milieu de laquelle j’ai parfois le très grand amusement de retrouver mot pour mot des phrases copiées du gros article que j’ai écrit presque seule pour Wikipédia il y a 6 ou 7 ans, effarée par sa maigreur et sa nullité, dans un grand élan de prosélytisme… Tant mieux ! J’ai l’impression qu’on entend quand même un petit peu moins de bêtises aujourd’hui. Un tout petit peu…

~ Tes robes sont des pièces uniques qui te placent dans une limite très floue entre l’artisan et l’artiste. Forme, matières, couleurs, ornements, chaque détail est soigneusement passé en revue. Peux-tu nous parler d’une de tes créations en particulier et nous raconter son histoire ?
Merci. Ça me fait toujours un peu bizarre quand on me parle d’ « artiste ». Moi je me considère vraiment comme un artisan… Bon, peut-être plus comme un ébéniste que comme un poseur de fenêtre ou un plombier, certes. C’est sans doute pour ça que le terme « artisan d’art » a été créé, avec par exemple les luthiers, les souffleurs de verre, les bijoutiers… et les corsetiers.
Il m’est sincèrement très difficile de choisir une création plutôt qu’une autre… Avec le type de relation forte que je tisse avec chaque cliente, et le côté unique et important de chaque  projet, c’est très dur ! Mettons, une des robes de mariée qui me tient le plus à cœur est une des toutes premières que j’ai pu créer après l’ouverture de la boutique parisienne en 2008. La jeune femme m’avait téléphoné, un peu en détresse, deux ou trois mois avant son mariage. Elle était très, très ronde, avec une très mauvaise image d’elle-même, et redoutait tellement l’épreuve des essayages qu’elle les avait repoussés au-delà du raisonnable, alors que tout le reste (salle, traiteur, faire-part, déco…) avait été soigneusement planifié et réalisé. N’attendant rien de sa robe, ne l’ayant jamais rêvée, « investie », n’en espérant pas être belle, elle voulait juste un « déguisement officiel de mariée » basique en prêt-à-porter. Mais elle s’était fait jeter de la plupart des boutiques pour des questions de délai, ou s’était fait lancer des regards de la tête aux pieds avec dédain avant de s’entendre répondre que, peut-être, au fond du magasin, ils avaient un petit portant « femmes enceintes » où elle pourrait trouver quelque chose, mais ce n’était pas sûr… Elle était ressortie en pleurs. Cette même histoire, avec des variantes et à des degrés moindres, m’a été racontée par tant et tant d’autres futures mariées par la suite…

Cherchant, en panique et au fond du trou, une créatrice pour lui réaliser en urgence quelque chose sur mesure, elle était tombée sur mon site et tentait le coup. Je l’ai rassurée, lui ai confirmé qu’on se débrouillerait dans les délais, et qu’on ne la laisserait pas tomber. On s’est rencontrées très vite, on a bien accroché. J’ai essayé de lui faire prendre conscience, le plus respectueusement possible, qu’elle pourrait tout-à-fait être jolie dans sa robe, j’ai essayé de l’accompagner en ne me plaçant pas en gros mentor lourdingue, en coach bien pontifiant, mais en amie bienveillante et discrète. Et elle qui n’avait jamais rien imaginé, voilà que quitte à se faire faire sur mesure la robe qu’elle voudrait, elle a commencé à rêver… Elle s’était toujours sentie sous le signe de la lune, de la nuit. Sur le forum qu’elle fréquentait elle portait le joli pseudo de Luna. Ensemble nous avons imaginé sa robe sur ce thème, une robe unique, merveilleuse, qui l’enthousiasmait autant que moi, une robe qu’elle n’aurait trouvée nulle part et qui était elle. Nous avons plongé nos mains dans les tissus, nous avons cherché et réfléchi, et je suis allée acheter pour elle quelque chose que je n’avais encore jamais travaillé en robe : du beau velours de soie frappé, épais (avec un effet un peu froissé, texturé, mais rien à voir avec de la panne de velours !), couleur bleu nuit. Associé avec un peu de blanc et une touche d’argenté très discret, pas clinquant, c’était magnifique… Pour mettre en valeur ses belles épaules et cacher ses bras qu’elle détestait, je lui ai fait des manchettes lacées, d’esprit vaguement médiéval, finies par un long voile blanc évasé en large manche qui donnait de la légèreté et un côté rêve, conte de fées… à la tenue. Le contraste entre clair et sombre, comme une lune dans le ciel, était magnifique. Celui entre le velours épais et le voile léger aussi, à la fois noble, riche, et léger, féérique.
A l’époque je faisais aussi des masques en cuir, des pièces uniques à la main, très ouvragées et peintes, et avec la même technique je lui ai fabriqué un croissant de lune filigrané, stylisé, grand comme la main, qui venait se fixer en haut du drapé de sa jupe de velours bleu nuit, dévoilant un peu de tulle blanc dessous. Evidemment, le corset, bleu nuit sur les côtés et le dos, blanc argenté au centre, avec une cascade de rubans blancs qui lui tombaient sur les reins, mettait bien sa silhouette en valeur, comme à toutes les femmes rondes, donnant de plantureux et séduisants rapports poitrine-taille-hanches. Dès l’essayage de la toile elle n’en croyait pas ses yeux. J’ai vu à chaque essayage, au fur et à mesure que la robe se construisait, son visage et sa confiance en elle rayonner de plus en plus. Elle était belle, et elle était elle. A l’ultime essayage, celui où elle allait emporter la robe, peu avant son mariage, elle a finalement pleuré. Doucement, en silence. Elle m’a dit pudiquement de très, très belles choses. Et moi j’avais beaucoup d’eau dans les yeux…
La couture, c’est pas que des histoires de tissu.
~ Tu as tenu une boutique dans le 3ème arrondissement de Paris près de cinq ans et, après une pause d’un an et demi, tu rouvres ton atelier dans le centre historique d’Orléans. Que peux-tu dire sur la vie en tant que créatrice-corsetière ? Un conseil peut-être pour des créatrices plus jeunes ou en devenir ?
Fuyez, pauvres fous !, comme dirait Gandalf… Plus sérieusement : ne faites surtout pas ça si vous pensez gagner un minimum syndical de sous chaque mois… Toute couturière vous répétera ça, ça semble un peu convenu, mais c’est vrai. Ce n’est pas un hasard si j’ai fermé ma boutique parisienne, chacun sait que c’était là le nerf du problème. Aussi improbable que cela puisse sembler malgré les sommes demandées, il est très, très difficile de s’en sortir. Parfois je me dis que j’aurais dû garder mon travail de bureau en CDI dans l’édition… Et puis, zut ! On n’a qu’une vie ! On mangera plus tard !
Mais ce n’est pas drôle de ne pas pouvoir ne serait-ce que, par exemple, partir en voyage, même pas très loin, un petit peu de temps en temps… Je vois beaucoup de mes contacts partir chaque année costumés au carnaval de Venise, c’est mon rêve, je peux me faire les costumes mais je n’ai pas de quoi partir… hi hi, un peu de crowdfunding peut-être ? Sans rire, que je doive en arriver à ce type de plaisanterie vous prouve que ce que vous vous apprêtez à faire est une bêtise. Mais je sais que rien ne vous en empêchera, alors…


~ Et le mot de la fin…
Merci beaucoup pour cette interview, ça m’a fait du bien de me replonger dans le bain, de reverbaliser un peu tout ça ! Et je me rends compte avec effarement que je suis beaucoup trop bavarde… Ça se passe de la même façon pendant mes rendez-vous avec des clientes, remarque, je n’économise pas mon temps… mais j’espère juste ne pas vous avoir fait perdre le vôtre ! Difficile de se freiner quand on parle de sa passion… Mais je te laisse, j’ai des prototypes de robes à réaliser et tu viens de me faire ressurgir plein d’idées…
* * *

Une réflexion sur “Volute Corsets, l’art des courbes

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