Rêvalités ou la rivalité entre rêve et réalité

Rêvalités : un livre sorti en 2012, mais également un film, sorti début 2014, et réalisé en partenariat entre l’artiste photographe Julie de Waroquier et le réalisateur Damien Steck. Ou comment les images émouvantes aux double-sens cachés de Julie ont mis un an à prendre vie…

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Teaser :

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~ Bonjour Julie, bonjour Damien, et merci d’avoir accepté de répondre à cette interview croisée sur votre projet commun Rêvalités, le film, sorti il y a peu. Tout d’abord on aimerait mieux vous connaître tous les deux, pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous ?
JdW: Merci à toi ! De mon côté, je suis photographe et prof de philosophie, double casquette avec beaucoup de « p » dedans. J’ai commencé les deux en même temps, il y a 6 ans environ. Je pratique la photo pour explorer l’imaginaire et l’invisible, sous forme de petits contes colorés.
DS: Je suis réalisateur de film, je travaille principalement à l’étranger, d’où ma récente installation à Los-Angeles, où j’espère pouvoir réaliser bientôt mon premier long métrage. J’aime jouer avec les images et créer des instants empreints de ma propre sensibilité, c’est ce qui caractérise mon univers et qui fait que mon travail a attiré l’attention de producteurs, qu’ils soient au USA, au Qatar, en Indonésie, ou encore au Canada…
~ Quels ont été vos parcours respectifs avant d’entrer en contact ? Comment est né le projet Rêvalités, sous sa forme de livre tout d’abord, puis l’idée du film ?
JdW: Je suis passée professionnelle en 2010, et depuis, j’ai pu développer de nombreux projets artistiques, en travaillant indépendamment ou bien pour des clients divers. Cela jusqu’à la réalisation d’un livre en 2012, publié aux Editions KnowWare, et qui regroupe 5 ans de pratique photographique. J’ai  accompagné ces images de textes qui invitent à une lecture plus personnelle de mon travail.
Si j’ai depuis longtemps envie d’explorer l’univers du film, je n’ai cependant jamais osé me lancer, me sachant incompétente en la matière. La proposition de Damien était donc une belle surprise et opportunité pour moi, que j’ai acceptée avec plaisir !
DS: J’ai réalisé plusieurs autres courts métrages avant Rêvalités, dont le film Parasite Choï en créant une collaboration internationale avec 15 Motion-Designers provenant de plus de 10 pays à travers le monde. Cette aventure m’a vraiment donné l’envie de recréer d’autres collaborations. Un ami m’a présenté le livre de Julie, et j’étais vraiment ravi d’apprendre que nous vivions tous les deux à Lyon, je l’ai tout de suite contactée. L’envie de créer des images en mouvement autour du livre a été rapidement commune, après, tout est allé très vite, même si il aura fallu plus d’un an de travail pour finaliser le film.
~ Rêvalités, un mot entre rêves et réalité, est le titre choisi par Julie pour cette œuvre. Est-ce qu’il résume vos univers respectifs ?


JdW: C’est un mot qui inclut aussi le terme « rivalités » ; c’est important, car c’est cette tension entre intérieur et extérieur, mais aussi entre soi et soi, qui guide le livre comme le film. Une forme de schizophrénie permanente. Mon univers est fait de ces oscillations, comme si les personnages de mes photos étaient pris dans un équilibre précaire, un pied dans le rêve accueillant et l’autre dans la réalité repoussante.

DS: Pour ma part, c’est une évidence, vouloir fuir la réalité fait partie de ma vie, je crois que la réalité n’est supportable que lorsque elle m’autorise à fabriquer du rêve, mes choix de vie se font autour de cette acceptation. Je fais partie de ces personnes fragiles qui ont du mal avec la vie telle qu’on nous la « vend » aujourd’hui, donc fuir ou embellir sont des aspects essentiels de mon existence. Je crois que c’est finalement un sentiment global, pas seulement partagé par moi et Julie, toute personne qui se retrouve dans ses photos ou dans le film, vit cette dualité, d’une manière ou d’une autre, nous avons tous besoin de rêver, de s’évader. La seule différence est que Julie et moi en avons fait notre métier.

~ Adapter un livre photo en film, comment ça se passe ? En quoi le film se démarque-t-il du livre et où les deux supports se rejoignent-ils essentiellement ?
JdW: Damien s’est efforcé de retranscrire mon univers, tout en apportant sa touche. Je dirais que le livre est enrichi par la vision de Damien, on plonge dans mon monde pour découvrir encore davantage.  Notamment grâce au travail du scénario, qui lie des images qui à l’origine étaient disparates. L’ensemble prend donc un sens nouveau, mais fondamentalement respectueux de la signification d’origine des photos.
DS: Le livre représente un panel d’images reliées par le thème global, mais surtout par la personnalité de Julie qui imprègne chaque photo. Les textes tendent un peu plus à raconter une histoire mais il n’y avait pas de narration propre, c’est un objet que vous pouvez ouvrir à n’importe quelle page sans avoir besoin du reste pour fonctionner, les photos donnent des émotions uniques qui ne sont reliées entre elles que par la personne qui les regarde et son état d’esprit du moment.
Réaliser un film est extrêmement différent, il s’agit de construire, de narrer, d’emmener le spectateur où l’on a besoin, de créer des moments propices à la respiration afin que la séquence qui suit prenne de la force.
Il y a un début une fin, une évolution, les visuels fonctionnent par enchaînement… le montage est un travail très précis qui sert à construire et donc maîtriser les émotions du spectateur.
Donc je dirais que les deux supports sont extrêmement différents, ils se rejoignent sur le sens global, sur l’identité et l’univers qui est retranscrit.
~ Vous avez tous les deux votre univers et il vous a fallu mettre vos intériorités en commun pour créer un projet vraiment commun avec en plus une comédienne à diriger. A la base, c’est l’univers de Julie, mais en le traduisant Damien mettait forcément un peu de lui dans le film, comment se faisait l’équilibre entre vos deux forces de proposition ?
JdW: J’ai toujours fait confiance à Damien, je me suis reconnue dans sa façon de travailler, mais aussi et surtout dans sa vision artistique et plus largement dans sa façon de percevoir le monde. Au début, j’étais un peu en retrait, mais j’ai peu à peu pris de l’assurance pour donner des suggestions ou exprimer mes opinions. Nous avons une sensibilité artistique très proche, c’est ce qui a rendu la collaboration évidente.
DS: Ce projet a fonctionné uniquement car nous avions des intériorités très proches, aucun de nous n’a eu à s’adapter, se transformer, lorsque j’ai traduit l’univers de Julie en film, j’y ai juste apporté ma vision, mon expérience, mais tout était déjà là.
C’est assez rare de trouver un tel équilibre sur un projet si intimiste, en ayant vécu des choses extrêmement différentes Julie et moi avons développé la même sensibilité, elle retranscrit et extériorise ses Rêvalités en photo, et moi en film, notre rencontre a été comme une évidence, la collaboration pendant un an un vrai bonheur.

~ Pouvez-vous nous raconter chacun une anecdote de tournage qui vous aurait particulièrement marqué ?
JdW: J’ai adoré deux moments : celui où nous avons déroulé du gazon dans ma chambre, et celui où nous avons installé une porte à la surface de l’eau. Dans les deux cas, mes photos prenaient littéralement vie sous mes yeux. Et les scènes étaient vraiment drôles à mettre en place !
DS: La porte sur le lac est sans doute l’un des moments les plus inattendu que l’on ait vécu. J’ai acheté une porte spécialement pour cette scène, et nous l’avons transportée sur le toit de la voiture sur 300 km pour l’amener au bord du lac. Mon père m’avait aidé à fabriquer un système de tréteaux réglables pour ajuster la porte à la surface de l’eau, bref on était parés pour cette scène, levés très tôt pour les premières lueurs du soleil, mais voilà qu’à peine la porte posée sur l’eau elle s’est rapidement gondolée, ramollie. Ana est quand même montée dessus et là j’ai tout de suite compris qu’on avait 5 minutes maximum pour tourner cette scène où elle est debout sur la porte. J’avais très peur qu’elle ne passe à travers ! Heureusement tout s’est bien passé. On en rigole encore et nous avons gardé cette photo de la porte molle.

~ Maintenant, j’aimerais que chacun de vous choisisse une des photos du livre et son adaptation dans le film et nous parle du sens de l’image et des mutations qu’elle aura subies en s’animant ?

JdW: L’adaptation de cette photo est pour moi complètement représentative de ce que Damien a pu apporter : Damien était persuadé que ce sur quoi repose le personnage était une porte. En réalité, ce n’est qu’un bout de ponton ; je voulais lors de cette séance que le modèle soit au milieu de nulle part, entre ciel et terre, sur un ponton menant à rien. Mais j’ai adoré ce que Damien a vu, car la photo redoublait de sens : se tenir sur une porte, c’est rester sur la frontière, choisir de ne pas choisir entre deux mondes. Nous avons donc introduit cette porte dans le film sous les pieds du personnage.

DS: Cette photo fait partie de mes préférées dans le livre de Julie, elle retranscrit parfaitement cette notion de dualité, avec ce personnage qui semble avoir peur de la douceur de l’herbe. Comme si le rêve était trop beau pour être vrai.
Dans le film cette scène arrive après que les murs s’effondrent, elle cherche à fuir dans ses souvenir (sous forme de flashs) mais n’y parvient plus, c’est donc la pièce elle même qu’elle va transformer avec son imaginaire affin de se rassurer, et de refuser la réalité qui reprend le dessus.
L’herbe à l’intérieur de la maison représente la douceur de l’enfance que le personnage aimerait retrouver, c’est la chaleur humaine, l’amour et la protection de ses parents, la sensation que rien ne peut lui arriver. Pourtant le rêve n’est pas parfait et la réalité reste présente par la présence du cadre photo représentant ses parents disparus…  c’est un moment clé du film où elle devient consciente de sa fuite, d’ailleurs la séquence suivante avec les miroirs correspond au jugement qu’elle porte sur elle même, sur ses erreurs qu’elle regarde en face pour la première fois…
Donc nous avons bien retranscrit deux sentiments dans cette séquence, même si ils diffèrent un peu de ceux qu’évoquent la photo. La photo a moins besoin de nous mener quelque part, elle laisse pleinement l’imagination vagabonder en fonction de qui nous sommes, le film lui se doit d’emmener le spectateur vers la thématique suivante. L’important était de construire toujours cette opposition entre rêve et réalité.

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