Le Congrès, d’Ari Folman

Robin au pays des cartoons 
Cinq ans après Valse avec Bachir, Ari Folman vient à nouveau déposer son dernier long métrage, Le Congrès, au pied du tapis rouge de Cannes en 2013. Film très attendu et librement adapté du roman science-fictionnel Le Congrès de Futurologie de Stanislas Lem, paru en 1971, le résultat cartoonesque et surréaliste à en perdre le fil l’était sûrement beaucoup moins…

Une larme coule. Robin Wright, jouant son propre rôle, face caméra, observe un silence meurtri. Hors champ, la voix d’Harvey Keitel, lancinante, lui raconte sa propre vie, les multiples mauvais choix l’ayant conduit à une carrière ratée. Le personnage se dessine ainsi au fur et à mesure que la caméra s’éloigne : depuis Princess Bride, l’actrice aurait refusé, pour s’occuper de son fils malade ou par peur, tous les rôles prestigieux qu’on lui aurait proposés, de sorte que sa filmographie ne s’étale plus qu’en rôles anecdotiques et sans gloire et, à presque la quarantaine, les réalisateurs n’ont plus besoin d’elle. Une solution demeure cependant envisageable : la Miramount, société de production aux allures hollywoodiennes, lui propose de se faire « scanner ». Le processus implique d’enregistrer son corps, son visage et chacune de ses expressions dans un ordinateur, la transformant en marionnette numérique dont les producteurs pourront faire ce qu’ils entendent. D’abord scandalisée par l’idée, la maladie dégénérative de son fils Aaron, qui va lentement vers une cécité et une surdité totales, lui fait reconsidérer la situation. En échange de son scan, elle accepte de ne plus jamais se montrer en public, de ne plus apparaître à la télévision et de ne plus jouer « réellement » dans aucun film ; en somme, elle offre à la Miramount son identité d’actrice… Ce qui pourrait lui laisser le temps et l’argent nécessaires pour prendre soin d’Aaron, à plein temps. Elle accepte donc.
Une ellipse temporelle nous emporte vingt ans plus tard, en 2030, où Robin est invitée à un événement nommé le Congrès par la Miramount-Nagasaki, devenue société internationale aux nombreux domaines d’activité, dont l’industrie pharmaceutique. C’est là que tout bascule. Après l’inhalation d’une étrange fiole, le film s’écroule littéralement d’une esthétique lissée aux images parfaites et à l’ambiance mélancolique de fin d’une ère, vers un univers survolté empli de couleurs criardes et de personnages de cartoons : l’animation. Cette transition aussi surprenante que troublante propulse l’œuvre dans une nouvelle problématique déjà fort exploitée dans la science-fiction, à savoir celle des réalités parallèles, subjectives et hallucinées. Au moment où Robin pénètre dans l’énigmatique Congrès, le spectateur se laisse dire que les contemporains de l’actrice s’imprègnent de drogues les emportant dans des rêves collectifs où chacun revêt l’apparence souhaitée ; pas d’étonnement donc à croiser Frida Kahlo ou Popeye aux côtés de la « reine égyptienne qui aurait raté son chignon » constituant l’avatar de Robin. Et à partir de là, c’est une véritable plongée dans le Wonderland de Lewis Carroll : tout s’enchaîne à une vitesse folle, et de révolution anti substances chimiques en cryogénisation, l’actrice se réveille encore bien des années plus tard, seule. Son fils et sa fille ont disparu et uniquement Dylan, homme apparu pour la sauver une première fois durant le Congrès et clamant avoir été son « animateur » durant les vingt années ayant succédé son scan, l’a retrouvée et attendue. Avec son aide, elle se lance à corps perdu, dans ce monde animé où tout est possible, à la recherche d’Aaron.

C’est un pari risqué qu’a choisi de relever Ari Folman. Étrange mélange halluciné d’images réelles et de dessins, de réflexions philosophiques en tout genre et de tourbillons de couleurs maltraitant parfois la rétine, cette large co-production américano-luxembourgo-israélo-franco-polonaise n’a pas de quoi plaire à tout le monde, et elle le sait. Folman fait délibérément le choix de suivre toutes ses idées en même temps, et tant pis pour ceux que cela sortira du film. Le spectateur devant le Congrèsse retrouve en quelque sorte comme Aaron face au monde : fasciné, pas bien certain de tout saisir et s’en appropriant pourtant toutes les images pour y trouver une explication subjective. Le long-métrage, clairement scindé entre la partie filmée et la partie animée, glisse ainsi d’une temporalité et d’un univers à l’autre, s’attardant d’abord sur le statut de l’acteur et du cinéma tout entier avant de brusquement resurgir sur le grand débat du rêve et des réalités parallèles présent depuis les débuts de la science-fiction. A mi-chemin entre Alice au pays des merveilles,Matrix ou même ExistenZ, Le Congrès est tout à la fois frustrant -le questionnement sur l’image, l’acteur et le pouvoir totalitaire des studios est abandonné aussi rapidement qu’il est abordé-, vertigineux -le décalage du film à l’animation fait l’effet d’un saut dans le vide sans parachute- et magnifiquement perturbant. L’animation transcende en elle-même la réalité filmique, interrogeant nos attentes cinématographiques : Ari Folman ne donne pas à voir quelque chose de facile, ni de simple. Si les questions de fond sont récurrentes et habituelles dans la science-fiction (le réel objectif est-il vraiment plus important que notre réel subjectif ? Comment savoir lequel est lequel ?), le traitement est fondamentalement novateur, brisant les frontières et les conventions. Là où les frères Wachowski ont utilisé des effets spéciaux fulgurants pour représenter leur Matrice, Folman préfère faire référence à l’univers bien connu de l’animation cartoonesque pour les hallucinations collectives de son humanité futuriste, quitte à donner aux looney tunes quelque chose de dérangeant, de beaucoup trop coloré pour le caractère d’aliénation mentale qu’ils représentent. Ils sont les rêves loufoques et débridés des Hommes, qui, usés par le monde, préfèrent s’imaginer libres plutôt que de continuer à subir le réel.

C’est probablement là la force et la faiblesse du Congrès : le cinéaste soulève mille questions complexes et humanistes pour ne finalement rien raconter d’autre que l’histoire d’une mère effrayée, se dressant à contre-courant pour retrouver son fils. Il est aisé pour le spectateur de se perdre sous cet amoncellement d’idées foisonnantes et bigarrées, parfois difficiles à démêler (où s’arrête le réel et où commence la subjectivité de Robin ?), et le film se cantonne à proposer des pistes de réflexions plutôt que réellement mener à bien ces réflexions. Comme devant un Mulholland Drive, on est emporté dans un tourbillon d’onirisme aussi beau qu’angoissant, et il faut absolument accepter de se laisser porter par la narration pour ne pas s’en retrouver éjecté. Quitte à, peut-être, s’adonner à le revoir, encore en encore, jusqu’à en avoir résolu tous les rouages.

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