La sirène : origines et évolution

La sirène et le pêcheur – Knut Ekval

La figure de la sirène, dont les premières représentations datent de l’Antiquité, n’a cessé en tous temps d’inspirer les artistes. Personnage fascinant, elle est dotée de nombreuses qualités : cette beauté rare posséde un savoir inaccessible aux simples mortels ainsi qu’une voix enchanteresse. Plus qu’une séductrice hors pair, la plupart des récits en font une créature redoutable pour l’homme qui croise son chemin : provoquant la plupart du temps les naufrages de bateaux et le péril de leurs équipages, nous sommes en mesure de nous demander si ce n’est plutôt la raison des hommes que la sirène fait chavirer de ses charmes. Elle se rapproche en cela de la figure de la femme fatale, dont le pouvoir de séduction prend une telle ampleur que le danger n’est jamais bien loin.

La sirène – John William Waterhouse

La sirène – John William Waterhouse

La sirène que nous connaissons aujourd’hui est celle qui nous a été transmise par les représentations médiévales. Cependant la figure de la sirène apparaît dès l’Antiquité, notamment dans la mythologie grecque.
Les premières mentions écrites d’un tel personnage apparaissent dans l’Odyssée d’Homère. Ulysse  est en effet confronté à plusieurs d’entre elles lors de son périple : celles-ci sont lascivement étendues sur un rocher alors que le héros et son équipage voyagent en mer (Episode d’Ulysse face aux sirènes dans l’Odyssée – Traduction de Marie-Leconte de Lisle). Elles sont ici rendues redoutables par leur voix mais aussi leur savoir.
Bien qu’elles ne soient décrites que de façon assez floue dans les écrits homériques, les sirènes sont représentées à l’époque comme des chimères à corps d’oiseau et à tête de femme : on retrouve par exemple nombre de représentations de la rencontre d’Ulysse et des sirènes sur des céramiques.
On retrouve par la suite ces chimères mi-femmes mi-oiseaux dans les Métamorphoses d’Ovide.

Amphore grecque représentant la rencontre d’Ulysse et des Sirènes

Les sirènes – John William Waterhouse
Tableau représentant la rencontre d’Ulysse et des sirènes. L’équipage a de la cire dans les oreilles pour ne pas entendre leur chant. Ulysse est quant à lui ligoté au mât du bateau, afin de pouvoir écouter le chant des sirènes sans se jeter par-dessus bord.
Une autre des origines de la sirène se trouve dans la mythologie scandinave, bien que celle-ci nous laisse peu de matériau pour son étude. Le premier texte y faisant référence a été écrit au  13ème siècle, il s’agit de l’Edda de Snorri Sturluson. Bien que ce semble être un recueil des folklores et mythologies scandinaves, nous ne pouvons être certains que des sources n’aient pas été puisées dans les mythologies celtes. Bien qu’elle soit méconnue, c’est à cette sirène scandinave que ressemble le plus la sirène que nous connaissons, celle rendue populaire par le Moyen-Âge.
La sirène – Arnold Böcklin (1887)

Arnold Böcklin (1886)

La représentation de la sirène au Moyen-Âge se trouve essentiellement dans les bestiaires ainsi que sur les façades de bâtisses religieuses.
Les bestiaires sont des répertoires médiévaux où se côtoient animaux exotiques et créatures mythologiques.
Les déplacements au Moyen-Âge étant plus que limités, il n’est pas totalement saugrenu qu’à côté d’animaux exotiques comme l’éléphant ou le rhinocéros l’on compte des créatures mythiques comme les licornes, les griffons, les dragons ou encore nos chères sirènes. En effet, la matière de ces bestiaires est généralement puisée dans la Bible ainsi que dans les textes et œuvres antiques. Or, ceux-ci présentent aux même côtés animaux réels et figures surnaturelle.
A côté du dessin ou de la gravure représentant la créature en question, on trouve une brève description comportant ses principales caractéristiques. Nombre de bestiaires à caractère chrétien prêtent également aux animaux et créatures mentionnées des propriétés morales, dans le but d’être utilisées pour ses sermons. Mais l’on trouve également nombre de bestiaires laïques où l’ouvrage puise dans une veine davantage didactique,  philosophique ou courtoise.
Bestiaire d’Amour-Richard Fournival (1250)

Bestiaire de Philippe de Thaon (1125)
On retrouve également des sirènes sur nombre d’édifices religieux bâtis à l’époque romane.
La sirène qui y est représentée a d’abord, dans un phénomène d’inversion, une fonction protectrice : on la retrouve ornant les seuils de nombreux édifices. C’est le cas pour les édifices du Poitou, dont les façades présentent des sirènes de façon récurrente.

Eglise Saint-Ethrope de Saintes, Poitou
Conjointement, dans le discours religieux chrétien, la sirène devient peu à peu le véritable symbole de la luxure : corps nu, chevelure abondante, double-queue représentant l’attribut sexuel. Elle devient, en outre, un véritable démon, un symbole du vice, et s’oppose à la vierge et à la femme mariée.

Basilique de Brioude, Auvergne
Cette image très négative de la sirène évoluera avec l’apparition d’un art laïque, principalement avec l’apparition de la Matière de Bretagne qui met le merveilleux et le folklore à l’honneur, même si le fond reste très chrétien (les légendes arthuriennes, qui apparaissent dès le 13ème siècle, en sont les principales illustratrices ; voir aussi Les Lais de Marie de France qui mettent le merveilleux à l’honneur et regorgent de motifs littéraires fantastiques médiévaux).
L’apparition du fin’amore (amour courtois) à la même époque participe également, bien qu’indirectement, à redorer l’image de la sirène en séparant la gente féminine du statut démoniaque qui lui colle à la peau (voir les ballades romantiques de Guillaume de Machaut, puis l’œuvre féminine de Pernette du Guillet).
Toutes ces évolutions nous permettent de retrouver, bien plus tard, une sirène à l’aspect moins effrayant dans le conte La petite ondine de Hans Andersen (1837).

 

 

The Land Baby – John Collier (1899)

~ ~ ~ ~

Quelques poèmes à propos de sirènes :

Le vaisseau d’or, d’Emile Nelligan
Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif:
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève?
Qu’est devenu mon coeur, navire déserté?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve!

~ ~ ~ ~ 
Les sirènes, Albert Samain 

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Les flots voluptueux ruisselaient d’harmonie
Et des larmes montaient aux yeux des matelots.

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les rochers,
Une haleine de fleurs alanguissait les voiles ;
Et le ciel reflété dans les flots pleins d’étoiles
Versait tout son azur en l’âme des nochers,

Les Sirènes chantaient… Plus tendres à présent,
Leurs voix d’amour pleuraient des larmes dans la brise,
Et c’était une extase où le coeur plein se brise,
Comme un fruit mûr qui s’ouvre au soir d’un jour pesant !

Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux,
Le vaisseau s’en allait, enveloppé de rêves ;
Et là-bas – visions – sur l’or pâle des grèves
Ondulaient vaguement des torses amoureux.

Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant,
Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues
Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues,
Roulaient et déroulaient leurs volutes d’argent.

Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail
Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines,
Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines,
Tendaient lascivement des pointes de corail.

Leurs bras nus suppliants s’ouvraient, immaculés ;
Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d’algues vertes,
Et, le col renversé, les narines ouvertes,
Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés !…

Des lyres se mouraient dans l’air harmonieux ;
Suprême, une langueur s’exhalait des calices,
Et les marins pâmés sentaient, lentes délices,
Des velours de baisers se poser sur leurs yeux…

Jusqu’au bout, aux mortels condamnés par le sort,
Choeur fatal et divin, elles faisaient cortège ;
Et, doucement captif entre leurs bras de neige,
Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort !

La nuit tiède embaumait…Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Et la mer, déroulant ses vagues d’harmonie,
Étendait son linceul bleu sur les matelots.

Les Sirènes chantaient… Mais le temps est passé
Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines,
Où l’on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes,
Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé.

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