Edouard Dubus, ou la triste joie d’être décadent.

« Dans les dérèglements du corps, c’est toujours notre âme qui agit, et tourmentée à l’infini où elle voudrait s’amalgamer, entraîne de bourbier en bourbier son misérable compagnon ».
 (Le crépuscule des dieux, Elémir Bourges)

I.                   Monsieur Morphe.

Obscure, la vie d’un décadent se balance et rugit dans le chaos de ses éclats, et se perd nécessairement dans la difformité de son cri. Et si elle paraît  toujours repousser son naufrage en ce qui nous semble un mouvement régulier, rythmé par les saccades du corps et de l’esprit, tous deux à genoux, c’est parce qu’on ne parvient pas à distinguer, peut-être même à imaginer, ce grésillement brutal de l’être qui déchire, sans un trajet vraiment assigné, l’ombre qui rappelle une sorte de convulsion chez ce qui vit. D’une certaine manière, sa vie est toujours déchiffrement. Un chaos de sensations ne s’explique pas ; il est un point, une sphère d’éclats obscurs qui embaume les regards qui viennent s’y planter. Obscure est la vie d’Edouard Dubus, méconnu fondateur du Mercure de France, pantin mort et échoué parmi les chiottes, surement fraîches, de la place Maubert en 1895. Pourtant, il est apprécié de ses contemporains pour son héroïsme dans la consommation de substances  diverses et même loué par Gustave Kahn qui d’habitude ne peut s’empêcher de condamner à peu près toute la vie littéraire de ces années : « Les mages ? Gens très contaminants pour ceux qui les approchent. Il y a un mage sérieux, un seul, c’est Edouard Dubus ».

Mais toujours tu réponds : je n’aime
Que les hauteurs vierges encore,
Je sais bien que mon vain essor
S’y brisera, je pars quand même
(Les ailes folles)
Avec sa sale gueule et son whisky, Dubus appliqua à la lettre le balancement du décadentisme dans une vie qui se berce et se noie sous toutes les poses, tous les spleens et toutes les névroses, toutes les outrances rageuses et autres excès de l’époque. D’ailleurs, c’est peut-être cette frénésie, que son existence porte tragiquement dans chacune de ses respirations,  qui le sauve de la caricature, et le rend touchant tant son échec est humain, et l’excès celui d’un enfant qui se brûle. Dandy, activiste littéraire féru d’occultisme, d’alcool et d’opium,  de morphine mais surtout de poésie (qu’on aimera à penser comme la cause principale), il aura passé des mois entiers en HP avant cette chute qui est la sienne. Laurent Tailhade fait le récit de cette mort impromptue (ou peut-être pas tant que ça) dans la préface des œuvres complètes du poète :
« Le 20 juin 1895, vers 4h de l’après-midi, fut trouvé aux latrines de la place Maubert le cadavre, gisant, d’un inconnu. Mort foudroyante ou syncope ? Les garçons de police, mandés pour le constat, fouillèrent tout d’abord avec minutie chaque vêtement de l’étranger ; ensuite de quoi, prenant garde qu’il respirait encore ; le firent conduire d’urgence à la Pitié. Une seringue de Pravaz, recueillie dans sa poche, ainsi que deux fioles contenant quelques gouttes d’une liqueur amère, donnaient la plus grande vraisemblance à l’hypothèse d’un suicide manqué.
Admis à l’hôpital sans rien que ne dévoilât son identité, l’agonisant de la place Maubert, expirait deux jours après. Il ne s’était point éveillé de la torpeur comateuse ; il n’avait pu fournir, avant l’heure suprême, aucun indice propre à désigner les siens. Dans l’amphithéâtre, la table de dissection attendait sa dépouille, parmi cette foule anonyme de cadavres qui, chaque jour, paient à la Science future une rançon de ‘’chair à faire pauvreté’’ ».
Plein d’affections Il ne peut même s’empêcher de demander, comme dans une sorte d’aveu étonné :
« Ce mystérieux personnage dont les jours s’achevaient d’une manière à la fois si triviale et si pathétique, n’était-ce point un confrère, un artiste faisant gloire de s’adonner à l’opium, au hachisch, à la cocaïne, sans préjudice de l’alcool et autres vulgaires excitants ? »
Et puis, un ami vient l’apercevoir; là c’est la compréhension, la vision d’une chute poussée à son terme, du mouvement immobile :
« Couché sur le marbre hideux, il eut vite fait de reconnaître son collaborateur au Mercure, son ancien ami, le poète Edouard Dubus, mort en la trente-deuxième année de son âge, emporté par la tuberculose, qu’aggravait sinistrement cette bizarre hygiène de poisons. »

II.                 Le temps de la Chute.

C’est l’hiver : plus une rose,
Plus de lyrique névrose
Plus de soleil dans le vin ;
L’amour est un jeu morose ;
Tout est vide, tout est vain.
(Chanson)
Echoué ainsi, comme la baleine (et non pas ici l’albatros) qu’il était mais circulant toujours dans ces rues qui traversent Paris, à trente-deux ans, Edouard Dubus ne laisse derrière lui qu’un seul recueil de poèmes, finalement aussi échoué que lui ; Quand les violons sont partis. S’il n’est pas le bouleversement poétique qu’on aura prêté aux vrais-faux poètes maudits du siècle (qui peut dire encore que Baudelaire, Rimbaud, Verlaine… ont jamais vraiment été maudits ?), du moins détient-il l’authenticité du rêve et la cruelle sensation d’une inéluctable chute :
Tu veux du Ciel, toujours du Ciel,
Et les ailes folles, tu voles
Vers les décevantes idoles
D’un Eden artificiel
(Les ailes folles).
Dernier héritier des Villers et Barbey, Saint Pol Roux et Corbière, ses poèmes portent le désespoir mélancolique d’un siècle qui a vu se rejouer tragiquement, de manière absurde, révolutions et monarchies, empires et républiques, et en chantent l’interminable crépuscule en ces adresses rêvées à la femme idéale qui jamais ne vient :
Mais son âme est un soir d’été pourpre d’éclairs
Retentissant d’un vent d’épouvante, qui brise
Les fleurs falotes et les hauts calices clairs
Epris de ciel limpide et de soupirs de brise
Elle paraît ainsi bien Reine pour ces temps
Enveloppés de leur linceul de décadence
Où toute joie est travestie en Mort qui danse
(III)
On retrouve les échos d’un pantoum de Baudelaire (Harmonie d’un soir) où la disparition perpétuelle du monde en un mouvement de sens effacé devient ici le naufrage indéfini d’un homme et d’un siècle qui tentèrent, tant bien que mal, d’apprendre à lire dans le noir (peut-être jamais sans vraiment le faire) avec leurs langues de feux :
Une flamme jaillit, s’abat, et se redresse,
L’or palpitant s’allie au rose frémissant ;
Une voix d’autrefois hésite en sa caresse,
Cheveux épars, s’incarne en un rêve éblouissant
L’or palpitant s’allie au rose frémissant,
Mille langues de feux se meurent réunies ;
Cheveux épars, s’incarne un rêve éblouissant
On poursuit un vain leurre en folles agonies
Mille langues de feux se meurent réunies ;
L’ombre viendra bientôt envahir le foyer ;
On poursuit un vain leurre en folles agonies
La vision dans la brume va se noyer
L’ombre viendra bientôt envahir le foyer
Un peu de cendre exhale une tiédeur bleuâtre ;
La vision dans la brume va se noyer :
Un pâle papillon bat de l’aile dans l’âtre.
(Pantoum du feu)

III.              Elans nihiliste…

Et toujours désormais, on rêve avec le frisson, on montre les dents quand on sourit, et on refuse la pleine vision en riant d’un rire de Pierrot, mais d’un Pierrot tuberculeux (qui rappelle peut-être le Hamlet de Laforgue). Le rêve de la lumière, on le sait bien maintenant, c’est aussi, toujours et surtout, celui d’une ombre qui se penche, menaçante. C’est pourquoi toute Romance ne peut plus être pure, elle est cynique ; et que tout amour renonce à la tendresse, il est sadique :
J’aimerais bien vous égarer un soir
Au fond du parc désert, dans une allée
Impénétrable à la nuit étoilée ;
Satan semant l’ivraie, Felicien Rops
J’aimerais bien vous égarer un soir
Je ne verrais que vos longs yeux féeriques
Et nous irions, lèvres closes, rêvant
A la chanson languissante du vent ;
Je ne verrais que vos longs yeux féeriques.
[…]
Des papillons voltigeraient dans l’ombre,
Et l’aile folle, effleureraient vos mains
Et votre joue aux fugitifs carmins ;
Des papillons voltigeraient dans l’ombre
Auriez-vous peur ? Aurais-je peur aussi
De vos petits frissons dans vos dentelles ?
Vous conterais-je alors des bagatelles ?
Auriez-vous peur ? Aurais-je peur aussi
Quelle serait la fin de l’aventure ?
Un madrigal accueilli d’airs moqueurs ?
Nous fûmes tant les dupes de nos cœurs ?
Quelle serait la fin de l’aventure ?
(Romance)
Fin du rêve, fin du monde. C’est la chute toujours nouvelle, et qui n’a pas changé. C’est l’adieu aux soupirs et aux baisers :
Au glas du vent, la fleur d’illusion se brise,
Et, comme elle se meurt, dans l’atmosphère grise
De ses yeux mystérieux luisent d’un rire froid
(Sonnet d’hiver)
Et on reconnaît l’ivresse de ces chants d’aurore et de minuit à laquelle tenait tant Nietzsche. Mais que Dubus ait lu Nietzsche ou non, la chose est de peu d’importance. Le principal étant de percevoir ce vertige poétique comme moyen coïncidence parfaite entre le poète/sujet et l’autre, le monde, sous  ce même soleil brisé qu’est celui de la fin de siècle, de la décadence :
Et dès lors, vagabond des ravins,
On aura, comme juste abri des songes vains,
Après les jours de deuil, où planent les désastres,
Les claires nuits d’hiver, où grelottent les astres.
(Mensonge d’automne)
Au bout de la nuit décadente… « le poète lépreux » (Schwob).
« Les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanterait peut-être. »
Baudelaire, Les paradis artificiels.
Au bout de la nuit décadente se tient l’aurore de l’ombre, bercée de vapeurs mortelles. Le poème se piège dans un présent interminable, secoué par la contemplation incessante de la disparition et du vide :
L’or rosé de l’aurore incendie
Les vitraux du palais où se danse
Une lente pavane affadie
La chute de Lucifer, Gustave Doré.
Aux parfums languissants de l’air dense
[…]
On s’en va, deux à deux sans étreinte,
Sans cueillir un lambeau de dentelle
Ecoutant tout rêveur, mais sans crainte,
Le bruit sourd de son cœur qui pantèle.
Pour défaillir, ne faut-il pas qu’on oublie
Le triste éveil d’une ancienne folie ?
Dans la salle de banquet nue et vide
Reste seul un bouquet qui se fane,
Pour mourir du même jour livide
Que l’espoir des danseurs de pavane.
L’éclat falot de la bougie agonise
A l’infini, dans les glaces de Venise
(Aurore)
La douloureuse sincérité qui perçoit le naufrage du monde et des êtres est finalement la trace de l’écriture poétique de Dubus. Face à elle, face à la réalité d’une souffrance absolue, face à son débordement total de sens, et son prolongement incohérent et chaotique dans le corps, le poète morphinomane suit la courbe du temps, et s’effondre avec elle. Si les chercheurs de paradis creusent bien leur enfer, ils ont du moins l’héroïsme du désespoir, acceptant de sombrer avec le monde dont ils parcourent les ruines, que ce soit en crachant une dernière fois ou non à sa face. Ce suicide, toujours quasi-manqué, n’est pas détaché d’une certaine lucidité qui rend possible toute la cruauté d’une vie qu’ils ont choisi de vivre en acte (d’où le pathétique ridicule parfois de leurs naufrages), de se faire la forme sensible de cette plaie qui parcouraient le monde. La religion propose deux cheminements pour atteindre Dieu : la voie sèche qui passe par la connaissance et l’étude théorique, et la voie humide, celle du cœur et des larmes, du mysticisme. Avec Dubus, on voit bien que si le symbolisme est la voie sèche, le décadentisme est bien la voie humide de toute quête poétique :
Je ne peux vivre avec ma conscience,
Il me fait peur d’aller où sont les maudits.
J’ai bien renoncé pourtant au Paradis,
Cuirassons nos lâches cœurs d’insouciance.
Veux-tu du vin ou du rhum ?
Ou des potions qui donnent la folie ?
Dis-moi donc un moyen sur pour que j’oublie
Cet horrible In secula seculorum !
Le Remords avec sa voix de mélodrame.
Je l’entendrais lorsque sonnera mon glas,
Jetons cet enragé sous un matelas,
Essayons d’étouffer sous la chair notre Âme.

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