Satire sociale et discours d’avertissement dans la série Mariage A-la-mode de William Hogarth, Partie II

Tableau 3: The Inspection
The Inspection (troisième tableau de la série), se déroule dans le cabinet d’un « médecin » français : Monsieur de La Pilule, que le comte et sa (très jeune) maîtresse, viennent consulter. Les quatre personnages présentent des symptômes de la syphilis. Ils sont caractérisés par les taches noirs (sur la femme en rouge et le comte), le mouchoir que la jeune prostituée tient à la bouche cache probablement une plaie : premier symptôme de la syphilis, et enfin par le nez et les jambes tordues du docteur. Le comte tend une boîte de pilules au médecin, cherchant à se faire rembourser face à l’inefficacité de ce traitement. 
La syphilis est un des maux qui ronge la population de l’époque, et se répand majoritairement par le biais de la prostitution ; le remède préconisé alors était un traitement au mercure, sous forme d’onguents, d’emplâtres, de bains, etc. Elle est communément appelé « The Nobleman’s desease », ici, l’ironie du sort veut que ce soit effectivement la maladie du jeune comte. Hogarth attribue la syphilis à nombre des délinquants, pour ainsi dire, de ses peintures et gravures, les stigmatisant et apportant à l’histoire une dimension morale : le coupable d’un vice (ici la luxure et l’infidélité) est puni. 
La critique d’Hogarth va ici plus loin avec la représentation de cette prostituée-enfant. Le choix est intentionnel, Lord Squanderfield pourrait s’offrir les services d’une prostituée adulte ou même d’une courtisane, or il choisit une enfant. Par ce biais, Hogarth dénonce la prostitution enfantine (courante au XVIIIe siècle), comme l’avait fait un pamphlet publié en 1749 : Satan’s Harvest Home, incriminant (entre autre) certains hommes d’une: « preference for young girls, […] some of them hardly high enough to reach a man’s waistband ». Bien que de nombreux critiques d’art tels que Rouquet ou Trustler n’aient pas de « sympathie » pour cette fillette ou l’identifie simplement sous la seule appellation de « petite fille du commerce », sa position dans la composition : sous la canne du lord, marque à la fois son infériorité sociale et son peu d’importance, renforçant par là même son apparente fragilité et sa position de victime. On notera également l’étrangeté du décor, rappelant les Vanités avec le crâne, et les danses macabres médiévales avec la scène dans l’armoire du squelette enlacé à un homme. La proximité du squelette, de l’homme et de la tête à la perruque (symbole du statut social), semble prophétiser la mort imminente du jeune lord. 
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Tableau 5 : The Bagnio
  
Les deux derniers tableaux amorcent la fin tragique et pathétique de l’histoire. The Bagnio expose la mort du jeune comte et The Lady’s Death, celle de sa femme. La scène du cinquième tableau est celle du « bagnio », mot qui désigne au XVIIIe siècle en plus de son sens premier, c’est à dire des bains turcs, un endroit où l’on pouvait louer une chambre sans qu’aucune question indiscrète ne soit posée, c’était aussi un lieu propice à la prostitution. Le jeune comte Squanderfield y surprend sa femme avec Silvertongue : les draps froissés et défaits attestent de la relation adultérine. A la suite de ce qui semble être un duel, l’avocat tue le mari avant de s’enfuir par la fenêtre. La femme est à genoux devant son époux mourant et implore son pardon. 
C’est le tableau le plus sombre de la série, où les seules sources de lumières sont la bougie la lampe et le supposé feu (en bas à droite). Hogarth joue sur l’ironie du sort et les indices prophétiques de la mort du couple : le jugement de Salomon, représenté en arrière plan sur la tapisserie, indique l’inévitable destruction des deux protagonistes. Le miroir derrière la tête du comte mourant rappelle celui dans lequel il s’admirait dans The Mariage Settlement ; il prend alors la signification du miroir des Vanités : la jeunesse et la vie ne sont que temporaires.
Tableau 6 : The Lady’s Death 
The Lady’s Death, comme son titre l’indique a pour sujet la mort par suicide de la comtesse : un flacon de poison a roulé à ses pieds. La raison de ce suicide est la nouvelle de la pendaison de son amant dans le journal (qui se trouve aussi à ses pieds): on distingue le dessin d’une potence sur la première page. Son train de vie de lady s’est arrêté comme le montre le repas frugal sur la table, et les tableaux hollandais représentant des scènes de genre. Ces tableaux sont en totale opposition avec les tableaux de maîtres du vieux comte dans The Mariage Settlement. Suivant la classification esthétique de l’époque, ils renvoient à la condition inférieure qu’occupe à présent la comtesse, qui n’a plus ni haut statut social, ni fortune. 
La fin est à la hauteur des prévisions du peintre : les deux époux et l’amant sont morts, la petite fille née de leur union est elle aussi atteinte de la syphilis comme le confirment la tâche noire sur sa joue et ses jambes paralysées. La cupidité du marchand par contre, est toujours intacte : il vole l’alliance en or de la main de sa fille, conscient que les biens d’un suicidé reviennent à l’Etat. 
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L’idée selon laquelle « Pour instruire, il faut plaire, mais aussi effrayer », est constante dans la série Mariage A-la-mode. Hogarth tourne en dérision l’aristocratie mais aussi la course à l’ambition au travers du mariage de convenance. Le sort funeste qui attend les époux, avertit l’observateur sur la dangerosité de tels usages. Hogarth jouent avec les symboles pour prophétiser la destruction du couple, les chiens enchainé, la tête de Méduse, le cupidon jouant de la cornemuse dans des ruines : le son qu’il tire de la cornemuse symbolise la discordance au sein du couple. Les allégories sont aussi nombreuses et se manifestent généralement dans les sujets des tableaux accrochés au mur, à l’arrière-plan. Hogarth en pointant du doigt les conséquences qu’engendre un mariage arrangé (sous-entendu sans amour ou affection mutuelle), se permet d’autres réflexions sur la société dans laquelle il évolue. L’avidité et le désir de prestige social sont mis en lumière par les personnages des deux pères, la prostitution enfantine est soulignée par la présence de la jeune maîtresse du comte, mais ce sont surtout les maladies vénériennes qui sont mises en lumière. La syphilis étroitement liée à la prostitution, est visible dans tous les tableaux par les tâches noires ou les défauts physiques qui couvrent les visages des personnages (le comte, le médecin, la jeune prostitué, la femme en rouge, et la fille des deux époux). Hogarth l’impose à la fois en tant que punition : rétribution divine et morale du péché de luxure, mais aussi en tant qu’avertissement. L’observateur sait comment le jeune comte l’a contractée, reconnaît la décrépitude physique qu’elle entraîne mais est aussi rendu conscient qu’aucun traitement (même au mercure) n’est efficace et ne peut guérir cette maladie. 
Hogarth tourne en ridicule les personnages et la sphère sociale dans laquelle ils évoluent. Il parvient à introduire à la fois des comiques de situations et une dramatisation de ces mêmes situations : cette dualité caractérise sa satire. L’attitude des deux pères est tournée en dérision : l’un arrogant et prétentieux, ne se souciant que de son lignage ; l’autre cupide, avide de reconnaissance sociale. Tous les deux vendent littéralement leurs enfants qui sont dès lors victimes du stratagème de leurs parents. 
The Mariage Settlement incorpore le comique et le ridicule au drame de ce mariage qui est prophétiquement annoncé comme un échec retentissant. Il en va de même pour le second tableau, où les époux vivent, d’une certaine façon, deux vies séparées. Les éléments comiques sont apportés par le visage satisfait de l’épouse ou encore par le bonnet qui dépasse de la poche du lord ; mais le désordre dans la pièce, les factures, le décor pictural rappellent la précarité de leur union. 
La lisibilité des tableaux et le fourmillement d’indices et de symboles, donnent à l’observateur plein accès à la compréhension de l’œuvre dans sa totalité (les six épisodes). L’aspect narratif comme le souligne Robert Cowley, assure quant à lui une fluidité dans la lecture de la série et le divertissement de l’observateur. La lecture de cette œuvre n’est cependant pas entravée par le nombre de personnages ou la multiplicité des symboles, grâce à l’équilibre de sa composition. Les protagonistes sont placés au centre et l’histoire se déroule à partir d’eux, suivant leurs positions et leurs expressions. L’arrière-plan est lui propice aux allusions et allégories. Les personnages secondaires quant à eux, viennent appuyer et confirmer la situation de chaque épisode. Dans The Toilette, par exemple, Silvertongue et la comtesse sont mis en avant, leurs positions témoignent de leur intimité ; les personnages secondaires montrent la prétention de cette « fille de marchand » qui joue à la grande dame suite à son nouveau statut social, en organisant une réception « à la française » dans sa chambre à coucher, entourée de personnages grotesques : on y retrouve un nain, un maître de ballet, un valet de chambre, etc. Le petit page, en bas à droite pointe les cornes d’une figurine d’Actéon, symbolisant par là l’infidélité de la comtesse. 
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Cette lisibilité, la narrativité de cette série, la satire sociale et le discours moral (voire moralisateur) qu’elle produit, pourrait d’une certaine façon assimiler Mariage A-la-mode à un pamphlet artistique et pictural. La virulence avec laquelle William Hogarth dépeint l’inutilité d’un mariage de convenance, le ridicule d’une course à l’ascension sociale, les sous-entendus concernant la prostitution ou les « nobleman’s deseases », telles que la goutte ou la syphilis ; puis l’échec par avance connu de l’union, s’apparenterait alors à un engagement, une prise de position personnelle du peintre. Le ton satirique, le grotesque de certains personnages (le marchand, le médecin, etc.) attaquent le fondement de la société dans laquelle il évolue, où règnent les conventions sociales figées, et où l’on prête une oreille sourde aux maux et problèmes de l’époque. 
Hogarth signe donc une œuvre satirique et éthique, où ridicule et pathos instruisent et avertissent le lecteur-observateur des tenants et aboutissants d’un « mariage à la mode ». 
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 Bibliographie: 
 ALTICK, R. D., « Humourous Hogarth : His Litterary Associations », in The Sewanee Review, vol. 47, n° 2, The John Hopkins University Press, 1939, p. 265-267. 
BINDMAN, D., « William Hogarth – (1697- 1764) », Oxford Dictionary of National Biography [en ligne], http://www.oxforddnb.com/public/dnb/13464.html, consulté le 24/12/2013. 
COWLEY, R., Mariage A-la-mode : A Review of Hogarth’s Narrative Art, Manchester, Manchester University Press, 1983, 177 p. 
HASLAM, F., From Hogarth to Rowlandson : Medicine in Art in Eighteenth Century Britain, Liverpool, Liverpool University Press, 1996, 341 p. 
HOGARTH, W., The Analysis of Beauty, Londres, Joseph Burke & Clarendon Press, 1955 (1er éd. 1753), 248 p. 
JARRETT, D., England in the Age of Hogarth, Yale, Yale University Press, 1986, 223 p. PAKNADEL, F., « Quelques réflexions sur image et société dans l’œuvre d’Hogarth », in Bulletin de la société d’études XVII-XVIII, anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles, n°33, 1991, p. 77 – 91. PAULSON, R., Hogarth : His life, art and time, Yale, Yale University Press, vol. 1, 1971, 558 p.

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