Variation autour du mythe de Vénus de nos jours

Les mythes sont éternels et à jamais renouvelables : nous proposons dans cet article de faire un petit panorama de la réactualisation du mythe de Vénus dans les domaines artistiques de nos jours – à savoir la musique électro, Photoshop et le cinéma. Le mythe de Vénus est adaptable d’époque en époque, il s’actualise parfaitement. Vénus est une représentation, celui d’un idéal ; elle est le symbole de la Femme, entre déesse et humaine, force et fragilité : la Femme est double, elle est représentations et être de chair.

MUSIQUE – Veneris Dies de Vendredi


VENDREDI-VENERIS-DIES
Veneris Dies est le premier Ep du groupe Vendredi, il est produit par le label indépendant NØ FØRMAT. L’album prend pour axe le jour vendredi (qui est d’ailleurs la traduction du titre latin de l’Ep) : par cette vénération du 5e jour de la semaine, le groupe Vendredi offre une lecture électrisante de la mythologie grecque et de Vénus.
Duo parisien formé de Pierre-Elie Robert et Charles Valentin, Vendredi développe tout un imaginaire autour de ce jour de semaine, et exploite notamment sa dimension mythique : vendredi est le jour associé à la déesse Vénus. Le sanglier de la couverture de l’album rappelle l’histoire tragique de la mort d’Adonis, tué par un sanglier sous le regard de sa bien-aimée, Vénus. Ce premier Ep fait l’objet d’un travail conséquent : tout est lié, tout a été pensé soigneusement. Vendredi compose son électro à partir de bruits naturels, d’instruments, et de voix qu’ils enregistrent eux-mêmes, les retravaille et les re-sample afin d’obtenir un artefact d’abstract hip-hop modernisé. Le duo revisite le mythe de Vénus et se l’approprie. La vidéo de leur morceau « Chiara » donne à voir une animalité féroce chez l’homme : la nature vient substituer à la blancheur des dieux et déesses, la terre et le sang. La vidéo de « Chiara » rappelle que Venus est la fille de Gaïa, déesse chthonienne de la création et de la terre à qui l’on sacrifiait des êtres de chair pâle. Chiara représente la force de sa descendance divine et la fragilité de sa condition d’humaine, contrainte aux nécessités du corps.
« Chiara » une vidéo fascinante, entre attraction et répulsion, beauté des corps et tuerie sauvage. Âmes sensibles s’abstenir.

Veneris Dies est un album concept : il est structuré et raconte une histoire, une vie, voire la vie. Il débute avec le titre « Naissance » et se termine avec « Venise », ville qui possède tout un imaginaire morbide construit par la mort de Richard Wagner à Venise et par la nouvelle Mort à Venise de Thomas Mann. Le morceau se termine d’ailleurs sur les tintements d’un clocher, ou, si l’on suit la logique, sur un glas, accompagné d’un curieux brouhaha de foule.

ARTS PLASTIQUES – Venus Projectd’ Anna Utopia Giordano


Si Vénus est un lien évident avec l’Antiquité, les déesses et la création, aux origines de ce qui fait l’Homme, elle est aussi pour les arts plastiques la peinture des corps féminins et une représentation de l’idéalisation de la femme. Par son Venus projectAnna Utopia Giordano, artiste italienne, actualise les grandes représentations picturales de la déesse Vénus avec les normes de beauté de nos jours grâce aux techniques modernes de retouches d’images.

Vénus endormieArtemisia Gentileschi, Huile sur toile, (94 × 144.1 cm), Virginia Musuem of Fines Arts, 1625-30.

«Qu’est-ce qui serait arrivé si la norme esthétique de notre société avait appartenu à l’inconscient collectif des plus grands artistes du passé?»                                                                                                                                                     – Anna Utopia Giordano

Vénus endormie, retouché par Anna Utopia Giordano,  Venus project, 2011.

Par ce projet, l’artiste critique le monde contemporain et notamment les médias qui usent à outrance des techniques de retouches informatiques sur image pour vendre et diffuser une fausse perfection des corps féminins. Avec Photoshop, Anna Utopia Giordano reproduit les standards esthétiques que la société contemporaine projette dans les médias (et autres). Non seulement l’artiste critique la manipulation informatique de l’image, mais en outre la facticité même des corps : Anna Utopia Giordano fait subtilement apparaître une poitrine raide, bombée par une prothèse. Ce que les médias nous vendent, ce sont des corps d’adolescentes hyper-sexualisés, des Lolita plutôt que de véritables femmes : une représentation de la femme qui complexe tout autant les femmes que les hommes qui doivent alors être à la hauteur d’une perfection poussée aux extrêmes. 
Ce qu’il faut aussi comprendre par ce projet, c’est que les standards de beauté varient selon les époques : des membres hypertrophiés de la Vénus de Willendorf de l’époque Paléolithique à la femme svelte des 60’s, de la beauté grecque des corps presque masculins à la jeune fille nubile du Moyen-Age, de la sophistication du Grand siècle à la mode garçonne des Années Folles, etc.  Car comme l’a dit Cocteau : la mode, c’est ce qui se démode.

CINÉMA – La Vénus à la fourrure de Roman Polanski

Vénus, c’est le mythe, reproduit en arts, mais c’est aussi la femme et son érotisation : de la Venus erotica d’Anaïs Nin à La Vénus à la fourrure de Sacher Masoch, la déesse est aussi synonyme du pouvoir sexuel de la femme.
La Vénus à la fourrure, tout comme Venus Project, dispose de nombreuses strates temporelles : du mythe antique de Vénus au tableau du Titien, du roman de Sacher-Masoch à la mise en scène théâtrale de David Ives, et au cinéma de Polanski.
Le film est adapté de la pièce de théâtre de David Ives, elle-même inspirée du roman de Sacher-Masoch. Le film est basé sur plusieurs mises en abyme, dont notamment celle  d’un metteur en scène (Thomas joué par Matthieu Amalric) qui adapte le roman en pièce de théâtre. Wanda (jouée par Emmanuelle Seigner), une actrice, arrive en retard lors du casting pour le rôle de Wanda Von Dunajew, la Vénus à la fourrure mais parvient tout de même à convaincre Thomas de faire un essai. Lorsque Wanda interprète le rôle de la Vénus à la fourrure, Thomas est extrêmement troublé : l’actrice Wanda devient déesse et domine Thomas, l’homme. Quand Wanda joue, c’est elle qui a le pouvoir, non seulement par son rôle, mais par sa manière de mener le jeu. Le rapport de force, la domination de l’homme par la femme telle que le présente le roman de Sacher-Masoch commence alors : Wanda se fait petit à petit metteur en scène et Thomas agit sous ses ordres.

Par son film, Polanski nous montre que, bien que la Vénus soit d’inspiration d’autres temps, elle vit toujours en la femme : Vénus est éternelle, elle n’est pas un mythe, mais une part même de la Femme.
Sacher-Masoch, qui est-il ? C’est le docteur Richard Von Krafft-Ebing qui crée le néologisme « masochisme » sur une dérivation du nom de Masoch et pour cause : le roman de Sacher-Masoch est l’un des premiers à décrire les amours passionnées d’un couple sous forme d’esclavage mutuel et consenti. Un autre visage de la cruauté fait jour: une cruauté contractuelle et mise en scène, contrôlée. Dans le roman (paru en 1870), le personnage Séverin voue une véritable admiration pour la déesse Vénus et adopte une attitude quelque peu fétichiste à l’égard d’une statue la représentant : il se rend régulièrement dans un jardin afin de baiser les pieds de sa bien-aimée de marbre. La rêverie de Séverin quant à la Vénus est nourrie de l’imaginaire amené par La Vénus au miroir du Titien dont un de ses amis en possède une représentation. On perçoit sur le tableau, le drapé de fourrure qui recouvrement chastement la Vénus. Séverin rencontre plus tard une femme, Wanda, qui le séduit par sa vision non-conventionnelle de l’amour, il transpose ainsi son adoration de la statue à Wanda. La relation Séverin/Wanda se conçoit plus sur la forme d’un contrat que celle d’un couple amoureux. Séverin précise dans le roman qu’il n’y a pas de sentiments amoureux à proprement parler, mais plutôt une soumission physique qui croît et devient presque essentielle. Complexe donc que cette relation contractuelle qui fait signer Séverin à consentir à toutes les humiliations infligées par Wanda, qui en échange doit respecter l’idéal féminin de Séverin et porter de la fourrure afin d’incarner la grande Catherine de Russie, cette Vénus du Nord. Voilà donc sommairement l’arrière plan littéraire qui sert de matrice au film de Roman Polanski.

Vénus au miroir, le Titien, Vers 1555. Huile sur toile, 124,5 × 105,4 cm. National Gallery of Art, Washington D.C.

Une réflexion sur “Variation autour du mythe de Vénus de nos jours

  1. Un article intéressant. La partie sur le « Venus Project » d'Anna Utopia Giordano (que je ne connaissais pas ; merci de la découverte) m'a évoqué le « Soliloquy II » de Sam Taylor-Wood, qui cite quant à lui la « Vénus à son miroir » de Vélazquez. La démarche n'est pas la même, bien sûr, mais c'est un autre bel exemple d'actualisation d'une peinture du XVIIème siècle mettant en scène Vénus…

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