Amour, Violence et Nature : la passion animale chez Andrea Arnold et Jacques Doillon

Wuthering Heigts d’Andrea Arnold et Mes Séances de lutte de Jacques Doillon illustreront la thématique de cet article, à savoir « Amour, Violence et Nature : la passion animale ». Dans les films cités, la relation entretenue par les couples est des plus singulières : plutôt qu’une passion dite amoureuse, le focus est mis sur celle animale où la nature prend le dessus sur les êtres. L’on considérerait la passion amoureuse comme celle dépeinte dans les grands classiques, avec un rejet de l’autre, voire une haine, mêlé d’un profond désir ; la passion animale ne se conçoit pas dans la haine et le rejet de l’autre, mais plutôt dans des rapports animaux de domination, avec comme point de départ, une attirance mutuelle et assumée.
Andrea Arnold a adapté le roman d’Emily Brönté, Wuthering Heights, en 2011 : le film retrace la jeunesse du couple mythique formé par Catherine Earnshaw et son frère adoptif Heathcliff. Le récit est centré sur l’évolution de la relation des personnages, de l’adoption d’Heatcliff par le père de Catherine, jusqu’à la fin de leur relation. Une grande partie du film est réservée à l’adolescence des personnages dans les plaines et la tourbe de Wuthering Heights. 
Jacques Doillon en 2013 a écrit et réalisé Mes Séances de lutte : le film raconte l’histoire d’un couple, Elle et Lui. Ils habitent tout deux à la campagne et sont voisins, un soir Elle passe la nuit dans la chambre d’ami de Lui, dans la nuit, Elle, en plein crise d’angoisse, rejoint Lui dans sa chambre, mais rien ne se passe, si ce n’est l’amorce de leur relation. Elle, quelques temps après, revient à la campagne chez son père pour assister à son enterrement, juste après, Elle retrouve Lui pour demander des explications et recréer la scène de la soirée où tout aurait pu commencer. Il s’ensuit des séances de lutte, autant physiques que verbales. 

Nature et Animalité

La nature, la campagne, l’isolement, sont des éléments clés des films réunis. Dans Wuthering Heights, la relation nait loin de toute civilisation, à plusieurs km de la prochaine habitation ; la nature est présente avec force, la boue s’infiltre dans la maison des Earnshaw car ne quitte jamais leurs chaussures : Catherine et Heathcliff sont des êtres naturels et préfèrent l’extérieur pluvieux à l’intérieur humide ; les deux adolescents embrassent complètement leur part animale et se complaisent dans la bourbe des plaines de Wuthering Heights (qui est aussi le nom de la maison de Catherine). 
Cette isolation, loin de Wuthering Heights qui représente l’espace social, de civilisation, leur permet de s’abandonner à leur instinct animal et de découvrir l’autre et son corps. Dans une scène, Catherine lèche les plaies qu’Heatcliff a dans le dos, et leur premier contact érotique se fait dans une animalité des plus pures et des plus simples.
Dans Mes Séances de lutte, la scène se passe à la campagne, dans un endroit bucolique, où la nature est fleurissante, propre et contrôlée. Les scènes ont principalement lieu dans la maison de Lui : sous la caméra de Doillon, la jolie demeure devient un champ de bataille où l’espace est utilisé pour immobiliser et maîtriser son adversaire : on enroule dans un tapis, on piège dans un placard et on coince l’autre dans les recoins des escaliers. La scène dans les escaliers du film de Doillon rappelle celle de David Cronenberg dans son film A History of Violence où une rixe féroce se transforme en désir sexuel violent. Chaque élément anodin de la vie quotidienne devient objet de lutte, et même un filet de volley rappelle le match qui se joue entre les deux adversaires et partenaires.
Mais quand la lutte se transforme pour la première fois en acte sexuel, c’est une rivière bourbeuse que choisit le réalisateur : instinctivement, le couple s’enfonce dans la forêt pour se donner à l’autre, complètement, dénué de tout inhibition, réduit à un état total de nature, un état animal, loin de la civilisation et des normes sociales.

Amour et Violence : la lutte des corps

On pourrait inclure The Piano de Jane Campion à la thématique, où la nature primitive de la Nouvelle-Zélande du XIXe siècle fait ressortir la bestialité des hommes ; dans ce film, Ada jouée par Holly Hunter et George Baines, interprété par Harvey Keitel, passent de scènes de violence et de rejet avant de s’adonner à une passion mutuelle. La relation entre Ada et Baines est à la base alimentée par un désir bestial et par une répulsion, qui se mue par la suite en fascination ; or dans la relation de Catherine et Heathcliff et de celle de Elle et Lui, les combats au corps à corps ne sont pas motivés par la répulsion : la violence fait partie intégrante de l’acte sexuel, elle en est le préliminaire. Ils ne se débattent pas, les couples s’échauffent et accroissent ainsi leur désir de posséder l’autre.
Pour Catherine et Heathcliff, le combat est une manière d’exprimer leur proximité et leur amour, c’est après une scène de combat dans les plaines boueuses qu’ils connaissent leurs premiers émois sexuels. Les deux jeunes adolescent n’ont guère eu de modèle amoureux pour les guider sur les pas des rapports amoureux : leur premier rapport est instinctif, amené par leur animalité, naturellement. Le rapport de domination est essentiel dans la notion de passion animale : dans Wuthering Heights, le rapport de domination varie entre les rapports de force physique (où Heathcliff à l’avantage comme on le voit sur les images ci-dessus et ci-dessous) et les rapports de classes sociales (qui posent Catherine en position de dominante).
Le rapport de force pour le couple de Jacques Doillon va davantage se jouer sur le mental, qui par la suite va influer sur le physique : les luttes sont accompagnées d’une joute verbale pour déstabiliser complètement l’autre. Elle et Lui se battent initialement pour se vider mentalement, se purger de toute la rage accumulée et de sentiments non abréagis. Les luttes acharnées préparent le couple à vivre pleinement leur passion, à posséder l’autre complètement, physiquement et mentalement. Le couple s’aime depuis leur première rencontre mais n’avait pu s’unir charnellement car n’était pas disponible émotionnellement : la lutte les libère, mais elle fait aussi partie intégrante de leur passion, elle amorce le désir sexuel. La lutte dans les relations animales est essentielle pour conduire à un abandon total de soi à l’autre.

Ainsi la passion animale implique un rejet des normes sociales et un espace hors de toutes civilisations oppressantes. L’instinct et l’état de nature prennent le dessus sur la culture, pour au final aboutir à une relation pure.

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