Miss Charity, de Marie-Aude Murail

« Ma cousine faisait un beau mariage, alliant sa fortune à une fortune encore plus grande, ce qui, selon maman, devait être le but de toute fille bien élevée » p. 230.
Si vous ne connaissez ni Miss Charity ni son auteure Marie-Aude Murail, peut être que la citation placée comme avant-goût aura attisé votre curiosité. Écho des premières lignes d’Orgueil et Préjugés, loin de moi l’idée de la défendre ou de la contredire – après tout, un bon parti est un parti à prendre… 
Publié en 2008 chez L’école des Loisirs, le récit s’inscrit dans le contexte socio-culturel et historique de la bourgeoisie victorienne, entre 1870 et 1920. Écrit comme une autobiographie fictive, le lecteur est immédiatement happé par l’univers poétique et décalé du personnage, qu’il suit dans toutes les petites péripéties et grands tournants de sa vie. La narratrice et protagoniste Charity Tiddler, est librement inspirée de l’auteure et illustratrice britannique Béatrice Potter, dont le lapin emblématique bondit sur toutes les pages. 
Charity est une petite fille pleine de vie mais qui s’ennuie, là-haut, toute seule au dernier étage dans la nurserie, avec pour unique compagnie celle de sa bonne un peu folle, la rousse Tabitha. C’est une petite souris qui aura raison de son isolement ; commence alors une succession sans fin d’expériences pseudo-scientifiques, d’un aménagement de la nurserie en asile animalier, d’un engouement pour la mycologie, et d’une passion sans freins pour les monologues shakespeariens. 
La vie de cette demoiselle ne s’écoule cependant pas sans heurts. Conventions familiales et sociales la rappellent souvent à l’ordre: originalité et indépendance ne rimant pas avec bienséance.
La place réservée aux femmes à cette époque, aux antipodes de nos conceptions modernes, est souvent tournée en dérision, et semble pour la narratrice se scinder en deux pour les femmes de sa sphère. La première option est tout naturellement le mariage, avec un homme fortuné de préférence, afin de s’assurer à la fois une descendance et une position sociale avantageuse. La deuxième consistant à mettre à profit votre amour du tricot, mais pas pour n’importe quelle tâche, celle oh combien délicate de la confection de petit chaussons jaune poussin pour les rejetons des autres membres de votre famille; que ne ferait-on pas pour assurer son avenir de vieille fille.
    
Charity va en décider autrement: elle épousera qui elle voudra et choisira d’écrire des livres illustrés, à l’intention des enfants. Savant mélange entre la vie et l’œuvre de Béatrice Potter mais aussi de toutes ces autres figures littéraires, fictionnelles ou non; Charity s’apparenterait enfant à une Sophie de Réans, pour grandir avec l’esprit acéré et parfois cynique d’une Elizabeth Bennett.
Les personnages secondaires sont tout aussi savoureux dans leur conception. On retrouve la mère de Charity, qui pousse sa fille au mariage, mais espère secrètement en faire son bâton de vieillesse; les deux cousines qui rappellent les personnages frivoles des romans d’Austen ou des sœurs  Brontë ; mais aussi et surtout le personnage de Kenneth Ashley, acteur-saltimbanque qui fait tourner en bourrique le cœur de notre protagoniste. 
De grands noms de la littérature (Oscar Wilde et Bernard Shaw) viennent ponctuer par leurs présences ou leurs citations, nombre des pages du roman, ajoutant humour et ironie aux remarques mordantes de l’héroïne.

L’influence de nombreux auteurs antérieurs sont palpables -notamment celle de la Comtesse de Ségur-, autant dans le choix des noms et prénoms des personnages, que dans la mise en page ou le choix des sujets d’illustration. Marie-Aude Murail joue sur les codes du roman et de l’autobiographie, revisitant les « classiques » de la Littérature (de jeunesse ou non) des XVIIIe et XIXe siècles par un subtil jeu de références, autant intertextuelles que paratextuelles. Ces choix stylistiques et esthétiques sont rehaussés par les délicates aquarelles de Philippe Dumas, où le Lapin de Béatrice Potter se balade en compagnie du corbeau de Charles Dickens, au contraire de l’infortuné Dick, hérisson qui « devint aussi dur qu’une pierre et poussa si loin ses talents pour l’hibernation qu’il finit par se liquéfier. » (p. 30).
En espérant que cette dernière citation qui est l’une de celle qui m’a le plus fait rire vous donne l’envie de lire cet ouvrage qui tient une place à part sur mon étagère.

MURAIL. M.A, Miss Charity, Paris, L’Ecole des loisirs, 2008, 563p.

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