René Daumal : la quête de l’être, 1ère partie

Rares sont  les textes  qui témoignent aussi bien que ceux de Daumal de cette exigence d’être où la poésie devient le moyen et la fin de cette quête. En effet, à l’image de Jaccottet qui perçoit « ce temps où le réel est chaque jour mieux dissimulé  par un vacarme dépourvu de sens, sinon d’efficacité [1]», Daumal se fait le témoin tragique d’une civilisation –occidentale– caractérisée par la perte du sentiment de l’être et qui, peu à peu, se dévore elle-même dans le mouvement de la consommation et de l’artificiel qu’elle instaure. Dès lors, toute expérience proposée par Daumal repose sur une forte conscience de l’histoire et de la place que l’homme occupe et prétend occuper. Comme Nerval, il propose une exploration de l’être, c’est-à-dire de l’inconscient (qui n’est pas nommé comme tel bien sûr), comme moyen de connaissance de soi et du monde contre le bonheur illusoire et matériel façonné par les mythes occidentaux. En effet, comme le souligne Claudio Rugafiori, si Daumal use de la poésie c’est « non pour faire rêver de mondes imaginaires ou pour revêtir de beauté ou de laideur ce monde, mais pour ‘’indiquer au lecteur juste à temps, à quel niveau de soi-même et à quelle tension il doit se trouver’’ [2]». Ainsi, si Nerval explore cet inconscient pour tirer des visions poétiques et imaginaires qui se feront la traduction de son être, Daumal propose une expérience du moi qui se fait en réaction à un monde qui sombre dans la mécanisation de la pensée et de l’esprit et également afin de montrer un état de ce moi, en perpétuelle tension. Cette expérience n’est pas sans risque et, comme il le fera souvent remarquer, le danger d’une telle rencontre avec la conscience est bien celui de la folie, ou du moins d’une blessure. Dans tous les cas, on ne sort pas indemne d’une expérience qui se veut celle d’une révélation de l’être. Mais si le poète fait l’apprentissage du moi et de la dépossession du monde, le lecteur est sans cesse invité à vivre cette expérience plutôt qu’à l’intellectualiser. En se libérant de l’ordre logique instauré par le langage philosophique  qui use d’abstractions pour ne pas faire penser mais seulement « prévoir ce qu’on pensera LORSQUE l’on pensera[3] », et puisque « le poème engage mon être entier[4] », Daumal offre, à la manière des mystiques dont il se fait le héraut, une voie d’accès à la conscience où corps et esprits sont invités, et qu’il appartient à chacun d’entre nous d’emprunter et d’expérimenter. En effet, son œuvre est sans cesse animée par cette volonté d’expérience d’une littérature qui s’adresse autant à l’esprit qu’au sens et parle ainsi à la totalité de l’homme. Quelle meilleure expression de l’œuvre daumalienne que cette affirmation d’un projet de dévoilement dans La Grande Beuverie : « Alors que la philosophie enseigne comment l’homme prétend penser, la beuverie montre comment il pense » ?
La Grande Beuverie comme manifestation du sentiment de la perte de l’être dans l’Histoire.

Introduction

            A proprement parler, Daumal n’établit pas une réécriture de l’Histoire. Pourtant, en faisant évoluer ses contemporains dans une grande beuverie et en plaçant les principaux acteurs de son temps dans le cadre d’une « Contre-Jérusalem céleste », c’est la civilisation occidentale qu’il prend à parti. Dès lors, il s’y dessine une véritable prise de conscience de l’histoire où le sentiment de l’être se trouve sans arrêt nié et remis en cause. C’est ce sentiment d’une perte de l’être dans l’Histoire –qui est donc à la fois prise de conscience de l’Histoire et exploration ontologique de l’homme contemporain– qu’il nous faut ici remarquer afin de pouvoir comprendre sur quoi repose l’exigence d’être réclamée par Daumal.

Le sentiment de détresse dans l’Histoire

Le monde moderne, pour Daumal, fait figure de société démente, peuplée d’être qui sont dominés par une soif frénétique et omniprésente. A l’inverse, cette Contre-Jérusalem céleste dont La Grande Beuverie se propose l’exploration, ce monde des bas-fonds qui se voudrait le contraire du monde réel ne fait en réalité pas figure d’opposition mais de prolongement de la soif, ou du moins de la même volonté qui l’en traverse. En effet « Et les plus saouls ne sont pas ceux qui boivent » (p.78). Comme les saoulards de la beuverie, ces habitants se refusent à penser –absence ou refus que l’auteur ne cesse de souligner à chaque étape du l’exploration –mais débordent d’une énergie qui en manifeste le vide et la vanité, figure du monde moderne et de ses habitants. Leurs occupations sont stériles et se caractérisent par la destruction de toutes valeurs. A ce titre, les portes de sortie d’un monde dont les cadres nous cernent et dominent, par une oppression de la pensée, sont singuliers : la folie, la mort ou l’infirmerie. Prendre le risque de se confronter à soi, au monde et à ses illusions, à la maladie de l’homme qui se refuse à penser, c’est risquer sa santé mentale, c’est, à la manière de Nerval qui propose une exploration de son inconscient, se confronter à un constat dont l’angoisse et la cruauté peuvent être les moyens de notre propre chute.
Au sentiment de la perte de l’être s’ajoute également la disparition progressive d’une conscience de cette perte. C’est pourquoi le narrateur, produit typique de la beuverie, a cette hésitation dans ces questions, ce sentiment indistinct et informe qui ne le renseigne pas sur la nature de son manque mais l’alerte doucement, presque de manière inoffensive, de sa situation :
« Je sentais que « ce n’était pas la question », qu’ « il y avait quelque chose de bien plus urgent à faire », que « le vieux nous cassait la tête », mais c’était comme lorsqu’on rêve et que tout à coup on pense « ce n’est pas la réalité », mais on ne trouve pas tout de suite le geste à faire qui est d’ouvrir les yeux » (p.29)
  La disparition de l’être, c’est la disparition de sa conscience ; et la beuverie, comme force d’obscurcissement du monde, occulte cette conscience de soi dans l’ivresse illusoire des soirées arrosées. C’est pourquoi La Grande Beuveriecommence dans ce refus du questionnement, de l’analyse et de la compréhension, et c’est pourquoi la beuverie est un refus de la pensée :
 « Ce qu’il avait eu avant, on ne s’en souvenait plus. On se disait seulement qu’il était déjà tard. Savoir d’où chacun venait, en quel point du globe (et en tout cas ce n’était pas un point), et le jour du mois de quelle année, tout cela nous dépassait. On ne soulève pas de telles questions quand on a soif » (p. 13).
Projet de présentation de la revue « Le Grand Jeu » : Le Grand Jeu exige une Révolution de la Réalité vers sa source, mortelle pour toutes les organisations protectrices des formes dégradées et contradictoires de l’être; il est donc l’ennemi naturel des Patries, des Etats Impérialistes, des classes régnantes, des Religions, des Sorbonnes, des Académies… »
Dès lors, c’est la possibilité d’une question, la persistance d’une forme de conscience qui invite le narrateur à découvrir le monde d’en-bas, c’est-à-dire l’essence d’un vide de l’être, et de l’homme occidental.
 
Le peuple des Bas-fonds, ou le refus de l’être dans l’Histoire.
Découverte des bas-fonds, la descente vers cette Contre-Jérusalem céleste implicite une réécriture de l’histoire et l’exploration ontologique de l’homme contemporain. En effet, assigner le nom de Jérusalem à la ville des « Evadés supérieurs », c’est prendre le point de repère de commencement de l’histoire chrétienne dont est issu le monde occidental et ainsi inférer le sens de sa direction au sens grec du terme archèqui désigne à la fois origine, commencement et ordre, donc direction, sens. De même, l’exploration est descente vers le monde d’en-bas, elle est catabase de l’être qui, à la manière des héros antique, annonce une expérience de souffrance, ou du moins dont on ne sort pas indemne. A ce titre, la seconde partie de La Grande beuverie est un jugement de la civilisation occidentale marquée par l’artificialité, le culte du faux et de l’éphémère ; en somme du vide dans la mécanisation du monde. C’est pourquoi dès la première partie l’homme est associé à un « microbe» (p.14), c’est-à-dire à une chose déréglée du monde, portée vers la destruction par opposition à une vision idéalisée de la nature qui se traduirait par une forme d’harmonie. La pensée de l’homme occidentale est vide, dominée par une sorte de mécanisme, d’automatisme, comme le montre cet enchaînement de comparaisons, marqué par la juxtaposition, témoigne des conséquences de l’écriture d’un poème dans une société médiocre :
« Puis il nota sur son calepin les rudiments d’un poème extraordinaire qui devait être plagié le lendemain et trahi dans toutes les langues par douze cent petits poètes, d’où sortirent autant de mouvements artistiques d’avant-garde, d’où vingt-sept bagarres historique, trois révolutions politiques dans une ferme mexicaine, sept guerres sanglantes sur le Paropamise, une famine à Gibraltar, un volcan au Gabon (on n’avait jamais vu cela), un dictateur à Monaco et une gloire presque durable pour les minus habentes.(p. 19) ».
Le rôle de la juxtaposition est significatif dans La Grande Beuverie en ce qu’il manifeste le mécanisme de la pensée, c’est-à-dire sa disparition, et sa vanité comme ici avec l’énumération absurde tous les savoirs humains : « Mais les usages rhétoriques, algébriques techniques, philosophiques, journaliques, artistiques et esthétchoum du langage ont fait oublier à l’humanité le véritable mode d’emploi de la parole » (p. 29). De même, l’absence d’un but, c’est-à-dire d’un mouvement téléologiquement ordonné, selon un langage philosophique, témoigne de ce vide de la pensée et de l’abandon de soi à de médiocres activités :
 «  Faute d’un but, nous perdions le peu de force de nos pensées à enchaîner un calembour, à dire du mal des amis communs, à fuir les constations désagréables, à chevaucher des dadas, à enfoncer des portes ouvertes, à faire des grimaces et des grâces »(p. 16).
Dans les « paradis artificiels », c’est donc bien la mort de la pensée qui marque l’identité de cette expérience comme le montre l’évidente référence baudelairienne : « Des divans profonds comme des tombereaux, couverts de torrents de soie artificielle[5] » (p. 58). Mais s’il s’agit ici de la mort des amants, c’est-à-dire d’une union harmonieuse qui se conclut dans la tragédie glorieuse de la mort, selon la vision daumalienne –au sein de ce culte de l’artificialité –  la mort elle-même devient fausse, signe d’une fracture de l’identité de l’homme qui renonce à toute forme de conscience. En effet, si la mort chez Baudelaire devient consécration glorieuse de l’amour des amants, chez Daumal l’artificialité même de la mort établit un divorce de l’homme, pourtant bien vivant, avec son être. Ils sont semblables à ces « figurants de songe » (p. 17) évoqués dans la beuverie.  Le jeu des hommes est désormais un jeu de la vulgarité où se mêle indifférence et immoralité envers les choses du monde comme le montre encore l’enchaînement des juxtapositions soulignant un monde corrompu et malade :
 « les joueurs posaient sur le tapis des soldats de plomb, des tanks en miniature, des canons-bijoux, des Bibles expurgées, des linotypes, des maquettes d’écoles modernes, des phonographes, des bouillons de culture de tous les bacilles dont ils étaient infectés, des missionnaires en carton-pâte, des paquets de cocaïne et même des échantillons d’alcools frelatés, si frelatés que même pas mon guide ni moi n’en aurions voulu goûter » (p. 66).
 A ce titre, la position des scientifiques est significative en qu’ils vivent dans une toure d’ivoire, renfermés sur eux-mêmes et la quête de leurs propres expériences sans se douter de leur impact sur le monde : « Peu lui importe s’il a fait une découverte, qu’on l’applique à la fabrication du gaz asphyxiants ou à la guérison d’une maladie, à la diffusion des poisons intellectuels ou à l’éducation des enfants » (p. 107).  La simplicité des attaques de Daumal trouve sa force dans son refus  de cacher le sens de sa pensée sous des métaphores ou images et témoigne ainsi de la férocité de sa satire en plaçant, sans compromis, les termes du monde moderne et leurs conséquences en face du lecteur. C’est pourquoi il associe, sans complaisance, la monnaie de ce monde au nom générique de civilisation et que les « bienfaits » de cette civilisation aux fruits du visage hideux de « Métropole » tandis que « le visage Colonie s’empourprait d’une rosée de sang, d’incendies et de hontes » (p. 66).
« Le chemin des plus hauts désirs passe par l’indésirable« 
Dessin de Daumal.
Parmi les responsables de cette désagrégation de l’esprit, Daumal cible clairement l’ensemble des littérateurs et autres personnes responsables de constructions fictives, détachées de la réalité, manifestant le néant des valeurs modernes entretenu par des mythes tout aussi vide. Ainsi, les habitants du monde inférieur vénèrent des viscères de leurs corps, associés à des concepts vides alors érigés en objet d’idolâtrie et d’absolu par le monde intellectuel :
 « tous enfin, chérissent et cajolent un des viscères de leur corps, généralement le moins bon, intestin, foie, poumon, corps thyroïde ou cerveau, le caressent, le parent de fleurs et de bijoux, le bourreau de friandises, l’appellent « mon âme », « ma vérité », et ils sont prêts à laver dans le sang la moindre insulte qui serait faite à l’objet de leur dévotion interne. Ils appellent cela vivre dans le monde des idées » (p. 69).
 C’est aussi la raison pour laquelle l’art y est réduit à un divertissement et une simple illusion pareille à l’opium permettant de vivre la vie qu’on rêve mais qu’on n’ose réaliser. De même, à la racine des problèmes de l’homme se trouve l’éducation des enfants dont le projet témoigne de la recherche de la facilité où l’évolution de la technique devient désormais le moyen principal d’asservissement de l’être, régulant sa pensée, la vidant de sa capacité de réflexion et la mort de tout sacré afin, implicitement, d’établir un contrôle de la pensée en ramenant les formes de l’esprit à une vulgaire matérialité et le savoir à un ensemble de connaissance spécifique sans devoir/pouvoir en expérimenter et interroger le contenu :
« Grâce au cinéma, au phonographe, aux musées et surtout au livre illustré, nos écoliers ont vite fait de tout savoir sur l’art sans avoir à créer, de tout savoir sur la science sans avoir à penser, de tout savoir sur la religion sans avoir à vivre » (p. 113)

[1] Philippe Jaccottet, remerciement pour le prix Rambert 1956, reproduit dans Une transaction secrète, Gallimard, 1987.
[2] Claudio Rugafiori, préface de Contre-Ciel, Poésie/ Gallimard, 1970, p 15.
[3] Chaque fois que l’aube paraît, Essais et Notes, I, « Les limites du langage philosophique », p.152
[4] Chaque fois que l’aube paraît, Essais et Notes, I, « Les limites du langage philosophique », p. 144
[5] Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « La mort des amants » : Nous aurons des divans profonds comme des tombeaux… »

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