Saint John Perse : de l’obscurité en poésie, partie 1

Introduction

1887-1875. C’est un homme de la fonction publique, reconnu, qui a longtemps servi comme diplomate. Par exemple, il a participé aux Accords de Munich ce qui montre son importance sur la scène internationale. Il n’a pas connu la réalité des tranchées pour avoir été en Chine durant la Première Guerre mondiale, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas participé à l’effort de guerre. Anecdote : mission pendant la guerre, en 1917 : enlever en auto la femme, les filles, le fils et les concubines du Président de la République gardés en otage par le dictateur impérialiste ». Mission accomplie.

C’est quelqu’un dont la poésie peut avoir été critiquée en ce sens qu’elle était très intellectuelle et élitiste. En effet, si vous écoutez du Léo Ferré vous savez peut-être que la chanson « Le Chien » se termine ainsi : « Je ne parle pas comme De Gaulle ou comme Perse, je cause et je gueule comme un chien ». Comparaison évidemment insultante mais qui est révélatrice de sa poétique. En effet, la parole de De Gaulle, c’est la parole d’un politicien, c’est-à-dire une parole soignée, éduquée, lisse, calculée. De la même manière, la parole poétique de Perse est une parole extrêmement réfléchie, rigoureuse, qui travaille le rythme, la syntaxe et la ponctuation et n’offre pas un sens de manière immédiate.

L’œuvre et son contexte
~ Une œuvre contre le temps
Publié en 1924, et revenant alors de Chine pour intégrer les services du Quai d’Orsay, Anabase apparaît comme la production opposée d’un livre publié la même année, à savoir Le Manifeste du Surréalisme. En effet, le travail du rythme et de l’écriture, la conception de la poésie qu’il projette s’inscrivent alors en faux contre les déclarations du Manifeste et ses arrêts catégoriques, c’est-à-dire à une esthétique qui repose sur « le fonctionnement réel de la pensée en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ». De même, le surréalisme prône la primauté de l’imagination allant jusqu’à exalter le hasard, l’arbitraire et le gratuit ; la poésie de SJP, sans refuser les droits poétiques de l’imagination fonde son identité et son efficacité avant tout sur le réel, celui des choses, des éléments du concret, et celui de l’esprit, c’est-à-dire du rêve, de l’intellect. Un mouvement comme le surréalisme aurait surement fait sourire Perse lorsqu’il suggère, par exemple, l’universalité de l’art (tout le monde peut être poète), l’abandon de toute conscience (pour l’exercice de l’inconscient) dans l’écriture ou encore le refus du style comme manifestation d’une forme de vanité et de vide. A mon sens, ce n’est pas un hasard si les plus grands écrivains du mouvement surréaliste ont fini par s’en détacher –et pas seulement parce que s’entendre avec Breton n’était pas facile –, parce que refuser le style en littérature, c’est refuser un de ses moyens d’actions majeures, c’est refuser que la forme peut être signifiante. A titre d’exemple, si Aragon revient à la forme contraignante du vers avec ses poèmes de guerre (« Seconde guerre mondiale », « Le Crève-Cœur ») c’est parce qu’elle est l’identité et le principe de la poésie française, et le fait de l’user c’est pouvoir alors injecter de l’ordre et du sens dans l’Histoire face au chaos et à la barbarie qu’introduit le projet guerrier nazie en France. Par conséquent, Perse, lui, propose une conception de l’écriture qui repose sur un travail rigoureux des formes qui est tout aussi important que le fond où l’imaginaire peut prendre appui d’une manière tout aussi authentique.
~ Une œuvre charnière dans la production poétique persienne

Si Anabase est reconnu par la critique comme une œuvre-charnière dans la production persienne, annonçant la ligne de direction de son projet poétique que des recueils comme Amers ou Exil traduiront, c’est également parce son projet a une origine lointaine. En effet, en 1912, il écrivait une lettre à Paul Claudel dans laquelle il déclarait : « J’aimerais qu’il me fût donné un jour de mener une ‘’œuvre’’ comme Anabase sous la conduite de ses chefs. (Et ce mot même me semble si beau que j’aimerais bien rencontrer l’œuvre qui put assumer un tel titre. Il me hante.) ». De même, dans une lettre à sa mère, il déclare à propos du projet d’une expédition dans le désert : « j’exulte de pouvoir enfin réaliser le rêve qui m’aura tant hanté : celui d’un peu de vie réelle en plein et vrai désert ». S’il faut se méfier des références biographiques pour expliquer une œuvre, et en limiter l’usage comme je le fais ici, ces références ont ici une certaine valeur en ce sens qu’elles apparaissent bien comme non seulement le produit d’une méditation à travers les années, comme le suggère le titre Anabase qui se définit comme ascension de l’esprit, ou expédition à l’intérieur des terres, chevauchées –donc à la fois parcours et appel dont la réponse ou du moins la traduction est le poème – et également annonce un de ses thèmes favoris, celui du désert comme paradoxalement synonyme de vie par la stimulation du désir que le vide suggère. Ceci témoigne déjà d’un des paradoxes de l’œuvre persienne où le désert devient en effet le lieu d’exercice du désir, et où le vide n’est pas néant mais un appel, une promesse à quelque chose qui viendrait le combler, ou du moins le tentera.

D’un autre côté, œuvre charnière en ce qu’elle marque le passage de courts poèmes dits « impressionnistes » et lyriques ayant pour thèmes l’enfance, au long poème épico-lyrique qui sera le genre persien typique. Egalement, Anabase est au carrefour de deux modes d’écriture ; celle de l’art classique (ordre, harmonie, plénitude) et une modernité (désarticulation, déconstruction, voire chaos). A la fois continuité avec les courants passés, une rhétorique et des thèmes classiques hérités d’une poésie lyrique et sacrée, et modernité au niveau de l’imaginaire, la syntaxe et des rythmes. Octavio Paz : « le langage de Perse est l’un des plus libres et des plus riches de la poésie contemporaine », il est « source d’images prodigieuses », et pourtant « ce qui ne l’empêche pas d’en être l’une des constructions rythmiques les plus rigoureuses et les plus raffinées ». Ceci annonce une poésie qui se caractérise par cette union entre une constante référence au réel et des jeux de mots, de sons et de sens. Contradiction ? Pas tout à fait, Michel Deguy affirme que la poésie de SJP est « essentiellement aventure de la langue » mais que ce chant intègre justement, dans sa diversité, le  monde à travers « la texture sonore du français » (= contre le surréalisme qui se défend d’un travail rigoureux de la langue, en raison de l’écriture automatique, et preuve que la forme peut être signifiante, manifestation du monde) en même temps qu’une poésie qui est presque son propre sujet, dimension autotélique. C’est toute l’ambiguïté de la poésie persienne que de prétendre pouvoir ramener les choses lointaines et peu familières à la langue, à ses structures et cadres qui ne doivent pas être vus comme des contraintes mais des moyens de construction d’une parole poétique cohérente avant tout avec elle-même, pour que « l’univers et le français se mesurent l’un à l’autre » (M. Deguy).
Une des rares interviews données par le poète est à ce titre significative sur les enjeux poétiques d’Anabase : il dit : « Anabase a pour objet le poème de la solitude dans l’action. Aussi bien l’action parmi les hommes que l’action de l’esprit, envers autrui comme envers soi-même. […] Mais on ne traite pas thèmes psychologiques par des moyens abstraits. Il a fallu ‘’illustrer’’ ; c’est le poème le plus chargé de concret ». Ainsi, le poème prend une dimension quasi éthique dans cette manière d’être au monde qu’il propose qui est celle de la remise en question, ou du moins de la confrontation de soi à sa propre conscience dans le monde et dans son esprit, mais sur et par des moyens concrets, ce qui constitue là le paradoxe et l’originalité du projet poétique persien. D’où ce recours –qu’on étudiera plus tard –au désert ramené à sa dimension concrète et naturelle malgré un caractère extratemporel et extra planétaire qu’il n’ignore pas.
Originalité : la posture d’un poète : l’exil poétique.
Contrairement à ce qu’on pourrait attendre de la part d’un haut fonctionnaire de l’Etat, sa poésie ne touche en rien à une dimension politique. Sa posture, comme poète dans le monde et la figure même du poète qu’il construit dans ses recueils, est à ce titre révélatrice. Elle est marquée par la solitude, fuyant la gloire littéraire et les éloges liés à sa position. On peut citer ces deux extraits d’Anabase à titre d’exemple :

Solitude ! Nos partisans extravagants nous vantaient nos façons,
Mais nos pensées déjà campaient sous d’autres murs. (Anabase, V)
Ou encore : Levez des pierres à ma gloire,
Levez des pierres au silence… (Anabase, VII)
Perse veut suivre sa propre voie, et ceci de manière solitaire puisqu’on ne se réalise que dans la confrontation à soi-même. Il est le « Prince de l’exil », « Prince taciturne », se forgeant sa propre langue, son propre style, sa propre imagerie, sa propre musique. Il y a perte de l’identité liée à un monde empirique, ou du moins séparation (déjà dans le refus du nom, Alexis Leger) pour un autre nom, lié à une identité poétique. Le thème de l’exil chez Perse témoigne de ce refus de la réalité empirique, quotidienne et médiocre, où aucune marque du politique ne transparaît :

« J’ai fondé sur l’abîme, et l’embrun et la fumée des sables » (Exil, II)
L’hyperbate manifeste cette perte illimitée dans et vers un mouvement immatériel, un devenir toujours loin du monde. Le sable, comme figure de la disparition, relève bien de la non-fondation, d’un monde de l’au-delà loin de tout référent, absent de l’Histoire. A ce titre, l’exil est immémorial, sans trace ni archive, lieu à la fois d’oubli et d’éternelle :

« L’exil n’est point d’hier ! l’exil n’est point d’hier !
Ô vestiges, ô prémisses,
Dit l’Etranger parmi les sables, ‘’toute chose au monde m’est nouvelle !…’’ Et la naissance de chant ne lui est pas moins étrangère. »  (Exil, II)

Il s’agit d’un exil dans l’être, qui exclut toute connotation politique, ou même psychologique. Ce   n’est pas
lié à un sentiment réactif (oppression d’une société médiocre) mais une condition première. Ses qualificatifs (L’Etranger, l’Errant, le Nomade, le Prodigue, le Pèlerin, le Prince de l’exil) ne sont pas des hommes chassés, persécutés, comme le réfugié, le dissident, l’apatride ; ils ne souffrent pas mortellement comme celui qui est banni d’une cité ou vu comme un paria frappé d’un anathème social. Au contraire, son exil est marqué par la joie et l’émerveillement, le simple fait d’être, et d’être là « avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… (Exil, V). Pour reprendre une expression de Roger Caillois, l’exilé est « celui qui ne reconnaît plus nulle part sa patrie » et précisément parce que sa « rive natale » est en réalité « toute grève de ce monde ». Joie simple d’être au monde, loin du monde, ou plutôt de la société, médiocre et artificielle comme le sont ses signes. L’exil, pour Perse, permets une sorte de glorieuse disparition des codes, des traces, des bornes et des frontières, de tout ce qui donne un cadre et une limite qu’elle soit réelle ou symbolique comme le montre cette expression lyrique d’une exultation du moi qui se libère des lourdeurs du monde : « Lavez ! lavez, Ô Pluies ! les hautes tables de mémoire » (Pluies).
A suivre…

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