Saint John Perse : de l’obscurité en poésie, partie 2

L’obscurité d’une écriture
~ Valeur de l’obscurité dans la production littéraire (point théorique)

Avec notre regard de lecteur du XXIe siècle, on a tendance à assimiler poésie et obscurité, hermétisme de la parole. Or, ceci ne va pas de soi. La persistance de la poétique d’Horace, reposant sur un idéal d’ordre, d’harmonie et de clarté, le montre bien. Pour ceux qui suivent le cours Nerval, on voit bien que jusqu’au XIXe siècle cette idée d’une poésie claire et lumineuse est forte et ce que c’est contre elle qu’il va tenter de justifier l’écriture de ses Chimères. Même chose quand on voit la doctrine classique d’un Boileau, dont la formule type est le « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », et qui a traversé la littérature comme ordre de direction. L’écriture des romantiques qui voulait traduire les tourments de la passion et de l’être reste de manière générale relativement limpide (je pense à quelqu’un comme Lamartine dont les Méditations poétiques, à portée pourtant métaphysique, demeurent généralement claires). Il faut attendre le mouvement symboliste et décadent, notamment avec quelqu’un comme Mallarmé, pour mettre l’obscurité comme qualité de l’écriture poétique au centre de la littérature. Mais là encore, les formes divergent largement. L’hermétisme mallarméen ne correspond pas à l’obscurité des Chants de Maldoror. Celle des surréalistes voudrait traduire l’apparition des voies de l’inconscient quand d’autres écrivains du XXe siècle en usent dans le cadre d’une écriture mystique (je pense à des poètes comme Milosz ou Jean de Boschère). Décider d’être obscure, c’est aussi parfois rendre compte d’une position sociale (vision aristocratique de soi) afin de ne réserver son œuvre qu’à une certaine classe. La question de l’obscurité n’est donc pas quelque chose qui va de soi en poésie, et à chaque fois qu’elle est présente elle doit être interrogée. C’est pourquoi l’obscurité est un des objets principaux de la poétique persienne qu’il s’agit d’expliciter afin de « sauver Perse du déshonneur de l’évidence » (Cioran).

~ L’Obscurité dans Anabase : « Instant poétique et instant métaphysique » (Bachelard)
Ainsi, s’il y a obscurité chez Perse, c’est à mon sens parce que son poème se veut invitation à l’expérience : il s’agit de revivre, par la parole poétique, l’expérience de l’Anabase, de la montée de l’esprit vers une « réalité mystérieuse » (attention, référence à Bremond et La Poésie pure de 1926).
On peut pourrait percevoir cette volonté dès le 1er Chant d’Anabase. En effet, il est marqué par l’absence d’un réel fil narratif où la juxtaposition brise les enchaînements logiques et propose une succession d’images poétiques offerte à l’imagination et aux sens du lecteur. L’obscurité est, ici, liée à l’impossibilité de rendre compte objectivement de ce qui se passe. Seule certitude : la persistance du champ sémantique du désert mais qui est frappé d’images surprenantes et expressions énigmatiques : « la terre sans amandes, ciel incorruptible, routes nocturnes, routes splendides, eau des sables, gens de poussière, des confins, des pistes, tambours de l’exil, l’éternité qui baille sur les sables». La thématique du poème affiche également une autre forme d’obscurité comme absence d’ordre logique en ce que le seul autre champ sémantique persistant est son exacte opposé, c’est-à-dire le projet de fondation, lié à la vie et la création, face au désert, terre sans nom, sans identité, absente de codes et de référents et d’où –paradoxe – le poète prend appui : « j’augure bien du sol où j’ai fondé ma loi ».
L’obscurité aurait donc pour fonction de traduire une sensibilité grâce à la juxtaposition des images qui refuse la présence de connecteurs logiques :

« Les armes au matin sont belles et la mer. A nos chevaux livrés la terre sans amande
nous vaut ce ciel incorruptible »

Source

Il ne s’agit pas d’un chaos d’images puisqu’il semble qu’un ordre les régit, une forme d’écoulement Clé de la poésie : « Je cherche une loi dont le mystère fasse partie. » Paradoxe ici de la présence d’une loi, c’est-à-dire d’un ordre établit de manière claire par des termes spécifiques à la portée de tous mais qui pourtant ne se dévoile pas. Comment connaître l’existence d’un ordre s’il ne se révèle pas ? C’est en quelque sorte ce que semble mettre Perse en jeu et qu’il signifie dans ce vers, toujours du Chant I : « Et le soleil n’est pas nommé mais sa puissance est parmi nous », formule qui en plus se trouve répétée, ce qui correspond à la formule lyrique, proche de l’invocation et de la prière, mais qui semble également signifier la présence d’un ordre dont on ignore le principe, et qui ne peut être révélé. Il ne s’agit pas de nommer choses, mais de les inscrire dans une logique relevant de la sensibilité parlant ainsi aussi bien à l’esprit qu’au corps de l’homme, ou plutôt de de donner naissance aux idées dans un rapport sensuel aux choses.
harmonieux mais qu’on ne peut nommer, identifier. En effet, on sait que cette fondation du sol s’établit sur « trois saisons » rendant l’idée de quelque chose de programmée mais en même temps il n’y a pas d’actualisation temporelle dans le Chant afin que le lecteur puisse se situer. C’est pourquoi, ce « j’ai fondé » où le passé composé fait référence à une action ponctuelle ne peut être rattaché à aucun point spécifique dans le temps. Jean Paulhan écrit dans

Poser cet ordre sans apparence d’ordre, c’est également aller contre l’organisation logique, relevant d’une dissertation qui expliquerait une expérience mystique. Or elle ne peut s’enseigner, elle se vit. C’est ce que veut surement dire cette absence de connecteurs logique, en offrant ses images au sens et à l’intellect de manière simultanée de la même façon que cela doit avoir été vécu. A ce titre, un texte de Bachelard peut nous éclairer (« Instant poétique et instant métaphysique » in Le droit de rêver) :

« La poésie est métaphysique instantanée. En un court poème, elle doit donner une vision de l’univers et le secret d’une âme, un être et des objets, tout à la fois. Si elle suit simplement le temps de la vie, elle est moins que la vie ; elle ne peut être plus que la vie qu’en immobilisant la vie, qu’en vivant sur place la dialectique des joies et de la peine. Elle est alors le principe d’une simultanéité essentielle où l’être le plus dispersé, le plus désuni, conquiert son unité. »

La poésie persienne relève donc bien de ce refus de l’ordre du discours, Ceci se manifeste dans des thématiques opposées, par exemple avec ce projet de fondation, c’est-à-dire projet de vie et de création, pourtant lié à l’étendue aride du désert, symbole de stérilité (j’augure bien du sol où j’ai fondé ma loi/ De même la terre est sans amandes, est-ce dire qu’elle est stérile ?), à l’absence de référents temporels précis (trois saisons) et la certitude de l’existence d’une puissance, d’un ordre, mais qui est innommable (le soleil). Dès lors, les invocations, les célébrations, la mise en scène d’images ou encore les dialogues tenus par un personnage ou un fragment narratif ne sont pas unis à un système linéaire spécifique, ils n’ont pas de valeur d’ordre événementiel mais s’attachent plus à une valeur symbolique et métaphorique, participant alors de la création d’un espace, d’un climat sensoriel et spirituel.
Finalement, l’écriture poétique persienne reposerait plus sur une logique de la sensibilité qu’une logique de l’imagination et de l’intellect, son obscurité appelle plus à l’expérience des images qu’à leur intellectualisation, ou du moins pas dans un premier temps, à la manière des mystiques médiévaux.

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