En route pour le sabbat des sorcières (2) : main de gloire et cheminée, étude d’un « mème » pré-internet

« Mais déjà sorciers et sorcières s’étaient envolés par la cheminée à califourchon (1). » Le lecteur ordinaire d’Aloysius Bertrand ne soupçonne pas combien ces quelques mots décrivent avec pertinence un motif récurrent de l’imagerie sabbatique. C’est celui-ci que je me propose d’exposer aujourd’hui. Notez que le corpus d’images qui suit est partiellement similaire à celui de mon article consacré au motif de l’initiation intergénérationnelle ; ce billet sera donc le lieu de multiples références à son prédécesseur, que je vous invite par conséquent à parcourir avant de poursuivre la lecture de celui-ci.

La cheminée s’impose aisément à l’esprit comme un portail. Si cette propriété a notamment été rappelée aux dernières générations par les romans de J. K. Rowling (2), elle n’est pas moins présente dans l’imaginaire fantastique depuis bien plus longtemps. À la lumière de l’état présent de mes recherches, je situerais son origine au XVIe siècle, et ne créditerais nul autre que Pieter Brueghel l’Ancien (1525?-1569) de sa paternité ! Son œuvre intitulée Diuus Iacobus diabolicis praestigiis ante magum sistitur (« Saint Jacques arrêté devant le magicien Hermogène par des illusions diaboliques », 1565) apparaît en effet être à l’origine d’une longue filiation d’images réinvestissant cette symbolique, que j’oserais qualifier anachroniquement de « mème ».

Pieter Brueghel l’Ancien, Diuus Iacobus diabolicis praestigiis ante magum sistitur, 1565.

À la droite de cette gravure est représentée une cheminée dans laquelle s’engouffre une sorcière sur son balai, comme soulevée par la fumée s’échappant du chaudron. Cette ascension est en outre symbolisée par l’échelle adossée à son conduit. Autre détail intéressant : ont été dessinés sur ce dernier des pentacles et symboles divers, et sur la tablette a été posée une main de gloire (3).

Dès 1594, une autre gravure, que nous avons déjà abordée dans l’article précédent, se fait l’hypertexte (4) de celle de Brueghel. On y retrouve la main de gloire, dotée cette fois de longs doigts de cire. Des symboles ésotériques sont toujours présents, de même que les bougeoirs sur la face latérale du conduit, ayant désormais la forme d’ossements qu’on peut supposer humains (5). Une seconde main de gloire est visible en avant-plan de la cheminée sur le pourtour d’un cercle magique.

Pamphlet de 1594 relatif au procès des sorcières de Trier (Allemagne).

Cette dernière gravure apparaît très clairement être l’hypotexte d’un dessin de Frans Francken le Jeune (1581-1642), qui reproduit sur la tablette non seulement la main de gloire et les bougeoirs osseux mais également les chats qui y sont accroupis dans la version allemande. Le conduit arbore quant à lui le même crâne chevalin surmonté d’un cierge, et l’âtre est marqué d’un symbole similaire superposant un cercle et une croix.

Notons qu’à cette similitude s’ajoutent celle du cercle magique parcouru de cierges, qui est reproduit presque tel quel, et celle du couple de sorcières que j’ai décrit dans mon précédent article et qui est ici représenté avec des caractéristiques très similaires (vieille sorcière habillée et agenouillée, qui applique l’onguent sur une jeune consœur, se tenant nue et debout).

Frans Francken le Jeune, Un sabbat de sorcières, date inconnue.

Encore chez Francken (6), la reprise de ce motif s’observe également dans cette seconde version d’un tableau déjà analysé dans mon précédent article. Cette fois (de même que dans la version susmentionnée), la main de gloire n’est pas elle-même posée sur la cheminée mais est symbolisée par ce qui semble être une main dessinée sur une feuille de papier. La main de gloire allumée se trouve quant à elle sur le bord droit du tableau, posée sur une étagère. Notons que Frans Francken semble avoir vu dans la présence de symboles ésotériques sur le conduit de cheminée un moyen astucieux de signer son œuvre de ses initiales.

Frans Francken le Jeune, Cuisine de sorcières, vers 1610.
Détails de l’illustration précédente.

Un agrandissement de l’image permet de discerner, à côté du dessin de la main, un sceau de Salomon gravé dans le bois de la tablette. Il faut savoir qu’avant de devenir un symbole du judaïsme sous le nom d’étoile de David, l’hexagramme était considéré comme un symbole magique protecteur, souvent gravé sur des amulettes. Rien d’étonnant donc à ce qu’il soit représenté ici par Francken. L’homologie du Juif et du sorcier n’est du reste pas rare, dans les arts. Notons à cet égard cette phrase d’Aloysius Bertrand, qui fait étrangement écho à la juxtaposition par Francken de ces deux objets : « Et voilà paraître dans la brume un juif qui cherche quelque chose parmi l’herbe mouillée, à l’éclat doré d’une main de gloire (7). »

Plusieurs autres œuvres de Francken présentent ces mêmes caractéristiques : cheminée surplombée de symboles occultes (incluant plusieurs sceaux de Salomon, dans le cas des deux dernières) et supportant une main de gloire allumée. Dans la seconde, le dédoublement de la main de gloire sous la forme d’un parchemin semblant en donner la recette s’observe à nouveau à l’avant-plan. Remarquez enfin que ces peintures expriment également — quoique moins clairement — le motif de l’initiation intergénérationnelle étudié dans l’article précédent : dans la première, une vieille sorcière appose l’onguent sur le dos d’une jeune ; dans les deux suivantes, une vieille lit un grimoire qu’une jeune regarde aussi par-dessus son épaule.

Frans Francken le Jeune, Une cuisine de sorcières, 1610.
Frans Francken le Jeune, Cuisine de sorcières, vers 1604.
Frans Francken le Jeune, Sabbat de sorcières, 1606.
Détail de l’illustration précédente.

Cet agrandissement de la dernière peinture est particulièrement intéressant, au regard des inscriptions ésotériques qu’il donne à lire. La phrase écrite en grand peut être transcrite ainsi : « […]or [?] doctor Fautius [hexagramme] . schozti [symbole] / […]os [?] . Joannes de Luna [hexagramme] wagener » Cela semble être une suite de noms d’occultistes fameux, réels ou fictifs. Le premier nom se réfère en effet au personnage du conte populaire allemand éponyme, alors très en vogue (deux ans avant la réalisation de cette peinture était publiée la pièce de Christopher Marlowe, The Tragical History of the Life and Death of Doctor Faustus), et le troisième à un astrologue, Johannes de Luna, connu au Moyen Âge pour avoir été un maître de Robert de Mauvoisin, archevêque d’Aix-en-Provence accusé au XIVe siècle d’avoir pratiqué la magie (8). Je n’ai su identifier les deux autres noms et ne peux que poser l’hypothèse incertaine que « wagener » se réfère à Wagner, le serviteur de Faust dans le conte précité. Toute information dont vous disposeriez concernant ces inscriptions m’intéresse bien évidemment grandement.

Ce même motif de la main de gloire surplombant une cheminée s’observe également chez David Teniers le Jeune (1610-1690) et ses continuateurs, qui traitent néanmoins ce sujet avec plus de sobriété, sans multiplier les symboles occultes ainsi que le fait vers la même époque Francken.

Notons du reste que les deux tableaux suivants auraient pu être inclus dans mon précédent article car ils présentent tous deux le même couple de personnages déjà visible dans les peintures de Teniers que nous y avons abordées : une jeune sorcière face à la cheminée avec un balai entre les jambes et une vieille consultant un grimoire, agenouillée derrière elle. Remarquons enfin que, si la main de gloire est absente de la cheminée sur les gravures de Teniers étudiées dans l’article précédent, on l’y retrouve sous forme de flambeaux portés par des créatures fantastiques. Il apparaît dès lors que, de même que chez Francken, ces deux motifs distincts sont étroitement entremêlés chez ce peintre.

David Teniers le Jeune, Initiation de sorcières, 1647-49.
École de David Teniers le Jeune, Scène de sorcellerie, vers 1700.

En dehors du baroque flamand et ultérieurement, ce motif est plus rare. On trouve parmi les illustrations de Martin Van Maele (1863-1926) pour La Sorcière de Jules Michelet (édition de 1911) une gravure (9) reprenant certaines de ces caractéristiques : une cheminée sur le conduit de laquelle un symbole occulte est visible ainsi que, en l’absence de main de gloire, un autre « trophée humain » : un crâne.

Martin Van Maele, illustration pour La Sorcière de Jules Michelet, 1911.

De même, dans la série de photographies abordée dans l’article précédent, l’on observe une telle cheminée surplombée d’un crâne, où les pentacles sont absents mais adossée à laquelle se trouve une échelle, semblant symboliser, ainsi que dans la gravure de Brueghel, l’ascension des sorcières.

Auteur inconnu, troisième photographie de la série, vers 1910.

Cette récurrence d’objets, proche de la transposition dans les premières images, tend ainsi à s’estomper, se faisant plus subtile, voire devenant une référence inconsciente. À cet égard et en conclusion, il n’est probablement pas anodin qu’en quelques pages à peine et au sein du même chapitre Harry Potter réalise son premier voyage à travers une cheminée et découvre l’existence de la main de gloire (10). C’est le signe, peut-être, que ce « mème » étrange subsiste encore aujourd’hui. Dommage que Chris Columbus, ignorant, n’y ait vu, en réalisant le film, que prétexte à un absurde jump scare


Notes & références :

  1. Aloysius Bertrand, « Départ pour le sabbat », dans Gaspard de la nuit, 1842. Notons que ce poème clôt le Premier Livre du recueil, intitulé École flamande, ce qui apparaît loin d’être anodin, au vu de l’origine de nombre d’œuvres analysées dans cet article.
  2. Cf. l’épisode de la « poudre de cheminette » dans Harry Potter et la Chambre des Secrets (Paris, éd. Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior », p. 56-58) ou ceux des apparitions des têtes d’Amos Diggory (Harry Potter et la Coupe de Feu, Paris, éd. Gallimard Jeunesse, p. 145-147) et de Sirius Black (ibid., p. 297-300 ; Harry Potter et l’Ordre du Phénix, Paris, éd. Gallimard Jeunesse, p. 342-347 et 418-422) dans les flammes.
  3. La main de gloire est un instrument de magie noire qu’on disait prisé des voleurs. Voici la description qu’en fait un grimoire célèbre du XVIIe (?) siècle (Albert le Grand (attr.), Secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique du petit Albert, Lyon, éd. Héritiers de Beringos fratres, chap. 45 : « De la main de gloire dont se servent les scélérats voleurs, pour entrer dans les maisons de nuit sans empêchement », 1782) : « On prend la main droite ou la gauche d’un pendu exposé sur les grands chemins ; on l’enveloppe dans un morceau de drap mortuaire, dans lequel on la presse bien pour lui faire rendre le peu de sang qui pourroit être resté ; puis on la met dans un vase de terre avec du zimat, du salpêtre, du sel & du poivre long, le tout bien pulvérisé : on la laisse durant quinze jours dans ce pot ; puis l’ayant tirée on l’expose au grand soleil de la canicule, jusqu’à ce qu’elle soit devenue bien sèche ; & si le soleil ne suffit pas, on la met dans un four qui soit chauffé avec de la fougère & de la verveine; puis l’on compose une espèce de chandelle avec de la graisse de pendu, de la cire vierge & du sésame de Laponie, & l’on se sert de cette main de gloire comme d’un chandelier, pour y tenir cette chandelle allumée ; & dans tous les lieux où l’on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont demeurent immobiles ; […]. »
    Notons que la main de gloire représentée dans les peintures étudiées ici est d’un modèle différent, présentant une chandelle à chaque doigt. Cette seconde recette est notamment mise en vers par l’auteur anglais Richard Harris Barham (« The Hand of Glory : the Nurse’s Story », dans The Ingoldsby Legends, 1837) : « And now, with care, / The five locks of hair / From the skull of the Gentleman dangling up there, / With the grease and the fat / Of a black Tom Cat / She hastens to mix, / And to twist into wicks, / And one on the thumb, and each finger to fix. — / (For another receipt the same charm to prepare, / Consult Mr Ainsworth and Petit Albert.) »
  4. Dans cet article et au travers des termes « hypertexte » et « hypotexte », j’emploie le mot « texte » en son sens conceptuel large d’énoncé de nature quelconque.
  5. Le cannibalisme est en effet un topos sabbatique récurrent au Moyen Âge, et nombres d’œuvres picturales semblent en représenter les restes. Il subsiste par la suite chez certains artistes ; Aloysius Bertrand, pour reprendre son exemple, fait de manière semblable des cuillères de « l’os de l’avant-bras d’un mort », dans le poème précité.
  6. De même que pour l’article précédent, les références des peintures suivantes sont incertaines, certaines étant également attribuées à Hieronymus Francken le Jeune (1578-1623), son frère.
  7. Aloysius Bertrand, « L’Heure du sabbat », dans Gaspard de la nuit, 1842.
  8. À ce sujet, lire Jean-Patrice Boudet & Julien Théry, « Le procès de Jean XXII contre l’archevêque d’Aix Robert de Mauvoisin (1317-1318) : astrologie, arts prohibés et politique », dans Cahiers de Fanjeaux, n° 45 : « Jean XXII et le Midi », 2012, pp. 159-235 [disponible en ligne].
  9. En dépit de sa première apparence, cette gravure n’a pas été incluse dans mon article consacré au motif de l’initiation intergénérationnelle car il est incertain qu’elle décrive l’application d’un onguent de vol. Mon hypothèse est en effet que la vieille sorcière y est représentée occupée à collecter du sang tiré du sein de sa cadette.
  10. J. K. Rowling, Harry Potter et la Chambre des Secrets, Paris, éd. Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior », p. 61 : « — Est-ce que je peux avoir ça ? coupa Drago, en montrant du doigt la main desséchée posée sur le coussin. — Ah ! La Main de la Gloire ! s’exclama Mr Barjow en laissant tomber la liste de Mr Malefoy pour se précipiter vers Drago. Lorsqu’on met une bougie allumée entre ses doigts, seul celui qui la tient peut bénéficier de sa lumière. Les autres restent dans le noir ! Un avantage inestimable pour les voleurs et les pillards. Votre fils a beaucoup de goût, Monsieur. »

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