Les fées de Cottingley

Il était une fois une histoire vraie, ou presque.
Deux cousines, Elsie Wright et Frances Griffiths, âgées respectivement de 16 et 10 ans, vivent à Cottingley, en Angleterre. Elles s’entendent à merveille et restent des heures à jouer dehors, dans la forêt près de la propriété familiale et aux abords d’une rivière qui coule au fond de leur jardin : la Beck. Elles reviennent souvent trempées de leurs expéditions. Devant les remontrances de leurs parents elles s’excusent en expliquant qu’elles sont allées voir les fées et que c’est près de la rivière que se rencontrent toutes les créatures du petit peuple. Les deux cousines les voient régulièrement et tout cela leur semble très normal.
La rivière Beck à hauteur de Cottingley, où Frances et Elsie affirment être entrées en contact avec le petit peuple
source : wikipédia.org

La croyance dans les fées et créatures magiques est très ancrée à Cottingley. On y trouve un lieu appelé « Fairies Hole », une ouverture dans une roche utilisée par les créatures magiques pour danser et jouer. Un peu plus loin, on peut entendre la musique des fées et voir de minuscules vêtements blancs accrochés aux branches par nuit claire.

La mère d’Elsie, Polly Wright, écoute les récits de sa fille et de sa nièce avec attention et, surtout, elle les croit. Elle aurait déjà fait l’expérience du voyage astral et se rappellerait de ses vies antérieures. Voulant en savoir plus et très curieuse, Polly demande à son mari d’offrir à Elsie et Frances un appareil photo pour que les enfants puissent rapporter une preuve de leurs récits.
Un samedi de Juillet 1917 le père d’Elsie charge l’appareil, un Midg quarter-plate, d’une unique plaque photographique et le donne aux deux filles. Elles reviennent de leur expédition moins d’une heure plus tard, triomphantes. Elles confient l’appareil au père d’Elsie qui possède sa propre chambre noire et qui développe la plaque en quelques heures. 

http://licm.org.uk/scans/Midg.gif
un midg quater-plate

Exemple de plaque photographique, support sur lequel les photographies de 1917 ont été prises. Les plaques sont peu à peu supplantées par le film photographique au début du XXe siècle.

Exemple de plaque photographique.
source : wikipédia.org

Voici ce qui apparaît sur la première plaque développée ce jour-là:

Le père d’Elsie connaît bien les penchants artistiques de sa fille et il sait qu’elle a des notions de photographie. Pour lui cette photo n’est rien de plus qu’un trucage. Vexées de ne pas être prises au sérieux, les deux enfants repartent faire une autre photo pour convaincre Arthur Wright. Sur cette deuxième photo on voit l’une des cousines avec un gnome :

les fees de Cottingley
source
Arthur Wright n’apprécie pas l’insistance des jeunes filles. Il pense qu’elles se moquent de lui et leur confisque l’appareil. Plus de photos pour Elsie et Frances !!
Mais les photos commencent leur itinéraire…
En effet Polly Wright fait partie d’une société théosophique. La Société théosophique est une association internationale prônant la renaissance du principe théosophique ancien selon lequel toutes les religions et philosophies possèdent un aspect d’une vérité plus universelle. Sa devise est : « Il n’y pas de religion supérieure à la vérité ». Son enseignement repose sur un syncrétisme liant le bouddhisme, l’hindouisme, l’ésotérisme et de manière générale toutes les autres traditions religieuses.
Durant l’été 1919, Polly assiste à une conférence organisée par la société théosophique sur le petit peuple. Polly a apporté avec elle des exemplaires des photos des fées et les distribue dans le public. Les photos et leur copie vont circuler au cours d’autres réunions de la Société. Elles arrivent entre les mains d’un de ses membres éminents : Edward L. Gardner au début de l’année 1920.

Intervention d’Edward L. Gardner

Edward L. Gardner d'après la photographie du frontispice de l'édition américaine de The Coming of the Fairies, 1922.
Edward L. Gardner, 1922.

Gardner a des conceptions bien précises concernant l’ésotérisme. Pour lui il tout à fait possible de photographier les esprits, c’est d’ailleurs une croyance populaire répandue à l’époque. Pour Gardner les fées seraient une évolution qui découle de la branche des insectes. Les photos signifient pour lui que l’être humain a entamé un nouveau cycle d’évolution.

Edward L. Gardner écrit aux deux jeunes filles et demande les négatifs d’origine sur plaque de verre à Arthur Wright. Gardner, familier des trucages photographiques, les examine et n’y décèle aucun signe de supercherie. Pour lui c’est même une preuve que les concepts théosophiques sont irréfutables. Voulant faire connaître la nouvelle, Gardner fait corriger les plaques qui deviennent plus propices à l’impression. 
C’est la photo retouchée qui devient célèbre. Les reproductions sont disponibles à la vente à l’issue des conférences de théosophie à travers tout le royaume uni.

C’est ainsi que ces images parviennent jusque Sir Arthur Conan Doyle, qui fait également partie de la société théosophique.

Intervention de Sir Arthur Conan Doyle

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/bb/Conan_doyle.jpg/220px-Conan_doyle.jpg
portrait de Sir A. C. Doyle

Les photos sont remarquées par le célèbre écrivain Sir Arthur Conan Doyle qui s’intéresse beaucoup au surnaturel. Il est enthousiasmé et c’est pour lui une preuve incontestable de l’existence des fées. Ses croyances sont familiales puisque son oncle Richard Doyle était illustrateur à l’époque victorienne et spécialisé dans la représentation du petit peuple. Son père, Charles Doyle, lui aussi dessinateur de fées, affirmait en voir dans ses dernières années, alors qu’il avait sombré dans l’alcoolisme et la folie. Depuis la mort de son fils, Doyle s’intéresse à l’écriture automatique. Il est passionné très tôt par l’hypnose, la télépathie, le spiritisme.
Doyle entre en contact avec Gardner et ensemble ils font réaliser des expertises.
Plusieurs techniciens de la société Kodak examinent les tirages. Les spécialistes n’y décèlent aucune trace de trucages. Cependant ils ne concluent pas pour autant que l’authenticité de la photo soit une preuve de l’existence des fées.
Le laboratoire Ilford quant à lui conclue que les photos sont bien évidemment truquées.
Les experts ne s’accordent pas, Gardner et Doyle préfèrent garder leurs certitudes et surtout les prouver. Gardner se rend à Cottingley durant l’été 1920. Il y apporte deux appareils photographiques et 24 plaques. Frances est invitée à rester avec la famille Wright pendant les vacances scolaires d’été afin de prendre plus de photos avec Elsie. Laissées seules un après-midi, car les fées ne se montreraient en présence d’autres personnes, Elsie et Frances prennent plusieurs photos, dont deux semblent montrer des fées. Dans la première, Frances et la fée bondissante, Frances est représentée de profil avec une fée près de son nez. La deuxième, La fée offrant un bouquet de campanules à Elsie, montre une fée en vol stationnaire ou sur la pointe des pieds se tenant sur une branche, et offrant une fleur à Elsie.

les fees de Cottingley
Frances et le fée bondissante, août 1920.
les fees de Cottingley
La fée offrant un bouquet de campanules à Elsie, août 1920.

Deux jours plus tard, les filles prennent une dernière photo : Les Fées et leur bain de soleil. Elle montre un petit groupe de personnages féeriques dont les ailes semblent réagir au vent ou se mouvoir.

les fees de Cottingley
Bain de soleil dans le nid aux fées, août 1920.

Polly et Arthur Wright n’ont pas le même point de vue sur l’affaire. Si Polly reconnaît l’existence du petit peuple sans équivoque, son mari Arthur reste perplexe et a du mal à croire que Conan Doyle, qu’il tenait jusque-là en grande estime, ait pu être trompé par deux jeunes filles. C’est lui qui emballe soigneusement les plaques dans du coton et les retourne à Gardner.

En novembre 1920, Conan Doyle publie un article sur le sujet dans le numéro du Strand Magazine. L’article contient deux tirages de plus haute résolution que les photographies originales de 1917. De très nombreux exemplaires se vendent en quelques jours de publication. Pour protéger l’anonymat des filles, Frances et Elsie ont été renommées respectivement Alice et Iris, tandis que la famille Wright porte le nom de « Carpenters ». En spiritualiste enthousiaste et engagé, Conan Doyle espère que, si les photographies parviennent à convaincre le public de l’existence des fées, celui-ci pourra accepter plus facilement la réalité d’autres phénomènes psychiques.
L’article reçoit un accueil mitigé, généralement un mélange « d’embarras et de perplexité », et si la plupart des lecteurs pensent qu’il s’agit d’un canular, les fées de Cottingley divisent et sont sources de controverses et de disputes. L’opinion est partagée entre l’admiration pour les réalisateurs du trucage, la stupéfaction, l’hilarité et la colère.

Plusieurs journalistes de la région mènent des enquêtes afin de retrouver les deux jeunes filles et d’en savoir plus. Elles sont vite retrouvées et un grand nombre de personnes sont impressionnées par l’apparente sincérité des deux filles même si l’affaire reste inexpliquée.
Plusieurs possibilités de truquages sont évoquées, grâce à la description d’Elsie par sa mère comme une enfant imaginative, artiste et familière des promenades en pleine nature. Certains pensent à  des découpes de carton : les sceptiques à l’égard des clichés notent que les fées ressemblent étonnamment aux personnages traditionnels des contes de nourrice, mais aussi qu’elles arborent des coiffures à la mode, et que les photographies sont particulièrement nettes, comme si des améliorations avaient été effectuées par un spécialiste. Des experts en photographique concluent qu’ils pourraient produire le même type d’image en studio avec des découpages en carton, et une explication donnée pour la première photo est que Frances est debout derrière une table recouverte de verdure et de mousse, sur laquelle sont posées des fées en carton.

Gardner se rend une dernière fois à Cottingley en Août 1921 avec un médium, Geoffrey Hodson, spécialiste des fées et gnomes recommandé par Sir Arthur Conan Doyle. Aucune photo n’est prise, mais de nombreuses notes de Hodson précisent qu’il voit des fées partout et il les décrit dans ses carnets de notes. Pour lui les deux jeunes filles sont également médium. Cependant, Elsie et Frances expliquent qu’elles n’ont plus le cœur assez pur pour que les fées les honorent de leur compagnie du fait de la puberté. Pour ne rien arranger, il pleut presque tout l’été alors que, selon les deux filles, les fées n’apparaissent qu’au soleil.

Conforté par les dires du médium Geoffrey L. Hodson, Conan Doyle publie un livre en 1922 : The Coming of the Fairies. Comme auparavant, les photographies reçoivent un accueil mitigé, mais pire, l’ouvrage le couvre de ridicule au point que les spiritualistes et des amis se détournent de lui. Ce soutien inconditionnel à l’affaire venant de la part du créateur du personnage le plus froidement logique de la littérature anglaise (Sherlock Holmes) contribue à discréditer Conan Doyle, et à lui donner une réputation de « vieil homme crédule ». Des poèmes et des caricatures se mettent à circuler bien qu’il ne soit pas, et de loin, le seul à croire à la réalité physique des esprits élémentaires à son époque.
Il aura tout de même apporté une énorme publicité à lui seul, défendant la réalité des photos jusqu’à sa mort en 1930. Même s’il ne s’est jamais rendu personnellement à Cottingley, c’est en partie grâce à lui que nulle part au monde les fées n’auront été aussi populaires qu’à Cottingley au début du XXe siècle.
L’affaire en reste là pour longtemps. L’intérêt pour ces photos diminue graduellement. Puis les photographes grandissent, se marient et mènent leur vie.
Mais ces photos ne seront jamais totalement oubliées. En 1966, un journaliste retrouve Elsie qui lui explique qu’elle a photographié ses pensées. Cette simple déclaration relance l’intérêt pour ces images étranges. Les médias s’emparent de l’histoire et rencontrent les deux auteurs qui nient avoir monté un canular.
De 1966 aux années 1980, de plus en plus de documents tels que déclarations des critiques, expertises, enregistrements, cassettes, lettres et coupures de journaux, deviennent disponibles et permettent d’approfondir l’affaire des photographies. Elsie et surtout Frances se tiennent plutôt à l’écart et tentent de faire valoir le respect de leur vie privée. La majorité du public s’en tient à des découpages de carton, disant que les fées étaient bien connues des livres pour enfants en 1917, et qu’à l’exception du gnome, celles des photographies sont habillées et coiffées à la mode.
Ce n’est que lorsque Frances atteint l’âge avancé de 80 ans qu’elle avoue, ainsi que Elsie, que les photos étaient truquées grâce à des fées en carton découpées dans un livre pour enfants. Mais les deux cousines affirment toujours qu’elles ont réellement vu des fées. Elsie avait pris les illustrations du petit peuple dans Princess Mary’s Gift Book de Claude Arthur Shepperson, et notamment le poème d’Alfred Noyes, A Spell for a Fairy (Sortilège pour une fée), un livre populaire pour enfants auquel Conan Doyle avait collaboré pour écrire Bimbachi Joyce. Ce dernier a d’ailleurs dû en recevoir un exemplaire par son éditeur à l’époque, et n’aura a priori jamais relevé la ressemblance.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/d/d2/CottingleyFairies-PrincessMary2_gobeirne.png
source : wikipédia.org
Les deux filles ont découpé les personnages en carton avant d’éliminer un certain nombre de leurs accessoires ou d’en ajouter de nouveaux, puis de les fixer dans des herbes ou des branchages à l’aide d’épingles à chapeau, afin de prendre la photographie. Elsie confie qu’elle avait éprouvé de la compassion à l’égard de Conan Doyle qui venait de perdre son frère cadet et son fils. Elsie et Frances avaient alors décidé de garder le secret de l’affaire jusqu’au décès de Conan Doyle et d’Edward Gardner.
Elsie : « je me suis bien amusée et je ne comprends pas à ce jour pourquoi ces photos ont été prises, ni pourquoi tant de monde voulait être dupe ». Elle fait aussi part de son incrédulité en voyant que la « petite blague » d’une enfant et d’une adolescente ait pu tromper tant de personnes pendant tant et tant d’années. Elle ne comprend pas comment quelques photographies truquées ont provoqué cet enchaînement de circonstances, bien au-delà de ce que Frances et Elsie auraient pu prévoir. Les deux petites filles ont créé un canular innocent, et les adultes se sont emparés de l’affaire, tandis que les enfants n’ont eu aucun contrôle sur les événements.
En 1990, le livre de Joe Cooper intitulé The case of the Cottingley fairies (« L’Affaire des fées de Cottingley ») est publié à la suite d’une longue enquête et étude de l’auteur sur la biographie de Frances et Elsie.
Les photographies et les deux appareils utilisés par Elsie et Frances sont désormais exposés au National Media Museum de Bradford.
Frances décède en 1986, et Elsie en 1988, mais les deux femmes ont fait entrer les fées de Cottingley dans l’Histoire.


Sort des objets et documents en rapport avec l’affaire

Des impressions des photographies de fées, ainsi que quelques objets dont une première édition du livre de Conan Doyle, The Coming of the Fairies, ont été vendus aux enchères à Londres pour 21 620 £ en 1998. La collection comprend des tirages des photographies, deux des appareils utilisés par les filles et des aquarelles de fées peintes par Elsie.

Les plaques de verre photographiques ont été achetées pour £ 6 000 par un anonyme lors d’une vente aux enchères tenue à Londres en 2001.
La fille de Frances, Christine Lynch, est apparue dans une émission télévisée Antiques Roadshow de Belfast, diffusée sur BBC One en janvier 2009, avec les photographies et l’un des appareils donnés aux filles par Conan Doyle. L’expert, Paul Atterbury, a estimé la valeur des objets présentés entre £ 25 000 et £ 30 000.

Quelques mois plus tard, la première édition des mémoires de Frances est publiée sous le titre Reflections on the Cottingley Fairies. Le livre contient la correspondance, parfois « amère », entre Elsie et Frances. Il révèle un conflit entre les deux filles à propos de la révélation du canular (le secret a déchiré la famille), et à quel point elles ont souffert de la mise en lumière de l’affaire, notamment Frances qui était entourée de gens voulant lui parler et la toucher, et qui l’ont traitée, dit-elle, « comme une bête de foire ».
Photographie de Frances Griffiths et Elsie Wright prise par Arthur Wright en juin 1917, avec l'appareil photo qu'il venait juste d'acquérir.
Frances et Elsie Wright, juin 1917.

 * * *

Sources :

Wikipédia
Cercle Zététique

Une réflexion sur “Les fées de Cottingley

  1. Un article complet, clair, et servi par une iconographie intéressante. Et comme le laissent entendre Frances et Elsie, ce n'est pas parce qu'elles ont mis en scène des fées de papier qu'elles n'en ont pas réellement aperçu, ou que le peuple féérique n'existe pas

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