Emile Nelligan, la plume de Nouvelle-France à l’encre de bile noire

Bien qu’il soit aujourd’hui un poète reconnu au Québec, Emile Nelligan eut une vie ponctuée de nombreux tumultes et ce depuis son plus jeune âge. Sa plume, medium prodige de la Mélancolie, affecta l’homme dans des proportions extrêmes, jusqu’à le rapprocher de ce que nous appellerions aujourd’hui « un poète maudit ».
Emile Nelligan nait à la fin du 19ème siècle à Montréal, le Réveillon de Noël 1879 plus précisément. Fils d’un père irlandais, peu sensible à la culture et peu présent à la maison à cause de son travail d’inspecteur des postes, ainsi que d’une mère franco-canadienne musicienne, patriote et catholique, Emile Nelligan est l’aîné d’une fratrie de trois enfants.
Enfant d’une famille aisée, le jeune Nelligan sera scolarisé très tôt ; malheureusement, son caractère peu studieux le fait échouer continuellement. Dès son plus jeune âge, il rêve d’être poète : les tâches d’étudiant, les affres du travail, tout ça ne l’intéresse guère. Poète il sera, ou il ne sera point.
Pour pallier à ce caractère buté et idéaliste, ses parents prennent des initiatives : son père l’envoie sans consulter son avis en Angleterre, pays d’où le jeune homme reviendra vite. Sa mère lui trouve alors un emploi de comptable chez un marchand de charbon, qu’il gardera seulement quinze jours.

Portrait d’Emile Nelligan par Denis Beaulieu, 1979

Les seules activités qui intéressent le jeune Emile, outre l’écriture de vers, sont la fréquentation de cercles littéraires et autres assemblées d’artistes. Dès l’année 1986, le jeune homme connaît plusieurs ascensions artistiques. Tout d’abord, il rencontre lors d’une lecture le père Eugène Seers, allias Louis Dantin. Celui-ci deviendra le principal soutien d’Emile Nelligan dans sa carrière littéraire. Cette année signe également la première publication du poète : il verra en effet encrée dans le journal Le Samedi son poème « Rêve fantasque », sous le pseudonyme « Emile Kovar ». Cette publication sera suivie de huit autres dans le même journal, puis de quelques-unes dans l’hebdomadaire Le Monde illustré. Un épisode consécratoire succède à ces publications, en 1899 à l’Ecole Littéraire de Montréal, cercle d’écrivains passionnés. Lors d’une conférence, Emile Nelligan récitera trois poèmes dont « La Romance du Vin » qui suscitera une vive émotion.

Malheureusement, malgré les éclats de cette carrière littéraire naissante, Emile Nelligan présente des difficultés psychologiques qui s’aggravent avec le temps. Dès le 9 août 1899, il est interné en asile psychiatrique à la demande de son père, pour les motifs de « dégénérescence mentale » et « folie polymorphe », ce que nous qualifierons aujourd’hui d’une dépression mentale sévère.

Malgré son internement, ses poèmes continueront à paraître dans plusieurs revues grâce au soutien d’amis, de collègues ou encore d’admirateurs. Dix-sept poème d’Emile Nelligan sont publiés dans le recueil collectif Les soirées du château de Ramezay de l’Ecole Littéraire de Montréal, cinq dans le recueil de poésie religieuse Franges d’Autel de Louis Dantin, puis enfin quelques-uns dans Le Journal de Françoise de son amie Robertine Barry. Il est à noter que Louis Dantin, parrain d’Emile Nelligan, ne l’oubliera pas malgré sa maladie et rassemblera tous ses efforts dans la promotion de l’oeuve de son ami. La mère du poète œuvrera également pour la publication d’un recueil des écrits de son fils.

Dédicace d’Emile Nelligan, 1904

En 1904, grâce aux efforts de l’entourage, un premier volume recueillant 107 poèmes sera édité.
Cette édition permet au poète d’être découvert en Europe, grâce à Charles ab der Halden dans La Revue d’Europe et des Colonies, à Charles-Henry Hirsch dans Mercure de France et à Franz Ansel dans la revue belge Durandal. Jean Charbonneau participera aussi aux éloges d’Emile Nelligan, via sa radio L’Heure Provinciale et la publication d’un ouvrage sur les quarante années d’existence de L’Ecole Littéraire de Montréal, dont l’un des chapitres sera consacré à Emile Nelligan.

Manuscrit du poème « Le Vaisseau d’Or »

Le poète mourra dans sa chambre d’hôpital le 18 novembre 1935 à cause d’insuffisances cardiaques et rénales ainsi que d’autres problèmes de santé.
Nombre d’ouvrages à son propos parurent dans les années qui suivirent sa mort, et le poète, bien qu’ayant connu une vie de difficultés et de meurtrissures, aura une réelle postérité dans l’histoire de la littérature québécoise.
Si j’ai décidé de vous parler de ce poète immensément doué aujourd’hui, c’est que je me suis aperçue que peu de français le connaissaient. Après cette biographie non exhaustive, je vous laisse découvrir quelques-uns de ses écrits phares.


*****************

 Sérénade Triste

Comme des larmes d’or qui de mon coeur s’égouttent,
Feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes.

Vous tombez au jardin de rêve où je m’en vais,
Où je vais, les cheveux au vent des jours mauvais.

Vous tombez de l’intime arbre blanc, abattues
Çà et là, n’importe où, dans l’allée aux statues.

Couleur des jours anciens, de mes robes d’enfant,
Quand les grands vents d’automne ont sonné l’olifant.

Et vous tombez toujours, mêlant vos agonies,
Vous tombez, mariant, pâles, vos harmonies.

Vous avez chu dans l’aube au sillon des chemins,
Vous pleurez de mes yeux, vous tombez de mes mains.

Comme des larmes d’or qui de mon coeur s’égouttent,
Dans mes vingt ans déserts vous tombez toutes, toutes.

* * *

Le Vaisseau d’Or

Ce fut un grand Vaisseau taillé dans l’or massif:
Ses mâts touchaient l’azur, sur des mers inconnues ;
La Cyprine d’amour, cheveux épars, chairs nues,
S’étalait à sa proue, au soleil excessif.

Mais il vint une nuit frapper le grand écueil
Dans l’Océan trompeur où chantait la Sirène,
Et le naufrage horrible inclina sa carène
Aux profondeurs du Gouffre, immuable cercueil.

Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon coeur, navire déserté ?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve !

* * *

Dans l’allée


Toi-même, éblouissant comme un soleil ancien
Les Regrets des solitudes roses,
Où s’effeuillent, au pas du Soir musicien,
Contemple le dégât du Parc magicien
Des morts de camélias, de roses.

Près des bassins au vaste soupir,
Revisitons le Faune à la flûte fragile
Je venais célébrant sur mon théorbe agile
Et le banc où, le soir, comme un jeune Virgile,
  Ta prunelle au reflet de saphir.

Tissant nos douleurs aux ombres brunes,
La Nuit embrasse en paix morte les boulingrins,
Tissant tous nos ennuis, tissant tous nos chagrins,
Mon coeur, si peu quiet qu’on dirait que tu crains
  Des fantômes d’anciennes lunes !

Foulons mystérieux la grande allée oblique;
Là, peut-être à nos appels amis
Les Bonheurs dresseront leur front mélancolique,
Du tombeau de l’Enfance où pleure leur relique,
Au recul de nos ans endormis.

* * *

  La Romance du vin

Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte
Ô le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en choeur,
Ainsi que les espoirs naguère à mon coeur,
Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

Ô le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
Un orgue au loin éclate en froides mélopées;
Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
Percent le coeur du jour qui se meurt parfumé.

Je suis gai! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
Verse, verse le vin ! verse encore et toujours,
Que je puisse oublier la tristesse des jours,
Dans le dédain que j’ai de la foule méchante !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l’Art !…
J’ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard.

C’est le règne du rire amer et de la rage
De se savoir poète et objet du mépris,
De se savoir un coeur et de n’être compris
Que par le clair de lune et les grands soirs d’orage !

Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
Ou l’Idéal m’appelle en ouvrant ses bras roses;
Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !

Pendant que tout l’azur s’étoile dans la gloire,
Et qu’un rythme s’entonne au renouveau doré,
Sur le jour expirant je n’ai donc pas pleuré,
Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !…
Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre;
Enfin mon coeur est-il guéri d’avoir aimé ?

Les cloches ont chanté; le vent du soir odore…
Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore,
Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots !

* * *

Rêve fantasque


Les bruns chêneaux altiers traçaient dans le ciel triste,
 D’un mouvement rythmique, un bien sombre contour ;
Les beaux ifs langoureux, et l’yprau qui s’attriste
 Ombrageaient les verts nids d’amour.

 Ici, jets d’eau moirés et fontaines bizarres ;
Des Cupidons d’argent, des plans taillés en coeur,
 Et tout au fond du parc, entre deux longues barres,
Un cerf bronzé d’après Bonheur.

 Des cygnes blancs et noirs, aux magnifiques cols,
 Folâtrent bel et bien dans l’eau et sur la mousse ;
Tout près des nymphes d’or – là-haut la lune douce ! –
Vont les oiseaux en gentils vols.

 Des sons lents et distincts, faibles dans les rallonges,
Harmonieusement résonnent dans l’air froid ;
 L’opaline nuit marche, et d’alanguissants songes
Comme elle envahissent l’endroit.

 Aux chants des violons, un écho se réveille ;
Là-bas, j’entends gémir une voix qui n’est plus ;
 Mon âme, soudain triste à ce son qui l’éveille,
Se noie en un chagrin de plus.

 Qu’il est doux de mourir quand notre âme s’afflige,
 Quand nous pèse le temps tel un cuisant remords
– Que le désespoir ou qu’un noir penser l’exige –
 Qu’il est doux de mourir alors !

 Je me rappelle encor… par une nuit de mai,
Mélancoliquement tel que chantait le hâle ;
Ainsi j’écoutais bruire au delà du remblai
Le galop d’un noir Bucéphale.

 Avec ces vagues bruits fantasquement charmeurs
Rentre dans le néant le rêve romanesque ;
 Et dans le parc imbu de soudaines fraîcheurs,
Mais toujours aussi pittoresque,

 Seuls, les chêneaux pâlis tracent dans le ciel triste,
 D’un mouvement rythmique, un moins sombre contour ;
 Les ifs se balançant et l’yprau qui s’attriste
Ombragent les verts nids d’amour.

 *****************



La musique s’intéresse aussi à Emile Nelligan :

Jacques Hétu (musique classique) composa trois cycles inspirés par le poète : Les Abîmes du rêve, Les Illusions fanées et Les Clartés de la nuit :

Le groupe de black metal québecois Sui Caedere rend également hommage à la poésie de Nelligan à travers plusieurs morceaux :

* * *

Sources :

~ Emile Nelligan, une biographie en images
~ Fondation Littéraire Fleur de Lys
~ Jacques Hétu Musiccentre

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