Noisy-Miranda, un joyau néo-Tudor dans le couloir de la mort

N.B. : Cet article a été complété d’un résumé succinct des développements survenus dans ce dossier, d’octobre 2016 à avril 2017. Le lecteur trouvera celui-ci en bas de page, immédiatement après les notes.


La nouvelle est tombée le 6 octobre : un avis affiché sur la grille du domaine annonce la démolition imminente du château de Noisy, dit « Miranda » [1] et sis à Celles-lez-Dinant, dans la province de Namur, en Belgique. C’est un nouveau coup dur pour les défenseurs du patrimoine immobilier belge, qui espéraient sauver ce monument en dépit du permis de démolir délivré par la commune depuis juillet 2015. Dès fin 2013, date des premières démarches en ce sens du propriétaire, ceux-ci sont en effet mobilisés pour sa sauvegarde, et ont dans cette optique constitué une association : ARESNO, soit « Association pour la REstauration et la Sauvegarde de NOisy ».

Julien NOËL, Mémento du château de Noisy, pointe sèche sur feuille plastique,
simili papier japon 225g/m2, 12.1×18.8 cm, octobre 2016.

La construction du Château de Noisy-Miranda a débuté en 1866, à l’initiative du comte Hadelin de Liedekerke-Beaufort [2] et sur base d’une structure antérieure (probablement une ferme) dont on sait peu de chose sinon qu’y s’est éteint le grand-père de Hadelin, Marie Ferdinand Hilarion, premier comte de Liedekerke-Beaufort (1762-1841) par ailleurs connu pour sa carrière de courtisan (il fut notamment page du comte de Provence — le futur Louis XVIII — et maréchal de la cour du roi des Pays-Bas).

L’architecte en charge du projet aurait été l’Anglais Edward Milner (1819-1884), un choix curieux étant donné qu’il s’agit d’un architecte de jardin [3]. Le château est dans un premier temps bâti sur trois étages hors-combles, avant l’ajout en 1903 de l’emblématique tour centrale dotée d’une horloge, faisant suite à une interruption des travaux de plus de dix ans, causée par le décès de Milner. Cette tour, achevée en 1907, est l’œuvre d’un architecte français quasi inconnu, nommé Pelcher [4].

Le château de Noisy à la fin du XIXe siècle, photographe inconnu.
Courtoisie de René Wastelain, président d’ARESNO.

Ce château de plus de cent pièces, dont le projet est à rapprocher de la mouvance éclectique qui se manifeste en architecture au tournant des années 1860, est érigé dans un mélange de styles différents : néogothique (d’inspiration brabançonne), néo-Tudor et même « Scots Baronial » [5]. Ses façades et toitures sont dès lors un festival de tourelles et d’échauguettes, de créneaux et de pignons à gradins. Représentant d’une tendance rare en Belgique, il n’a guère pour homologue que le château de Leignon, situé à une dizaine de kilomètres à peine et profondément remodelé à la même époque.

Noisy-Miranda constitue dans un premier temps la résidence d’été des Liedekerke-Beaufort. Il est brièvement occupé par les troupes allemandes, lors de la Seconde Guerre mondiale, puis est converti en 1951 en centre de vacances pour les enfants du personnel de la Société nationale des chemins de fer belges. Il occupe cette fonction durant une trentaine d’années, jusqu’à un incendie survenu en 1991, qui mène à son abandon.

Laurens PEL, façade principale du château, 2009 – CC BY-SA 3.0 .

Aujourd’hui, le château, bien connu via des photographies d’urbexeurs (dans la communauté desquels il est extrêmement populaire), peine à rappeler sa splendeur d’antan. En témoigne par exemple son hall, dont l’image suivante tranche douloureusement avec la description qu’on peut en trouver dans l’inventaire du Patrimoine Monumental de la Belgique (basée sur une prospection effectuée entre mars 1983 et septembre 1990) : « À l’intérieur, grandiose hall d’entrée avec son escalier d’honneur en marbre bleu d’Italie [6]. »

Normann SZKOP, hall d’entrée du château, 2009 – CC BY-SA 3.0 .

Endommagé suite à l’incendie de 1991, il subit de surcroît l’attaque de la Mérule pleureuse, un champignon qui s’attaque à sa charpente et à ses planchers. Ses bois survivants et nombre de ses pierres et ardoises ont d’autre part été prélevés et dispersés pour être réemployés sur d’autres sites [7]. Les militants pour la sauvegarde du château réfutent cependant que ce mauvais état seul justifie la démolition du château. Arguant de la solidité des murs, ils préconisent la stabilisation de la ruine, de manière à la préserver dans sa forme actuelle et d’ainsi garder la porte ouverte à une restauration future, éventuellement entreprise par les générations suivantes des Liedekerke-Beaufort [8].

Les propositions de rachat ou de reprise du bien dans le cadre d’un bail emphytéotique ne manquent du reste pas, mais ont été déclinées par le propriétaire, qui vit à quelques distances dans le même domaine et à qui déplaît beaucoup l’animation autour du site, due notamment aux nombreuses intrusions d’urbexeurs venus de toute l’Europe pour contempler Miranda [9]. Quant aux pouvoirs publics, malgré l’inscription du château en février 2014 sur la liste de sauvegarde du patrimoine wallon (un report d’un an des travaux de démolition, ordonné de manière à laisser le temps aux experts de la Région wallonne de déterminer la valeur patrimoniale de Noisy), ils ont fait le choix de ne pas le classer au rang des monuments historiques, laissant donc le champ libre à son démontage.

Normann SZKOP, façade arrière du château, 2009 – GNU Free Documentation License .
Skin – ubx, intérieur du château, 2012 – CC BY 2.0 .

À l’heure où cet article est publié, les dés semblent bien être jetés ; la démolition, imminente. Les défenseurs du château, qui se sont réunis le samedi 15 octobre devant les grilles pour protester encore cette triste issue [10], appellent néanmoins à une nouvelle manifestation ce dimanche 23, et entendent bien poursuivre leurs efforts tant que vivra l’espoir.

D’aucuns verront une triste ironie dans le fait que ce monument plein de majesté et d’extravagance, qui s’est élevé durant quatre décennies sous les ordres d’un comte Hadelin de Liedekerke-Beaufort, va aujourd’hui être abattu selon le souhait d’un autre, son descendant et exact homonyme ; les autres, ceux pour qui cette bâtisse aura été plus qu’une anecdote — les Cellois qui ont toujours vu sa tour poindre par-dessus les bois ; les enfants aujourd’hui grands, qui ont passé leurs vacances scolaires au domaine ; les amoureux du patrimoine de toute nationalité — n’auront que des images auxquelles se raccrocher. Telles celles-ci, filmées en drone par l’équipe de Global Movie Production et auxquelles nous laissons le soin de clore cet article/eulogie…


  1. Un surnom qu’il doit à la Mirande, un petit affluent de la Lesse qui coule à Celles et qui a creusé la vallée que surplombent ensemble le château de Noisy et son aîné, appartenant à la même famille, le château de Vêves.
  2. Le comte Hadelin Stanislas Humbert de Liedekerke-Beaufort, né à Bruxelles le 11 mars 1816 et mort à Ixelles le 3 janvier 1890, est remémoré, outre pour avoir commandité cette construction, pour sa carrière politique. Il fut en effet membre de la Chambre des représentants de Belgique durant plus de quatre décennies (de 1847 à 1890), de même que bourgmestre (c’est-à-dire maire) de Celles-lez­-Dinant, localité où est situé le château de Noisy, de 1854 à 1857 et de 1859 à 1884. [Source : Cécile Douxchamps-Lefevre, « de Liedekerke Beaufort, Hadelin », dans Nouvelle biographie nationale, t. IV, 1997, pp. 104-107 – disponible en ligne ici.]
  3. L’attribution est contestée par les défenseurs du château, qui reprochent à l’actuel propriétaire, héritier des Liedekerke-Beaufort, son refus d’ouvrir les archives familiales datant de la construction. Celles-ci seraient en effet susceptibles, selon eux, de lever le voile sur les parties réellement impliquées dans l’entreprise et dès lors de faire réestimer à la hausse la valeur patrimoniale du bien.
  4. Pelchner, selon certaines sources.
  5. Philippe Farcy, « Milner, un sacré personnage », dans La Libre Belgique, supplément « Momento », rubrique « Vie de château », 4 février 2014 [lire en ligne].
  6. Jean-Louis Javaux, « Château de Noisy ou de la Miranda », dans Danielle Sarlet & André Matthys (dir.), Le Patrimoine monumental de la Belgique: Wallonie. Province de Namur, arrondissement de Dinant, vol. 22, Sprimont, éd. Pierre Mardaga, 1996, p. 781.
  7. Quelques-uns furent même transformé de manière un peu pittoresque ; on trouve ainsi des tambours taillés dans d’anciens planchers en chêne de Noisy-Miranda.
  8. C.P., « Un sit-in organisé pour sauver le Château de Noisy », dans La Meuse, édition Namur-Luxembourg, 17 octobre 2016, p. 6 : « Les membres de l’ASBL proposent plusieurs solutions pour garder la bâtisse et qu’elle retrouve sa grandeur d’antan. “L’extérieur du château n’est pas du tout en ruine, par contre l’intérieur bien. Nous prônons comme solution que l’intérieur soit vidé, mais qu’on garde l’extérieur pour qu’il ait un statut de ruine romantique. Pour cela, il faudrait aussi clôturer et sécuriser davantage le domaine. On aimerait que les générations futures le fassent revivre”, propose le président de l’ASBL. »
  9. Ibid : « Le propriétaire du château ne semble pas ouvert au dialogue. “Il ne manque pas d’argent, mais il tient à sa tranquillité. […] D’ailleurs, le propriétaire a reçu de nombreuses demandes de la part d’investisseurs, mais ça ne l’intéresse pas” […]. »
  10. Emmanuel Wilputte, « Des sittings n’arrêteront pas les bulls », dans L’Avenir, édition Namur, 18 octobre 2016, p. 10 [lire en ligne] : « Un sitting ce samedi, un autre dimanche prochain : sans doute le baroud d’honneur des amis du château de Noisy. »

Où en est la situation, depuis la rédaction de cet article ?

  • La manifestation du 23 octobre susmentionnée a été suivie d’une troisième, le dimanche suivant. Cette dernière a réuni, d’après les organisateurs, quelque 150 sympathisants. L’affaire bénéficie désormais d’une couverture médiatique nationale.
  • Le 31 octobre, au lendemain de cette manifestation, les travaux de démolition ont débuté au château, dont les tourelles sont arrachées par une grue.
  • Le 3 novembre, l’entreprise en charge de la démolition organise une conférence de presse pour lancer un appel au calme, suite à de nombreuses attaques sur les réseaux sociaux. Interpelé par une militante, son chargé de communication estime à cinq millions d’euros le montant des frais qu’engendreraient la numérotation des pierres et le démontage soigné du château, en vue de son remontage sur un autre site. La presse relaie cette information sous la forme d’un appel aux investisseurs.
  • Les travaux sont interrompus quelques jours plus tard ; ils n’auront en tout pas été mené plus d’une dizaine de jours et, hormis les toitures, rien n’a été démonté. Les raisons de cet arrêt sont peu claires ; il se murmure, parmi les défenseurs du château, qu’il n’était pas prévu d’immédiatement mener les travaux à terme, mais uniquement d’empêcher les chauves-souris d’hiverner sous les combles, ce qui aurait pu invalider le permis de démolir pour un motif écologique.
  • À la mi-décembre, il est annoncé qu’un recours auprès du Conseil d’État est introduit, réclamant la suspension des travaux. Les plaignants sont des habitants de la commune, qui ont mandaté pour défendre leur cause une pointure du droit administratif de l’urbanisme, Maître Alain Lebrun.
  • Les travaux demeurent interrompus tout l’hiver. Des urbexeurs rapportent néanmoins que, privé d’une part importante de ses toitures, le château se dégrade à une vitesse alarmante.
  • Le 13 mars 2017, l’affaire est plaidée devant le Conseil d’État, qui rejette le recours en suspension, contre l’avis rendu par son Premier Auditeur. Les travaux de démolition peuvent donc être poursuivis.
  • Le 31 mars, l’entreprise en charge de la démolition organise une nouvelle conférence de presse. Elle y annonce l’échec de ses démarches pour trouver un investisseur susceptible de racheter le château en pièces détachées et de le rebâtir sur un autre site, et lance un appel aux dons visant à financer cette opération via le grand public.
  • Le 9 avril aura lieu une nouvelle manifestation devant les grilles du château, organisée par ARESNO.

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