Partie 1 : Le noir fantastique d’Odilon Redon

Odilon Redon chez lui, à la fin de sa vie
«Prince du Rêve» (1) c’est le titre donné à Odilon Redon, artiste symboliste célébré par Huysmans et bien d’autres. Cet homme réservé, timide, est à l’opposé de l’image que l’on pourrait se faire de lui en découvrant ses oeuvres. Le critique bruxellois Jules Destrée le dit bien : « Je me souviens encore de mon étonnement lorsque, pour la première fois, je rencontrai l’artiste dont les oeuvres m’avaient si tenacement obsédé… (…) Je m’étais figuré un artiste jeune, hirsute, bavard, une espèce de rapin de génie, exubérant, parti en guerre contre le bourgeois et chevauchant effrontément les paradoxes les plus fous. » Aux antipodes de la figure de l’artiste symboliste ou de l’esthète fin-de-siècle (2), Odilon Redon est un homme d’âge mur, aux sages allures bourgeoises. Il le dit lui-même : « Quel malheur d’être un bourgeois ! »

Après une enfance solitaire et déscolarisée au domaine familial de Peyrelebade (3), où déjà ses premiers fusains voient le jour, il déménage à Bordeaux et prend des cours de dessins auprès de Stanislas Gorin. Ce dernier lui fait découvrir les grands maitres, Eugène Delacroix, Jean-Baptiste Corot et Gustave Moreau, un choc pour le jeune Odilon. Il veut devenir artiste.
En 1857, il fait la rencontre d’Armand Clavaud, un botaniste bordelais qui aura une influence décisive sur l’oeuvre de Redon. Sous son aile, Redon s’initie à la botanique, aux sciences naturelles, aux théories de Darwin, de Spinoza, et même à l’hindouisme… Il lit Flaubert, Baudelaire, Mallarmé et Poe. Le scientifique côtoie le poétique, dans une approche panthéiste de la nature (4).

Germination, Dans le rêve, 1879
Sur la coupe, Dans le rêve, 1879
Un échec au concours d’architecture et une mauvaise expérience au sein de l’atelier parisien de Jean-Léon Gérôme confortent Redon dans un art personnel, nourri d’imaginaire et de fantastique. « J’ai fait un art selon moi. Je l’ai fait avec les yeux ouverts sur les merveilles du monde visibles. »
Le graveur bordelais Rodolphe Bresdin, rencontré en 1865, prend la relève d’Armand Clavaud et lui apprend l’art de la gravure. Son répertoire fantastique mêle des paysages angoissants, où la nature devient le personnage principal, et des visions sorties de son imagination (ou des ses cauchemars). Un mentor idéal pour Redon. 
C’est au retour de la guerre de 1870 où il était soldat, que Redon connait une véritable activité artistique. Entre Paris, Bordeaux et Peyrelebade, il cherche l’inspiration, fréquente des salons (5) et des artistes. Il se consacre pleinement à ses « Noirs », comme il appelle ses fusains et ses lithographies aux tons sombres et aux accents symbolistes. En effet, ces oeuvres proposent une synthèse des influences de l’artiste, où se croisent des créatures hybrides, embryonnaires, végétales – résurgences des enseignements d’Armand Clavaud – et les chimères, cyclopes et autres monstres étranges qui peuplent la littérature et l’imagination personnelle de Redon. Dans ses « Noirs », Redon développe un véritable vocabulaire pictural, presque un bestiaire personnel reconnaissable au premier coup d’oeil : des êtres flottants, primitifs, difformes, en clair-obscur, à mi-chemin entre la biologie cellulaire et des visions morbides. Le microscopique côtoie le macroscopique, dans un univers onirique hors du temps, et pourtant inspiré du réel. « Le surnaturel ne m’inspire pas. Je ne fais que contempler le monde extérieur, et la vie ».

Les entités étranges d’Odilon Redon évoluent dans un monde de ténèbres, angoissé et angoissant. Quand l’arrière plan n’est pas un sombre sfumato indéterminé, les figures prennent place dans des paysages désolés, ou des temples archaïques, possibles échos de l’influence de Gustave Moreau. Ainsi, l’univers imaginaire de Redon est complexe, mystérieux et spirituel, intégrant mille et unes influences.  
Vision, Dans le rêve, 1879
Le joueur, Dans le rêve, 1879
Eclosion, Dans le rêve, 1879
À rebours de tout ce qui se faisait dans le monde artistique à ce moment-là, les « Noirs » de Redon contrastent avec la peinture claire des impressionnistes, avec qui il partage pourtant une exposition en 1886. Il fait figure d’anachronisme au sein de la scène artistique. En 1879, il publie Dans le Rêve, son premier recueil de lithographies. La lithographie se révèle être un excellent moyen de diffusion de ses fusains. Tirée à seulement 25 exemplaires, l’oeuvre attire l’attention d’Emile Hennequin et Joris-Karl Huysmans, deux critiques séduits par l’étrange artiste, qui se chargeront de la diffusion de l’oeuvre de Redon dans les milieux littéraires parisiens. Sa carrière est lancée : il publie d’autres recueils (6), il expose dans divers galeries et salons. Hennequin parle d’ «un frisson nouveau. » Jean des Esseintes, le personnage créé par Huysmans en 1884 dans À rebours, possède des fusains d’Odilon Redon. C’est à travers lui que l’auteur rend hommage à l’artiste et à son oeuvre symboliste en accord avec les principes fin-de-siècle énoncés dans le roman. 
« Ces dessins étaient en dehors de tout ; ils sautaient, pour la plupart, par-dessus les bornes de la peinture, innovaient un fantastique très spécial, un fantastique de maladie et de délire. Et, en effet, tels de ces visages, mangés par des yeux immenses, par des yeux fous ; tels de ces corps grandis outre mesure ou déformés comme au travers d’une carafe, évoquaient dans la mémoire de des Esseintes des souvenirs de fièvre typhoïde, des souvenirs restés quand même des nuits brûlantes, des affreuses visions de son enfance. » (7)

L’oeil comme un ballon bizarre se dirige vers L’INFINI, A Edgar Poe, 1882

Araignée souriante, 1881

La génération décadente voit en lui un véritable maître, un modèle à suivre dans la lignée de Poe, de Baudelaire et de Mallarmé. Odilon Redon, le peintre du noir, retrouve pourtant la couleur dans les 25 dernières années de sa vie. 

(1)  Selon la formule du critique d’art Thadée Natanson en 1894.
(2)  La figure du dandy ou de l’esthète fin-de-siècle trouve son apogée dans le personnage de Des Esseintes dans À rebours de Huysmans. 

(3)  L’enfant chétif et malade est confié à son oncle, à Peyrelebade, dans les Landes. Cette campagne isolée est à la base de son inspiration. 
(4)  Le panthéisme est une pensée philosophique selon laquelle Dieu est dans tout. 
(5)  Il fréquente notamment celui de Berthe de Rayssac, où il rencontre des musiciens et des peintres comme Fantin-Latour. 
(6)  À Edgar Poe en 1882, Les Origines, La Nuit, La Tentation de saint Antoine… 
(7)  J.-K Huysmans, À Rebours, 1884, Folio classique, Chapitre V, page 140-41

Une réflexion sur “Partie 1 : Le noir fantastique d’Odilon Redon

  1. Très chouette article introductif, bravo !

    Sur Redon, j'avais lu un excellent essai, voici quelques années : « La Plume et le pinceau : Odilon Redon et la littérature », de Dario Gamboni. C'est publié chez Minuit… Le livre explore la dimension « littéraire » de l'œuvre de Redon, et plus largement le dialogue qui a pu s'installer à son époque entre graveurs/peintres et écrivains/poètes. J'en ai un excellent souvenir.

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