Doubles Vies d’écrivains [1] : J.-K. Huysmans, le conjurateur de fluides

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


Joris-Karl Huysmans (1848-1907) : un parcours à rebours,
des explorations sataniques au catholicisme repentant

« Lorsqu’il se sentait atteint par les fluides, Huysmans s’enfermait dans sa chambre et après avoir tracé sur le parquet le cercle de défense, brandissant de la main droite l’hostie miraculeuse et de l’autre tenant serré contre lui le scapulaire béni du Carmel éliaque, il récitait les formules conjuratoires qui devaient dissoudre les fluides et paralyser les pouvoirs des envoûteurs [1]. »
Nous avons déjà brièvement abordé le cas Huysmans dans un article précédent, mettant en évidence sa profonde connaissance du satanisme. Sa situation est particulière au sens où ce ne sont pas ses pairs qui l’ont mis en scène, sorcier, mais lui-même, via son alter ego fictionnel dénommé Durtal. Via ce personnage, c’est sa propre quête de savoirs interdits qu’il décrit dans Là-bas, sa propre conversion dans En route. Cette identification, guère équivoque dans les romans, trouve une très nette confirmation dans les propos rapportés de l’écrivain qui, interrogé sur la véracité de son expérience de la messe noire, répondait : « Vous savez que Durtal s’en confesse dans En Route [2]… »
D’autre part, une abondante littérature critique commente, sans recourir cette fois à la fiction, ses penchants pour les choses de l’occulte. Ils se manifestent d’abord sous le couvert de recherches. Tout comme Durtal cherche à décrire au plus près les sacrilèges de Gilles de Rais, Huysmans, après avoir un temps tâté de spiritisme (dont il se lasse, trouvant ses manifestations trop identiques), s’est intéressé au satanisme pour mieux donner vie à son maléfique chanoine Docre. Il fit par ce biais d’étranges rencontres : des alliés, mais également des adversaires…

Jean-Louis Forain, portrait de Joris-Karl Huysmans, pastel, XIXe siècle,
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon.

Il entre tout d’abord en contact avec une personnalité de l’époque : l’abbé Joseph-Antoine Boullan (1824-1893). Ordonné prêtre à vingt-quatre ans, celui-ci finit par être mis au ban de l’Église catholique en 1875, suite à plusieurs scandales de mœurs et à un procès pour escroquerie et outrage public à la pudeur (il est condamné à trois ans de prison en 1861). Il est notamment accusé d’avoir entretenu une maîtresse, d’avoir avorté le fruit de leurs amours et d’avoir développé diverses pratiques pseudo-médicales à caractères urophile, scatophile et sacrilège, car mobilisant des hosties consacrées.
Suite à ces polémiques, Boullan s’installe à Lyon, où il vit entouré de plusieurs disciples et où Huysmans le visite à plusieurs reprises. Il se présente comme le successeur et l’héritier d’Eugène Vintras (qui proclamait quant à lui être la réincarnation du prophète Élie), décédé la même année, et prétend devoir se défendre par voie magique d’attaques fomentées par le Vatican. C’est lui que l’écrivain met en scène dans Là-bas sous le nom du Docteur Johannès. Ils devaient du reste être réellement proches car, l’année suivant la parution du roman, lorsque Boullan est condamné pour exercice illégal de la médecine, c’est Huysmans qui paie son amende [3].
Un peu antérieurement à leur rencontre, c’était également vers Boullan que le poète Stanislas de Guaïta (1861-1897), féru d’ésotérisme, s’était tourné pour approfondir ses connaissances occultes. S’en est cependant suivi un conflit qui provoqua le départ de de Guaïta [4] et la constitution d’un troisième camp : l’ordre de la Rose-Croix. Huysmans, resté fidèle à Boullan, ne s’est pas privé de le brocarder dans son roman, épinglant notamment l’écrivain Joséphin Peladan (1858-1918), son cofondateur [5]. Ce conflit se serait cependant prolongé hors des bornes de la vie littéraire, dans le monde de l’occulte. Tant Boullan que Huysmans [6] prétendirent ainsi être les cibles d’attaques magiques des rosicruciens, qu’ils étaient contraints de parer.
Au décès mystérieux de l’ancien prêtre, de Guaïta est dès lors accusé par voie de presse de l’avoir assassiné par le biais d’un maléfice. C’est Jules Bois (1868-1943), auteur notamment d’une étude sur Le Satanisme et la Magie, qui mène principalement la charge via plusieurs articles parus dans le Gil Blas, tandis que Huysmans accrédite sa théorie dans une interview accordée au Figaro. La polémique enflant, Stanislas de Guaïta se voit contraint d’y répondre par la publication d’un démenti et la provocation de Bois et de Huysmans en duel. Dans le cas de ce dernier, l’affaire se limita à un échange de témoins, dont atteste un procès-verbal [7] ; Bois accepta quant à lui de descendre sur le pré, où deux balles furent échangées sans faire couler de sang (mais bien encore de l’encre, car on soupçonna des forces surnaturelles d’avoir défavorisé le provoqué, renversant le véhicule qui l’amenait à la rencontre et bloquant ses balles dans son canon).
Tout cela a contribué à la réputation de sataniste et de magicien encore attachée aujourd’hui à la personne et à l’œuvre de Joris-Karl Huysmans. Au nombre de ses fréquentations occultes, il faut d’ailleurs encore noter l’astrologue parisien Eugène Ledos, qu’il met en scène dans Là-bas sous le nom de Gevingey. Par la suite, bien que converti, il continua à fréquenter les mystiques et les spirites, et organisa même des séances chez lui dans l’espoir d’ainsi ramener dans la lumière certains de ses amis incroyants [8]. Le braconnier spirituel, hors-pisteur revenu par les marges au bercail religieux de ses pères, s’est fait garde-chasse sur ses vieux jours.

 

[1] Joanny Bricaud, Huysmans occultiste et magicien. Avec une notice sur les hosties magiques qui servirent à Huysmans pour combattre les envoûtements, Paris, éd. Bibliothèque Chacornac, 1913, p. 27.

[2] Propos rapportés dans ibid., p. 20.

[3] Ibid., p. 27.

[4] Joanny Bricaud, J.-K. Huysmans et le satanisme d’après des documents inédits, Paris, éd. Bibliothèque Chacornac, 1913, p. 34-35 : « L’abbé Boullan, qui se donnait comme un haut initié des sciences divines et du plus pur occultisme, devait fatalement rencontrer de Guaita et ses amis. Ce fut, croyons-nous, par l’intermédiaire du marquis d’Alveydre qu’ils firent connaissance vers 1885. Ils furent d’abord très liés. Comment se brouillèrent-ils ? Nous l’ignorons. Toujours est-il que Boullan accusait ces derniers de le vouloir tuer par des moyens occultes tels que l’envoûtement. »

[5] Joris-Karl Huysmans, Là-bas, Paris, éd. Le Livre de poche, [1891] 1961, p. 127 : « […] ces petites sectes abritent aussi d’horribles charlatans et d’affreux hâbleurs. — Péladan, entre autres. Qui ne connaît ce

mage de camelote, ce Bilboquet du midi ! s’écria Durtal [l’alter ego de Huysmans]. » 

[6] Joanny Bricaud, J.-K. Huysmans et le satanisme d’après des documents inédits, op. cit, p. 37-38 : « Huysmans disait encore, parlant de Guaita et de Péladan, qu’ils avaient tout tenté contre lui, avant et surtout après son roman Là-bas. Je suis certain, affirmait-il, qu’ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour me nuire. Et il racontait que chaque soir, à la minute précise où il allait s’endormir, il recevait sur le crâne et sur la face des coups de poings fluidiques. »

[7] Ibid., p. 62.

[8] Gustave Boucher, Une séance de spiritisme chez J.-K. Huysmans, Paris, éd. G. Ficker, 1908, p. 15 : « C’est sous l’empire de cette fraternelle préoccupation que l’idée lui vint de nous réunir dans son appartement de la rue de Sèvres pour nous faire assister à des expériences dont il augurait de probantes manifestations, espérant en tirer argument pour entraîner l’adhésion aux clairs mystères de la Foi, de ceux d’entre nous qui y demeuraient encore étrangers. »

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