Bosch le premier des surréalistes

Introduction :

L’œuvre de Bosch s’articule au sein d’une frénésie religieuse riche de superstitions, d’apparition de sectes, de condamnations au bûcher et de folie humaine que l’artiste exprimera par un dessin réfléchi et poétique, dans un univers possédé par le Malin. Son style très personnel adopte un langage symbolique grâce à des chimères, développées par son intérêt pour les bestiaires de l’époque. Son monde dominé par l’enfer évolue dans des paysages chaotiques où circulent des machines fantastiques et une démence omniprésente dans un grand souci du détail.

Très peu de documents le concernant ont été conservés, aucune œuvre n’est datée et un grand nombre de panneaux ont été détruits. Les spécialistes s’interrogent encore sur la chronologie de son travail et sur les moments clés de sa production. Pourtant, on peut y discerner une évolution stylistique. On y découvre une étude sur la cupidité matérielle, l’avarice et l’orgueil que l’on peut retrouver dans Le Chariot de Foin ; l’érotisme dans une représentation de la sensualité, l’envie qu’elle suscite et le péché dans la gourmandise que l’on peut parfaitement lire dans Le Jardin des Délices. La luxure est religion dans sa création. Elle désigne l’expression d’un désir désordonné, le blasphème et les excès en tout genre détaillés dans ses enfers enflammés. Dans la partie droite à l’intérieur du tableau appelé La Tentation de Saint Antoine, on peut y voir un Homme-maison évoquant clairement un bordel et l’idée d’une pratique sodomite inspirée par le chemin de la débauche ecclésiastique. Jérôme Bosch a rassemblé toutes ces transgressions dans Les Sept péchés capitaux et les Quatre dernières Étapes humaines et certainement avec l’aide d’un de ses étudiants. Ces visions pessimistes sont traitées avec sévérité et interrogent sur le contenu moral de sa peinture mais dénoncent-elles la vision mystique de l’enfer de son époque ou la confession d’une croyance personnelle sur l’existence des limbes ?
Quelques œuvres majeures :

La peinture est une affaire de famille chez les Van Aken, installés à Bois-le-Duc vers 1423. Formé dans l’atelier familial de son grand-père, Jérôme apprend son métier de manière académique. Plus tard, dans la manufacture hollandaise, reconnue et prospère, ses neveux et de nombreux élèves convoitent les toiles du Maître et son imaginaire.
Aussi, les historiens déclarent aujourd’hui que Le Chariot de Foin a bien été peinturé de sa main et par l’un de ses disciples.

Focus sur le Chariot de Foin :

Volets intérieurs
Le Chariot de Foin – Triptyque – vers 1490 ? – Musée du Prado Madrid


Volets extérieur

Ancienne propriété de Philippe II d’Espagne, cette œuvre réalisée sur bois comme toutes les productions du génie, est un triptyque. Celui-ci permet de développer une narration dans le temps et dans l’espace en exploitant les faces externes des volets pour situer des événements ou pour exposer un thème. A l’intérieur est illustrée une humanité corrompue, condamnée à l’enfer éternel pour avoir tourné le dos à la loi divine. Comme toutes ses réalisations, ce thème religieux est associé à de l’argot, des expressions imagées et des traditions populaires. Ses peintures sont enrichies de détails symboliques glanés dans des livres sacrés, dans l’éducation à l’alchimie et de ses descriptions magiques.
La charrette de Foin est une allusion à une existence éphémère et futile. La peinture exprime avec minutie les travers humains dans la représentation d’une foule chargée de symboles mystérieux et cléricaux. L’interprétation se fait de gauche à droite et se prête à une lecture freudienne et chronologique. A gauche, on y voit le paradis terrestre avec Adam et Eve exprimant le péché, la chute des anges rebelles et le passé. Au centre, on discerne une foule de personnages représentant la vie, le présent, la récolte, l’enrichissement et le profit. A droite, les hommes et les bêtes s’entre-tuent dans un enfer au milieu des calamités. Le chariot et son escorte sont traînés sur le chemin de la perdition, par d’horribles créatures représentants les péchés capitaux. 
Les retables d’un contemporain de l’Europe du Nord, appelé Van der Weyden, semblent avoir influencé ses paysages d’une fine précision. Au centre du retable, on assiste à un concert amoureux au sommet de la gerbière. Sont assis ceux qui vivent dans le péché de la luxure, étrangers au tumulte qui règne en bas.
L’image dans son ensemble encourage le spectateur à identifier et à assembler les détails, ce qui donne une forte liberté d’interprétation. Ainsi, les puissants sur leurs chevaux peuvent être regardés comme une présence de la seigneurie qui assure une autorité pour recueillir son bien, mais aussi comme le clergé qui partageaient les privilèges des nobles ou encore l’autocratie suprême du Pape.   
Le peintre qui reçoit d’importantes commandes de religieux n’est pas sans malmener la communauté. La nourriture ou substances divines, comme le pain et le vin, sont développés en état d’indigestion et soulignés comme une coutume de la célébration eucharistique. Le moine empâté tenant sa timbale quémandant du vin au centre du retable peut en témoigner.
Dans le troisième volet intérieur se cache un terrible détail. Des convois de démons s’emploient à construire de nouvelles tours dans un monde où l’enfer est trop petit pour tous les damnés. 
Ces diableries, spécialités de Bosch, peuplent ses images et s’intègrent parfaitement dans les scènes de la vie quotidienne et dans la caricature de proverbes. Ainsi, Le Chariot de Foin décrit assurément ce proverbe allemand : « Le monde est comme un chariot de foin, chacun en attrape ce qu’il peut ».
On rencontre dans son œuvre des motifs récurrents comme celui du hibou ou de la chouette, associés à l’obscurité et au danger. Ils ont une connotation funeste et sont désignés au Moyen-Âge comme des oiseaux du Diable.

Arrêt dur image : gros plan – le Chariot de Foin

L’utilisation des tableaux d’autel est un choix plastique. L’image s’anime en créant l’ouverture et la fermeture des pans de bois et donne un sens à la composition, rendue plus vivante par la césure. En peignant le corps du vagabond sur deux volets, il saisit le conflit moral chez le personnage. Le pèlerin, qui rappelle le fils prodigue égaré, se voit offrir deux chemins : celui du vice et celui de la vertu.

La face extérieure offre une part plus importante de violence. Des brigands y agressent un voyageur et plus loin sur la colline on y décèle une potence. Au premier plan, on remarque un squelette, sujet traité comme une vanité et nature morte. Dans cet environnement hostile, où la cruauté est accentuée par la vision d’égorgements, de têtes coupées et de tripes répandues sur le sol, le voyageur tente d’échapper au mal. Cette agressivité apparaît également dans l’aile gauche intérieure du retable dans la scène du Paradis où l’ange lève avec rage son épée.

Sa palette vive transcrit une tendance fantastique qui en fait un peintre visionnaire.
Comme Jean de la Fontaine a joué un rôle majeur dans l’apprentissage des bonnes mœurs chez l’humain, Bosch a enseigné cette valeur de son vivant. Le style de la peinture gothique est utilisé comme un message transmettant des valeurs civiques et morales.
Enfant, impressionné par le grand incendie qui ravagea sa ville natale de Bois-le-Duc, il affiche le sujet régulièrement dans ses tableaux comme pour se libérer d’une angoisse.
La Tentation de Saint Antoine
Le Jugement Dernier

Focus sur le Jardin des Délices :


Volets extérieurs


Dans le Jardin des Délices, le peintre révèle le crépuscule ardent comme une lente chute de l’humanité et une punition destinée à toutes origines sociales. Des supplices sont infligés par Satan, le monstre à tête d’oiseau qui engloutit les damnés pour les réduire à l’état d’excréments. Les oreilles percées d’une flèche symbolisent le malheur ou la surdité à la parole divine.
Des individus d’un genre carnavalesque se mélangent aux soldats et hommes d’église pour mourir dans un enfer de musiciens. Au premier plan, des instruments à grande échelle utilisés par les démons deviennent des instruments de torture. Ainsi, la vie rime avec la mélodie de la mort.
L’imagination de l’artiste fait ressortir la laideur humaine dans le bien et le mal, confondus par des juxtapositions d’icônes sacrées et païennes. La folie ou la bêtise a un sens moral et non médical dans ses compositions. Jheronimus Van Aken de son vrai nom, exprime un sentiment de piété personnelle. Sa peinture rejette autant le peuple laïc que les membres du clergé malgré l’affiliation du maître à la confrérie Notre-Dame.

Dans une perspective bien chrétienne, le triptyque fantastique serait la représentation du Paradis des adamites. Le volet gauche est sans doute associé à une scène de mariage dans un geste de la bénédiction de Dieu et de la représentation de la création d’Eve.
L’extérieur monochrome, sujet de la création du monde, contraste formellement avec les couleurs variées des panneaux intérieurs. Dans ce paysage sans vie, où l’eau submerge la quasi-totalité de la terre, la scène illustre l’après déluge. Le fidèle peut lire cette peinture comme une prévention historique. 
Une fontaine de jouvence se déploie au centre du jardin enchanté. Des rondes de cavaliers chevauchant toutes sortes d’animaux se déploient comme des danses amoureuses, occupations fréquentes de la noblesse du temps.
La faune ,inspirée en partie par le savoir naturaliste de l’époque, témoigne d’une vie pacifiée par l’enrichissement d’animaux sereins sur deux des battants. D’autres luttent cependant et révèlent la sauvagerie des hommes, essentiellement dans le panneau des peines de l’enfer.
Parmi les personnages, on y voit des hommes et des femmes noirs utilisés comme une allégorie. En effet, la couleur noire représente le premier stade de la matière pour les alchimistes.
Des amoureux sont enfermés dans une sphère de cristal, symbole de la fragilité de l’univers. L’humanité ne pouvant être protégée du temps dans ce jardin du mal est vouée à son anéantissement. Cette image relève d’un vieux proverbe flamant qui dit : «  Le bonheur est comme le verre, vite brisé ».
Les allégories sexuelles sont elles aussi omniprésentes dans ce retable. Les personnages et bêtes hybrides s’abandonnent à des plaisirs charnels. Les baies rouges, fruits des bois et fraises, gourmande moisson, sont le rappel d’un licencieux libertinage.
Bosch fait apparaître sur ses toiles des mandragores, le LSD de l’époque, qui peut ainsi expliquer sa troublante inspiration, mais il se peut que ce soit Le Datura, une plante aux propriétés hallucinogènes utilisées par lesdites sorcières, que notre roi de l’onirisme consommait. Malgré tout, son secret est emporté avec lui.   
L’étude des dessins par des spécialistes permet de comprendre son emprunte au style Renaissance. Aussi, les infrarouges font naître de nombreuses recherches cachées sous des repeints.
Cette exploration est basée sur des nouveautés artistiques italiennes connues lors de son séjour à Venise. Ce voyage donne une nouvelle dimension à sa créativité. On remarque plus d’espaces, de paysages et des effets lumineux qui donnent à ses dessins une plus grande profondeur. 
Des modello, baptisés aussi croquis, sont retrouvés et peuvent être mis en rapport avec des tableaux comme le Jugement Dernier ou le Jardin des Délices, mais aucun n’a vraisemblablement la fonction d’exercice préparatoire. Le contact avec la peinture latine et celle de Durer s’établit dans un échange mutuel d’influences. Vers 1510, son style s’enrichit d’effets chromatiques et d’une connaissance nouvelle sur l’architecture. Ses personnages aux visages grotesques vont occuper le premier plan pour donner une composition moderne. Ce nouveau genre est appelé tableau à « demi-figures ».
Saint Jean-Baptiste dans le désert

Le Portement de croix (vers 1515-1516)
Bosch dans le temps
Les graveurs de la fin du XVe siècle et du début du XVIe diffuseront à grande échelle ces créatures singulières. 
Bosch meurt sans descendance en 1516, probablement de la peste qui emporte également son neveu Anthonis. Sur le registre de décès, à côté de son nom, est mentionné « peintre célèbre ».
Notre faiseur de Diable influence Bruegel l’ancien, quatre-vingt-dix ans plus tard, puis fût oublié les quatre siècles suivants. On le redécouvre enfin au XXe siècle dans l’inspiration des surréalistes. 
Le triomphe de la mort de Bruegel l’ancien
Cygnes se reflétant en éléphants, Salvador Dali
Oedipus Rex de Max Ernst
Moïse de Frida Kahlo

Aujourd’hui, sa poésie inspire toujours des artistes comme l’italien de 25 ans, Alessandro Sicioldr.
La Sibilla – 30x40cm – oil on wood – 2016

Bosch est toujours notre contemporain. Son travail d’interprétations sans fin est célébré pour le 500ème anniversaire de sa mort.
Des événements sur l’artiste visionnaire ont lieu en cette année 2016 à Bois-le-Duc aux Pays-Bas.

Retrouvez toutes les informations sur ce site : http://www.bosch500.nl/.
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Sources :

Le musée du Prado possède la collection de peinture espagnole la plus complète au monde : https://www.museodelprado.es/
Le Monde des Arts
Arte – Emission : « La renaissance de Jérôme Bosch » : http://info.arte.tv/fr/la-renaissance-de-jerome-bosch
Arte – Emission « Touché par le Diable » : https://www.youtube.com/watch?v=yBr_Y-slB4E
Arte – Emission « Les petits secrets des grands tableaux » : https://www.youtube.com/watch?v=IHz_lay_kRc
Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9r%C3%B4me_Bosch
Axis encyclopédie
Triptyques Jérôme Bosch de Guillaume Cassegrain
Site de l’artiste Alessandro Sicioldr : http://www.sicioldrart.com/

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