Takala et la danse du corps

Takala, aka Marion, est une photographe et professeure du sud de la France. Dans son travail photographique transparaissent des réflexions littéraires et philosophiques, et une de ses séries intitulée « Les caprices de Bovary » a été exposée plusieurs fois en 2015. Takala sait choisir les mots justes et transmettre toute une palette d’émotions à travers ses images, qu’elles soient des portraits ou des autoportraits. Voici son interview :

Afternoon
~ Bonjour Takala ! Qui se cache-t-il derrière ce pseudo ?
Étant professeur d’Histoire-Géographie dans la vie quotidienne, j’ai été contrainte de prendre un pseudonyme pour mes activités photographiques, notamment pour mes travaux sur le corps nu, peu compatibles avec mes missions dans l’Éducation nationale.
Ayant fait des études littéraires, ce nom est hérité de mes années en classe préparatoire où j’ai découvert la langue grecque. Il désigne un « heureux et bel événement”. Et en langue bambara (la langue maternelle du Mali), cela signifie « allumette », qui rappelle pour moi le feu de la création, la lumière de l’état de  conscience.

~ Pourquoi avoir choisi la photographie comme moyen d’expression ?
C’est mon père qui m’a fait tomber dans la potion magique de la soupière photographique dès mon enfance, en m’apprenant à développer des films et à tirer en labo à la maison. J’ai été fascinée par la magie de la révélation sur le papier. Dès l’adolescence, je n’avais qu’une envie en tête : devenir photo-reporter pour témoigner. Je mettais tout l’argent que je gagnais en donnant des cours particuliers dès l’âge de 14 ans ou de mes anniversaires dans l’achat de beaux livres des grands maîtres de la photographie (Koudelka, Salgado, Cartier-Bresson, Doisneau…). Et je passais des heures à les regarder, à apprendre en m’imprégnant de ces images…

série « Portraits de photographes » –Edouard de Pazzi
Château ruiné

~ Alors qu’il y a des photographes qui ne prennent en photos que les autres, vous pratiquez beaucoup l’autoportrait. Est-ce un besoin ? 

L’autoportrait constitue un tiers de mes travaux, effectivement. Mais, quand je me mets en scène dans les images que je conçois, je n’imagine pourtant pas à un seul instant qu’il s’agit de moi. Mon travail sur l’autoportrait ne relève en rien d’une démarche cathartique. Il procède purement et simplement d’une facilité. Je sais exactement les images que je veux faire. Être devant et derrière le boîtier me permet de toucher au plus près à l’idée que je veux mettre en scène, de pouvoir exiger de moi davantage (psychologiquement et physiquement), de contrôler toutes les étapes du processus créatif.
Un trait qui me définit je crois depuis mon adolescence, où j’imaginais déjà écrire des livres, les illustrer, faire leur mise en page et les fabriquer.

~ Une de vos séries photographiques, qui est d’ailleurs magnifique, s’intitule « Les caprices de Bovary », pouvez-vous nous expliciter le lien entre la référence littéraires et vos photos ?

Cette série m’a été inspirée par la pièce de théâtre Les caprices de Marianne d’Alfred de Musset et le roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary ; deux œuvres qui m’ont beaucoup marquée pendant mes études littéraires.  Emma Rouault se marie à Charles Bovary, un médecin de campagne médiocre et terne. Le mariage ne répond pas aux attentes romantiques d’Emma car la réalité ne correspond pas à ce qu’elle a lu dans les livres. Quant à Marianne, mariée au juge Claudio, c’est aussi une grande insatisfaite qui ne parvient pas à séduire Octave, viveur et libertin. Aucune de ces deux femmes ne réussit à vivre la vie romantique qu’elles ont rêvé. Cette série est donc clairement inspirée par le courant du romantisme apparu à la fin du XVIIIe siècle. J’ai puisé dans ces deux tragédies romantiques pour inventer dans un songe la vie d’une femme du XXIe siècle, moderne et capable de se libérer des chaînes de la société contemporaine pour écrire sa propre aventure humaine.
La littérature et l’Histoire imprègnent beaucoup mes travaux. Il y a comme une contamination permanente entre mon métier de prof d’histoire, mes études littéraires et ma passion pour la photographie.

série « Les caprices de Madame Bovary » –Le rolleiflex
série « Les caprices de Madame Bovary » –Le livre à idées
~ En sus de l’inspiration littéraire, il y a également celle de la danse. Je pense notamment à votre série « Ballets nocturnes et diurnes », mais également à vos chaussons de danse, que l’on retrouve ici et là. Quelle relation entretenez-vous avec cet art du corps ? Quelle relation entretenez-vous d’ailleurs avec votre corps ?
La relation à ce corps a évolué. Il a d’abord été à mon objectif ce qu’est le vase au peintre, la terre au sculpteur, le crayon au dessinateur. Un objet, un outil, la matière première avec laquelle j’apprivoise la lumière d’un matin ou d’une fin d’après-midi. Cette période m’a permis de progresser techniquement et de m’affranchir de certaines contraintes. Ainsi, dès le départ, ces auto-nus ne relèvent en aucune manière d’une écriture biographique sinon d’une construction esthétique sur et autour du corps. Mais, très rapidement, j’ai voulu sortir de cette spirale du «joli nu» pour ne pas sombrer dans un narcissisme stérile, qui n’a rien d’artistique et qui demeure un exercice de style gratuit pour moi. J’ai alors progressivement instrumentalisé ce corps dans mes photographies pour m’en servir comme le support de mes idées, le miroir de mes états d’âme et des questionnements sociétaux qui me traversent comme on peut le voir notamment dans mes séries «Individu n 779886» (qui pose la question de la place de l’être humain dans nos sociétés modernes individualistes et prosélytes) ou encore dans «Dialogue de sourds» (qui aborde la question du handicap de manière frontale et humoristique). J’avais besoin d’une certaine manière de dématérialiser ce corps qui est le mien pour franchir une nouvelle étape. Mais, j’avais négligé quelque chose de fondamental que la danse m’enseigne depuis plusieurs années. Le corps a son propre langage, sa propre existence, son propre souffle vital… Ce n’est ni l’esprit qui est dans le corps, ni le corps qui est dans l’esprit, n’en déplaise à Paul Claudel. Ils ont chacun une vie à part entière. C’est ainsi, que peu-à-peu, celui-ci reprend ses droits dans mes créations.
C’est le cas, effectivement, dans la série «Ballets nocturnes et diurnes». J’ai voulu capturer dans une seule image les émotions d’un ballet contemporain imaginaire. C’est d’abord un lieu qui m’inspire, ses cicatrices, son âme, son histoire..  Seule, sur un fond musical, je laisse alors mon corps s’approprier le lieu et inscrire sa trace dans ce paysage. Ces chorégraphies improvisées ne sont pas toujours dansées à proprement parler mais, si le silence est une note comme les autres, l’immobilité est aussi un mouvement, une respiration nécessaire.
Mon corps est ainsi devenu pour moi un outil d’expression à lui seul, qui me permet d’écrire des mots invisibles que je ne parviens à capturer qu’à la lumière de mon boîtier. Le processus de création n’est plus seulement dans l’image en elle-même, mais précède l’instantané photographique dès lors que je commence à danser.  Sans savoir où je vais, mais plus sûrement que si je le savais.

~ Le nu semble presque être un facteur obligatoire dans votre travail. Mais ce qu’il y a d’assez rare et d’intéressant, c’est le sentiment d’humilité qui se dégage de votre nudité. Comment expliquez-vous cela ?
La nudité est une évidence pour moi. Elle n’est pas naturelle, contrairement à ce que l’on dit souvent (ce qui distingue l’homme de l’animal est que dès le début de son histoire, il s’est couvert et vêtu comme le rappelle Alain Corbin). Pour moi, elle permet surtout de se débarrasser des codes culturels, moraux et sociétaux. De revenir à la matière brute de l’humanité. Celle où nous sommes tous frères et sœurs, même si cela sonne comme une belle utopie. C’est une utopie à laquelle je crois profondément et c’est peut-être ce qui explique la sobriété de ma façon de portraiturer la nudité.

série « Ballets nocturnes et diurnes » –Le fil

 ~ Vous photographiez également la nudité de votre compagnon. Que pensez-vous de la place du nu masculin dans le milieu photo actuel ?

J’ai toujours le sentiment que le nu masculin est sous représenté et qu’il reste très stéréotypé de surcroît. Dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, les topoï masculins s’étalent en double page : torses imberbes, silhouettes filiformes et juvéniles ou alors les stigmates du mâle barbu et athlétique, qui a une bonne gueule. Mais il y a aussi des photographes qui créent des travaux réellement pertinents et intéressants aujourd’hui, je trouve. Je citerai par exemple Olivier Valsecchi (ses séries Drifting, Time of war ou encore Amazon), Vadim Stein (dans l’univers de la danse), Arno Rafael Minkinne,  Louis Blanc, Jörg Heidenberger, Greg Szcerbaciuk. Il y en a bien d’autres dont le nom doit me rester sur le bout de la langue.

~ J’ai été très émue lors du visionnage de votre série « Le théâtre du couple ». Pouvez-vous nous raconter la genèse de cette série ?
Quoi de plus fugace et immatériel que les sentiments ? C’est d’abord pour conserver les traces tangibles d’une idylle cachée que j’ai commencé à réaliser des autoportraits de notre couple. Il fallait que je couche sur le papier ce que j’étais en train de vivre parce que j’avais le sentiment que c’était exceptionnel, complètement irréaliste, une invention de mon esprit. La photographie a été alors un moyen d’affronter mes peurs et d’assumer mes choix. 21 ans nous séparait, une femme, un homme et 5 enfants, des contraintes professionnelles. Nous rencontrer, vivre ensemble, partager absolument tout relevait autant de la transgression que de l’utopie pure et simple. Et pourtant, 11 ans plus tard, nous sommes toujours ensemble…
Ce qui me semblait important dans cette série, c’est justement que mon compagnon était un homme d’un certain âge avec ses qualités et ses défauts, son histoire, son vécu, ses cicatrices palpables à fleur de peau. Par ailleurs, j’avais envie de dresser le portrait des états d’âme d’un couple pour sortir des photos traditionnelles de couple, souvent glamour ou érotique. De brosser du quotidien, de manière esthétique mais aussi parfois humoristique afin que chaque couple puisse se retrouver dans telle ou telle image. Que ce portrait de notre couple atteigne une portée universelle.

série « Le théâtre du couple » -Être son Yin
Le protéger

  
~ J’ai été très surprise de voir des portraits d’enfants nus, décrivant une innocence et une pureté originelle, et j’ai aimé le discours que vous mettez derrières ces images, sur le regard des adultes qui pose problème. Pouvez-vous en toucher quelques mots à nos lecteurs ?

Mon travail photographique puise beaucoup de son énergie et de son inspiration dans ma vie quotidienne. Je photographie mon compagnon, mes élèves, mes amis et mes « beaux-enfants ». Ils ont grandi avec un père et une belle-mère toujours avec un boîtier à la main ou jamais très loin, des photos accrochées sur les murs de la maison et des images de toute sorte sur les écrans d’ordinateur. Alors, quand un jour, ils m’ont demandé si on pouvait faire des photos ensemble, j’ai regardé le petit bois qui est dans notre jardin et je leur ai dit : « Ça vous dit de faire une série de photos dans la forêt comme dans Le livre de la Jungle ? ». Et ils m’ont répondu tout de suite : « Oui, cool ! ». Et c’est ainsi que je suis partie un matin tôt, encore en pyjama, le Mamiya à la main pour photographier Noah nu dans ce petit bois de notre jardin. La première image de cette série. Et, d’eux-mêmes, ils m’ont proposé de construire des vêtements avec des branchages, des fleurs et des scènes de vie petit-à-petit. Cette série est donc le fruit d’un travail artistique commun. Une petite perle d’enfance, précieuse, sans tabou. Un moment de pur liberté.
Malheureusement, cette série a été très souvent refusée en concours, dans des expositions diverses et variées, simplement parce qu’elle laissait apparaître la nudité partielle de corps d’enfants. « Vous comprenez, on ne peut pas prendre le risque… ». On m’en a dit grand bien à plusieurs reprises, encouragée à la poursuivre, mais un veto récurrent s’abat sur elle. Le néo-puritanisme américain qui fait interdire des expositions aux moins de 18 ans, alors qu’elles étaient ouvertes sans censure il y a encore trente ans doit nous obliger à nous poser des questions. Ce n’est pas tant le fait que ces enfants soient nus qui pose problème. C’est le regard que nous posons sur ses enfants, sur leur nudité qui doit nous interroger.  Ce n’est pas parce qu’on voit des enfants nus qu’on devient pédophile ! Ce n’est pas parce que des filles mettent des jupes courtes qu’il est normal qu’elles se fassent insulter ou violer ! Sinon, je crains sérieusement que tous nos matins deviennent « bruns » (Matin brun, Franck Pavloff).

~ Enfin, avez-vous des projets pour ces prochains mois ? De nouvelles expositions peut-être ?

Cette année, je dois avouer qu’avec la Réforme de l’Éducation nationale au collège, je dois laisser mes boîtiers en sommeil, et que je n’ai pas le temps de préparer des dossiers pour présenter mes travaux et essayer de les faire vivre. J’expose une partie de mon travail actuellement à Paris avec Arttraffik (les séries « Les caprices de Madame Bovary » et « Ballets nocturnes et diurnes » en grand format). Je devrais faire une prochaine exposition sur Paris, toujours avec Arttraffik dans l’année à venir. J’y présenterai une série que je n’ai exposée qu’une seule fois : « Individu n 779886”, tirée sur des papiers au chanvre fait main. Chaque tirage sera unique. Elle sera accompagnée de textes, vendus avec chaque photo. Je dirai donc, que mes prochains travaux vont faire entrer de manière plus singulière et palpable l’écriture mais aussi la danse, très probablement.

série « Childhood »

Série « Les belles au vois dormant »
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Site internet

Une réflexion sur “Takala et la danse du corps

  1. Des séries toujours soignées et imprégnées d'un témoignage de vie. J'aime particulièrement les caprices de Madame Bovary pour cette revisite moderne d'œuvres majeures du XIX ème siècle. Je suis également charmée par les poésies qui se dégagent de la série « Les Belle au bois dormant ».

    J'ai découvert le travail de Takala bien malgré moi quand nos chemins de vie se sont croisés indirectement il y a 10 ans et j'ai toujours apprécié son travail d'artiste. Bonne continuation.

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