Étranges Nativités : l’atypique iconographie de la grossesse de la Vierge à la fin du Moyen-Age

Madonna del Parto, Piero della Francesca,
1455, fresque, Monterchi.

Les fêtes de fin d’année arrivant à grands pas, je vous propose de retourner à leurs sources chrétiennes, à savoir la Nativité. Pour ce faire, j’ai choisi d’aborder le sujet d’une manière assez originale : à travers les représentations les plus atypiques de ce récit biblique. Alors reprenons le sujet à sa genèse et basons-nous sur les textes. Tout d’abord, la Nativité se réfère à la naissance du Christ, dans une étable à Bethléem. Si ce passage est connu par tous, on connaît en revanche beaucoup moins bien les événements qui le précèdent. Il faut dire que la vie de la Vierge est assez pauvrement documentée, et n’a que pour principales sources l’évangile dit de la Vierge, et celui du pseudo-Matthieu. Et en ce qui concerne la grossesse de la Vierge, seule l’évangile de Saint-Luc y fait référence. Ce sujet est évidement épineux quant aux dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Incarnation, c’est donc pour cela que si les représentations de la naissance du Christ sont très fréquentes, celles de la grossesse de la Vierge le sont beaucoup moins. La maternité virginale devient pourtant un dogme de la foi catholique dès 649, à la suite du Concile de Latran, ce qui atteste de sa légitimité au sein du monde chrétien. Dans ses représentations, la grossesse de Marie n’est pas rattachée à un épisode particulier, mais reste plus courante en sculpture qu’en peinture, et peut donc exister en tant que thème à part entière. Cependant, elle est toujours représentée comme un moment glorieux, puisque l’on considère le Christ dans son aspect divin même lorsqu’il est encore dans le ventre de sa mère. Plus exactement, c’est lors de la Visitation que l’aspect divin du Christ est pour la première fois explicitement évoqué, de par la bouche d’Élisabeth, cousine de Marie. Celle-ci est également enceinte, et sera la mère du futur Saint Jean-Baptiste, qui baptisera le Christ. Ici, il sera donc question de représentations subversives ou pour le moins originales, à savoir la Vierge de grossesse, les Vierges ouvrantes et le Christ in utero. Ces trois procédés iconographiques sont étroitement liés et évoluent avec le rapport qu’entretient l’Homme à la naissance et aux progrès qui accompagnent sa compréhension.

Visitation, Rogier van der Weyden, 1445, huile sur bois , 57 x 36 cm,
Museum der Bildenden Künste, Leipzig.

Commençons avec la représentation de la grossesse de la Vierge la plus courante : la Vierge Parturiente. Également appelée Vierge de grossesse, c’est une représentation assez rare. Plusieurs termes qualifient cette tradition iconographique, telle que « Vierge parturiente », qui vient du latin Virgo Partitura, signifiant « Vierge enceinte », ou encore « Maria grávida », du latin « gravida » autre manière latine de signifier « enceinte ». Louis Réau, historien qui s’attacha à répertorier ces représentations, signale également qu’elles étaient parfois appelées Expectatio B. M. Virginis. La volonté de mettre en image ce passage du récit sacré a été impulsée par une diffusion de ce thème, fêté le 18 décembre, introduit par les Franciscains en 1263, et officialisé par Urbain IV en 1389. On trouve assez peu de Vierges parturientes dans la mesure où elles présentent la Vierge comme une mère « normale » qui porte son enfant, remettant en cause le dogme de l’Immaculée Conception. Il se développe à la fin du Moyen-Âge et connaît une apogée au XVIe siècle bien que l’iconographie de la grossesse de Marie existe depuis le XIIIe siècle. Les œuvres dans lesquelles on peut trouver des Vierges Parturientes n’illustrent pas forcément le même récit. On peut en effet en voir dans des Visitations, comme celle de Rogier van der Weyden ou des Couronnements de la Vierge, à l’exemple du retable du Saint-Esprit par le Père Serra réalisé en 1394. Cet état de fait est la conséquence du peu de sources évoquant la grossesse la Vierge, qui n’est mentionnée que dans l’évangile de Saint-Luc, en quelques lignes seulement. Cette représentation ne provenant pas des textes ou d’apocryphes, c’est par conséquent une représentation « imaginaire », qui ne se place non plus dans le besoin de diffuser le récit, mais plutôt de l’illustrer. Cette représentation a été condamnée par le Concile de Trente, qui eut lieu en 1563. Point de départ de la Contre-Réforme, ce Concile avait pour but de mettre fin aux dérives de l’Église catholique, ce qui inclut son aspect iconographique et artistique. Lorsqu’il s’agit de se prononcer sur le cas de la Vierge Parturiente, le concile s’exprime en ces termes : « Le saint concile défend que l’on place dans une église aucune image qui rappelle un dogme erroné et qui puisse égarer les simples. Il veut qu’on évite toute impureté, qu’on ne donne pas aux images des attraits provocants. »

Vierge ouvrante, musée de Cluny, Prusse occidentale, vers 1400.

Les Vierges ouvrantes sont des représentations de Marie enceinte, encore une fois. Mais si l’on peut trouver des Vierges parturientes en peinture ou en sculpture, le concept de Vierge ouvrante appartient, lui, uniquement au domaine des œuvres sculptées. Elles sont, dans leurs représentations les plus archaïques, des statues de Marie qui s’ouvrent, renfermant un retable. Le plus souvent, l’intérieur de la sculpture présente Dieu le Père et le Christ sur la croix, parfois différentes scènes bibliques, à l’instar de celle d’Allariz en Espagne. Son intérieur est d’ailleurs entièrement sculpté, et non peint comme on le voit plus communément. Mais avec l’évolution des mentalités et du regard porté sur la naissance du Christ, des Vierge ouvrantes portant un petit Christ sont apparues. Cela reste une représentation rare, mais on peut citer la Maria Gravida de L’institut Saint-Philippe de Néri qui, il faut le dire n’est, à mon sens pas du meilleur goût.

Maria Gravida, Saint Philippe de Néri, Allemagne
 Maria Gravida (détail)
Source : unbornwordoftheday.com

Les premières images de Christ in utero sont apparues au XVe siècle dans les pays germaniques et du nord de l’Europe. Cette tradition iconographique consiste à montrer le Christ à l’intérieur du ventre de la Vierge, comme si celui-ci était transparent. En parallèle il existe des représentations symboliques montrant la Vierge, souvent en majesté, avec son enfant sur le ventre, ce qui esthétiquement est une convention proche de la Vierge à l’enfant. Or, le Christ in utero s’efforce de montrer la grossesse de la Vierge, renforçant l’aspect divin de son enfant, présent dès le début de la gestation, reconnu par le futur Saint Jean-Baptiste lors de la Visitation. Ce procédé découle du contexte dans lequel il a été développé, car en effet, c’est dans les Pays-Bas, autour du XVe siècle que se développent le plus les recherches anatomiques et médicales. Celles-ci conduisent à une meilleure compréhension de la naissance, qui même si elle reste primaire, invite les artistes à produire de nouvelles figurations de ce phénomène. Parallèlement, les premiers traités médicaux font leur apparition, le plus connu étant celui de Vésale : De humani corporis fabrica, publié pour la première fois à Bâle en 1543. Et tout cela à une époque où, il faut le rappeler, la dissection était interdite par l’Église. Arts et sciences étaient donc intimement liés. Si l’on revient au Christ in utero à proprement parler, on distingue plusieurs types de représentations. Elles peuvent effectivement être soit intra utérines, soit extra utérines, cette dernière catégorie étant apparue au XVe. On la nomme Vierge de l’Expectation ou Vierge de l’Espérance. De plus, le dogme de l’Incarnation énonce que le Christ serait apparu déjà développé dans le ventre de sa mère, il est donc souvent représenté comme un petit homme et non comme un fœtus. Il y a une seconde explication à cela, qui rejoint l’idée du progrès médical : très longtemps, on ne savait rien de ce qui se produisait dans le ventre de la mère, et l’on pensait que l’enfant à l’intérieur du ventre avait l’apparence d’un homme miniature. La plupart du temps, le Christ est représenté in utero avec Saint Jean-Baptiste dans le ventre de sa mère, Élisabeth, lors de la Visitation. Lorsque les fœtus ne sont pas représentés et que seules deux femmes se touchant le ventre sont données à voir, c’est une Vierge Parturiente, comme évoquée plus haut. On peut donc remarquer aisément à quel point ces deux formes d’iconographie de la Vierge sont liées.

Visitation , Pelendri (Chypre), église Sainte-Croix, XIVe siècle, fresque de la nef
Konrad Witz, Visitation, vers 1444, bois peinte, Berlin, Gemäldegaleri.

De manière générale, les représentations picturales ou en ronde-bosse de Marie connurent un essor de popularité à l’époque de la Réforme, marquant ainsi une volonté de légitimer la mère du Christ à un temps où son caractère sacré était remis en doute par le Protestantisme. Cela permit à bon nombre d’œuvres de voir le jour, témoins de la grande variété des représentations que ce sujet peut susciter, allant de la future mère attendant son enfant au symbole de l’aspect divin de Jésus. On peut donc remarquer que ces figures n’avaient pas toutes la même vocation : si certaines étaient destinées à rapprocher les fidèles du récit biblique, induisant une empathie censée appeler à la foi, d’autres avaient un but strictement symbolique et instructif. Cependant, les conventions iconographiques atypiques telles que celle de la Vierge Parturiente disparurent complètement au XVIIe siècle avec la Contre-Réforme qui la jugeait indigne. Celle-ci avait pourtant pour but, par le biais de « l’humanisation »de la Vierge, qui, enceinte devenait une mère normale, d’inspirer l’émotion au spectateur, donc de lui insuffler la foi.

 

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Sources :

-Morel Marie-France, « Voir et entendre les fœtus autrefois : deux exemples », Spirale, 4/2005 (no 36), p. 23-35.
-Jouffroy Christian, La maternité dans l’iconographie mariale Les Vierges enceintes ou allaitantes dans l’art chrétien, [en ligne], consulté le 14 octobre 2016.
-Zuffi Stefano, Le Nouveau Testament, Paris, Hazan, 2003.
-Boucicaut Hans, Visitation, Paris, Musée Jaquemart- André.

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