La Tapisserie de Bayeux ou la naissance de la bande dessinée ?

Tapisserie de Bayeux au musée éponyme.
Tapisserie de Bayeux au musée éponyme.

A l’occasion du 950ème anniversaire de la bataille d’Hastings, célébrée en octobre dernier, nous replongeons avec plaisir dans cette période de l’Histoire avec une œuvre que nous pouvons encore admirer aujourd’hui : la Tapisserie de Bayeux.

A découvrir, ou à redécouvrir, ce chef-d’œuvre médiéval ne finit jamais de nous livrer ses mystères, de nous en apprendre plus sur le passé et sur l’histoire qu’elle raconte. Véritable trésor pour les historiens, ensorcelante pour les hommes de pouvoir, passionnante pour les artistes, amusante pour les touristes, la Tapisserie de Bayeux est un leg précieux du passé pour nous, lecteurs et spectateurs d’aujourd’hui.

La tapisserie de Bayeux, se nomme aussi « Telle du Conquest », autrement dit « Toile de la Conquête » car elle a pour but de raconter l’histoire de la conquête de l’Angleterre par le duc Guillaume de Normandie en 1066. Cette œuvre immense (par sa taille et la richesse de son contenu) est en réalité une broderie datant du XIe siècle.

Cette toile a probablement été réalisée en Angleterre à Canterbury, ville célèbre à l’époque pour ses ateliers de broderie. Si nous ignorons tout, ou presque, de sa conception, la plupart des auteurs s’accordent pour dire que son commanditaire aurait pu être Odon, le demi-frère de Guillaume le Conquérant, afin de raconter l’incroyable histoire de cette conquête et son contexte géopolitique.

I – Précurseur de la bande dessinée

La tapisserie de Bayeux pourrait-elle s’imposer comme précurseur de la bande-dessinée ?

La bande dessinée se définit comme « mode de narration utilisant une succession d’images dessinées, incluant, à l’intérieur de bulles, les paroles, sentiments ou pensées des protagonistes. » (Larousse) C’est un art de masse dans le sens où la bande dessinée est faite pour être reproduite en de nombreux exemplaires et accessible au public. Elle s’est d’ailleurs développée en même temps que la presse à grand tirage, à la fin du XIXe siècle. La bande dessinée a également développé ses propres codes tels que l’expression des personnages au travers des fameuses « bulles » blanches, les phylactères, chacune ayant une signification bien particulière (le nuage représentant la pensée, le trait droit la parole, les pics l’exclamation).

Phylactères de bande dessinée

Il n’est pas difficile de constater que la tapisserie de Bayeux n’obéit pas aux codes de la bande dessinée telle que nous la connaissons : pas de bulles d’expression pour les personnages, pas de planche, pas de dessin (broderie), pas de reproduction de masse (exemplaire et réalisation unique), ni de diffusion de masse (elle devait être exposée aux fidèles chrétiens dans la cathédrale de Bayeux).

Depuis l’art pariétal l’homme a régulièrement tenté de raconter des histoires par l’expression artistique. Que ce soit dans le but de laisser une trace de son existence, de transmettre quelque chose aux générations suivantes ou encore de communiquer avec les dieux, nous avons découvert des tentatives de raconter quelque chose via un art pictural (grotte de Lascaux, fresques, peintures et bas-reliefs de l’Égypte antique, mosaïque d’Alexandre, enluminures médiévales, vitraux…). La tapisserie de Bayeux en fait partie, mais elle est un exemple singulier de cette expression du fait qu’elle raconte de façon visuelle et narrative des faits historiques, et de façon remarquablement précise pour l’époque. Elle se distingue notamment des productions médiévales (enluminures, vitraux) qui avaient une fonction religieuse, pour faire place au récit d’une bataille historique en utilisant l’art textile plutôt que le dessin ou la peinture.

Jugement de l’âme et pesée du coeur, extrait du papyrus de Hounefer.
Enluminure (XIIIe siècle) d’un manuscrit du roman Yvain ou le Chevalier au lion (1177) de Chrétien de Troyes. (Bibliothèque nationale de France, Paris.)
Le baptême de Clovis par saint Remi, vers 496. Enluminure. (Bibliothèque nationale de France, Paris.)

La tapisserie de Bayeux serait-elle une bande dessinée historique ?

« La Tapisserie de Bayeux nous fournit des renseignements d’ordre historique qu’aucune autre source ne nous apporte. […] L’histoire racontée par la Tapisserie est conforme, dans ses grandes lignes, à celle que nous rapportent les auteurs du XIe siècle, Guillaume de Jumièges, Guillaume de Poitiers et Orderic Vital, » affirment Pierre Bouet et François Neveux, spécialistes internationaux de la Tapisserie de Bayeux. Le caractère historique des scènes qu’elle raconte n’est donc plus à débattre mais qu’en est-il d’un point de vue narratif, et cela en ferait-il une bande dessinée historique ?

La bande dessinée historique est un genre de bande dessinée qui a pour fond un épisode de l’Histoire auquel il mêle à la fois des personnages réels (historiques) et fictifs. Il raconte une histoire de façon visuelle (les planches) et narrative (les récitatifs). La tapisserie de Bayeux a pour fond un épisode de l’Histoire clairement défini : la Conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie mais pas seulement. En effet, la moitié des scènes sont en réalité des sortes de « flashback » racontant la préparation de la bataille d’Hastings ainsi que des scènes antérieures à la Conquête, telle que la mort du roi Edouard le Confesseur. Tous ces retours en arrière permettent au lecteur de comprendre les raisons ayant amené le duc Guillaume à revendiquer le trône d’Angleterre et à justifier sa conquête. Ses personnages principaux sont réels et historiques : Guillaume le Conquérant, Odon de Bayeux (demi-frère de Guillaume), Edouard le Confesseur (roi d’Angleterre) et Harold (successeur du roi d’Angleterre). Les autres protagonistes représentent les soldats et hommes de Guillaume ainsi que les soldats Anglais. La tapisserie raconte bien de façon visuelle un épisode historique qui s’est réellement produit et use également de procédés narratifs se rapprochant des récitatifs utilisés dans la bande dessinée. En effet, nous pouvons voir des inscriptions latines explicatives au dessus des scènes. Ces courtes inscriptions sont en réalité des légendes permettant au lecteur de comprendre ce qui se passe. Courtes, descriptives, elles commencent majoritairement par les adverbes de lieu hic « ici » ou ubi « c’est là où », ce qui permet de rattacher le texte à l’image. Ces légendes permettent d’identifier le lieu de l’action ou encore de reconnaître les protagonistes.

23, VBI Harold : SACRAMЄNTVM : FECIT :- VVILLELMO DVCI : Où Harold prête serment au Duc Guillaume.

La tapisserie de Bayeux partage donc de nombreux points communs avec la bande dessinée historique mais son support n’est pas le même. Les planches d’une bande dessinée sont imprimées sur papier tandis qu’elle est une broderie sur un support en tissu. Les personnages ne s’expriment pas non plus grâce aux phylactères caractéristiques de la bande dessinée et les récitatifs ne sont en réalité que des légendes permettant au lecteur de comprendre le contenu. Toutefois, nous pouvons parler de prémisses, d’un genre tout à fait nouveau et d’une introduction à ce qui sera plus tard la bande dessinée, telle que nous la connaissons.

Pour l’historienne Sylvette Lemagnen, la tapisserie de Bayeux serait plutôt un « film d’animation » (Ouest france, hors série, octobre 2016, p.55). C’est à dire qu’elle raconterait de façon visuelle (brodée / dessinée et non pas filmée) un épisode historique avec un enchaînement d’actions propre au film mais ferait aussi l’usage de « flashback » tel que le cinéma le permet. Ce procédé tout à fait unique au Moyen-Âge pour permettre au lecteur de comprendre une action en cours en rappelant un fait passé est tout à fait surprenant. Là encore, la tapisserie de Bayeux s’impose dans le temps, l’histoire et l’art comme une œuvre tout à fait unique. De plus, son support en « bande » infinie de tissu brodé n’est pas sans rappeler le déroulement d’une bobine de film.

Tapisserie de Bayeux exposée au musée éponyme.

II – Un reportage de son temps

Réalisée quelques années après la bataille d’Hastings, la tapisserie de Bayeux pourrait-elle être considérée comme un reportage de son temps ?

Un reportage est un compte rendu d’événements auxquels a assisté un journaliste sur le terrain. Le matériel utilisé pour transmettre ce compte rendu peut être divers : caméra, enregistrement audio, notes sur papier / ordinateur… Le média choisi pour diffuser le compte rendu peut être un journal, la télévision, la radio ou divers autres médias en fonction de l’époque.

Le reportage et la diffusion de l’information au XIe siècle n’existaient pas en réalité, seuls les « faits divers » étaient transmis grâce aux colporteurs de villages en villages. La véritable information, transitant par des médias, n’a commencé en France qu’au XIXe siècle grâce aux journaux et plus tardivement grâce à l’apparition d’illustrations et photographies.

Mais alors, comment les Normands et les Anglais ont-ils pris connaissance de la Conquête de l’Angleterre ? Comment ces informations sont-elles passées ? En réalité, le renseignement et l’information passaient majoritairement par les hommes capables d’écrire et de transmettre : le Clergé. D’ailleurs, les curés étaient très utiles pour informer la population au cours des messes. Les marchands et messagers permettaient également de passer des informations d’une ville à l’autre. Les crieurs publics et autres colporteurs, sans oublier les bardes, se chargeaient également de faire passer les nouvelles ou de raconter des faits de guerre. Il s’agissait donc d’une information orale, transitant par plusieurs locuteurs avant d’atteindre sa cible. Il est facile d’imaginer que l’information pouvait être alors déformée ou erronée voire manipulée à des fins politiques. Nous étions loin du reportage objectif qui allait de la source à la cible.

Cavalerie et chevaux : scène de bataille de la tapisserie de Bayeux

Qu’en est-il de la tapisserie de Bayeux ? Quel rôle a-t-elle joué et quel était sa qualité informative ? Une fois achevée, cette immense broderie a été exposée dans la cathédrale de Bayeux afin que les fidèles puissent la contempler. Le peuple ne savait pas lire et les nobles étaient pour la plupart déjà informés de la situation politique (faisant partie de diverses alliances ou ayant pris part à la bataille d’Hastings et l’installation en Angleterre). Le peuple en voyant la broderie devait être émerveillé par les scènes qui racontent cet épisode de la conquête, cela avait certainement un rôle politique visant à accroître la popularité de Guillaume le Conquérant. De plus, un reportage doit être réalisé par un témoin neutre ou un journaliste ayant assisté à l’événement. Nous savons que le commanditaire de la tapisserie n’était autre qu’Odon de Bayeux, le demi-frère, ami et allié de Guillaume de Normandie.

Nous ne pouvons donc pas considérer la tapisserie de Bayeux comme un reportage de son temps, dans le sens où elle raconte la victoire depuis le côté Normand et avait vraisemblablement un rôle de propagande politique, ainsi qu’un impact sur le peuple plus qu’un rôle purement informatif à cette période. En revanche, il est clair que pour sa postérité elle a été -et demeure toujours- d’un grand intérêt historique pour les chercheurs.

La tapisserie de Bayeux affichée dans la Cathédrale de Bayeux en version numérique .

Parvenue jusqu’à nous aujourd’hui, la tapisserie de Bayeux est bien plus qu’une simple broderie, elle est unique. C’est une conteuse d’histoire : celle de fameux protagonistes du XIe siècle, présentée de façon narrative, et celle de la conquête de l’Angleterre, de façon historique. Cette œuvre du Moyen-Âge est considérée aujourd’hui comme l’ancêtre de la bande dessinée, du cinéma ou du film d’animation par de nombreux historiens.

* * *

Sources :

Site du musée de Bayeux
La tapisserie de Bayeux, Wikipedia.
-La tapisserie qui raconte Hastings comme une BD, Jean-Charles Stasi pour Ouest-France (hors série), Octobre 2016.
La conquête Normande de l’Angleterre
Définition de la bande-dessinée
Invention de la B.D.
Histoire et prémices de la bande-dessinée
Les inscriptions latines
Histoire de l’information
Information et désinformation au Moyen-Âge
Au Moyen-Âge aussi informer c’est gouverner

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