Traverse intemporelle : Blancanieves, le conte sans fées monochrome de Pablo Berger

Titre: Blancanieves
Date de sortie: 28 septembre 2012 (Espagne), 23 janvier 2013 (France).
Nationalité: espagnole
De: Pablo Berger
Avec: Maribel Verdú, Macarena García,  Daniel Giménez-Cacho, Ángelina Molina, Pere Ponce, Sofía Oria, Josep Maria Pou, Inma Cuesta.

Synopsis : 

En plein Séville, durant les années 1920, le matador auréolé de gloire Antonio Villalta (Daniel Giménez Cacho) s’apprête à affronter le taureau dit « Lucifer », une bête féroce à la renommée sanglante. Malheureusement, l’affrontement spectaculaire se transforme en carnage sans nom. Antonio se retrouve mutilé et paralysé à vie. Dans les gradins, l’épouse du toréador, l’étoile du flamenco Carmen de Triana (Inma Cuesta), assiste à l’horreur et finit par mourir en couches lorsqu’elle donne naissance à sa fille Carmencita (Sofía Oria). Fou de douleur à l’annonce du décès de sa femme et sous le choc d’accident, l’ancien matador rejette l’enfant, qui finit par être élevée par sa grand-mère, doña Concha (Ángelina Molina). 
Lors de la première communion de Carmencita, la doyenne décède d’un malaise cardiaque et l’enfant est envoyée chez son père qui s’est, entre temps, remarié avec l’infirmière Encarna (Maribel Verdú). La marâtre, aussi fière que vaine, se plaît à maltraiter Carmencita et la charge de toutes les corvées domestiques. Un jour, l’enfant se retrouve par mégarde dans l’aile du manoir où elle est interdite d’accès. Dans cette partie de la demeure est séquestré son père, invalide depuis l’accident de l’arène. Dans le dos d’Encarna, le père apprend à sa fille toutes les ficelles de la tauromachie. 
Plusieurs années se sont écoulées depuis lors, Carmen (Macarena García) est finalement devenue une véritable beauté. Ivre de jalousie, Encarna décide d’envoyer son chauffeur et amant Genaro (Pere Ponce) pour l’assassiner. Toutefois, la jeune femme survit à l’agression qui la laisse amnésique. Elle est récupérée par une troupe itinérante de sept nains toréadors qui la rebaptisent Blancanieves (Blanche-Neige en espagnol), en référence au conte. Très vite, Carmen démontre des talents de matador hors-normes qui lui permettent de gravir les échelons de la gloire. Elle finit par faire la une d’une revue de mode qui se retrouve entre les mains d’Encarna. La marâtre reconnaît avec effroi sa belle-fille bien en vie et jure d’en finir avec celle-ci. Dans la suite de l’histoire, il est notamment question d’une certaine pomme empoisonnée, mais seulement, cette fois-ci, aucun « prince charmant » ne rentrera dans l’arène…

Carmen dite Blancanieves (Blancanieves, 2012)
Encarna (Blancanieves, 2012)

1. Blancanieves ou l’universalité du conte

Blancanieves est un film muet en noir et blanc réalisé par Pablo Berger (Torremolinos 73). Cette œuvre atypique voit le jour après neuf pénibles années de gestation, notamment à cause de problèmes de finance, et sort sur le grand écran en 2012, soit une année après The Artist du français Michel Hazanavicius, au grand dam du réalisateur espagnol. La comparaison entre les deux long-métrages, surtout sur le plan artistique, est donc plus qu’inévitable. Pour ajouter encore une ombre au tableau, l’année 2012 se révèle aussi être celle de deux autres films inspirés du conte des frères Grimm : Blanche-Neige de Tarsem Sighn (Mirror Mirror, 2012) et Blanche-Neige et le Chasseur (Snow White and the Huntsman, 2012) de Rupert Sanders.
 

En dépit de ces circonstances accablantes, Blancanievesparvient tout de même à tirer son épingle du jeu, se retrouve récompensé de multiples prix honorifiques sur le vieux continent, même s’il n’a clairement pas rencontré de succès outre-Atlantique. En effet, l’œuvre de Pablo Berger est un pari audacieux, celui de transposer un conte original dans une Espagne des années 1920, alors une péninsule agonisante à la fin de la Grande Guerre. Le conte oral retranscrit et publié par les frères Grimm dans sa première édition en 1812 (1) se déroule plutôt dans une contrée germanique au xixe siècle, bien que les références temporelles puissent être plus anciennes selon certains folkloristes (2). Les spectateurs les plus septiques sont alors en droit de se poser plusieurs questions. Comment est-il possible de transposer des éléments entre deux cultures aux différences marquées, tout en respectant la trame d’origine et le message du récit, et surtout en restant cohérent et convainquant ? Les contes merveilleux sont une source inépuisable d’inspiration et d’adaptation, tant sur le plan littéraire que cinématographique, ou simplement artistique au sens large. La culture sous-jacente au texte, celle qui l’a vu naître, ne peut bien entendu pas être ignorée. Toutefois, ces écrits possèdent un aspect particulier qui les rend précisément très malléables.

1.1 Étude narratologique : le  Masterplot d’H. Porter Abbott

Dans The Cambridge Introduction to Narrative,le professeur américain H. Porter Abbott(1940-) définit la notion de masterplotcomme suit : ce terme désigne les récits très spécifiques, racontés presque depuis la nuit des temps et intrinsèquement connectés aux valeurs morales profondes, aux désirs et aux peurs de l’humanité (3). Ces histoires peuvent revêtir différentes formes et répondent à des thèmes universels qui marquent le lecteur de manière très précise, sans qu’il en soit toujours conscient. Elles incarnent en réalité le reflet de notre perception de la réalité. Les contes sont donc de très bons exemples de masterplots. La plupart de ces histoires universelles et intemporelles possèdent de multiples variantes à l’échelle nationale. D’autres chercheurs en Lettres peuvent également parler de récits canoniques ou archétypaux, mais H. Porter Abbott préfère le terme masterplot, car bien que ce type de récit réponde à certains motifs récurrents, il n’a besoin ni d’une validation de la culture d’origine (récit canonique) ni d’une reconnaissance en tant que gardien de la mémoire collective dans l’héritage spirituel (récit archétypal) pour influencer notre pensée ou déclencher un effet cathartique (4). Les masterplots agissent bien plus subtilement sur un plan beaucoup plus large et la réponse de chaque lecteur à ces récits reste toujours très personnelle.

Snow White, Arthur Rackham (1867-1939)

Chaque nation possède ses masterplots chargées d’installer les fondations d’une identité culturelle pour les individus (5). Ainsi, lors de la transposition du récit de Blanche-Neige vers Blancanieves, Pablo Berger est retourné aux motifs universels du conte et, en quelque sorte, a retiré la couche de « spécificités » culturelles. Le spectateur retrouve donc bien les éléments universels comme la dénonciation de la vanité, de la cupidité, de la jalousie du conte d’origine, ainsi que la mise en exergue de valeurs morales comme l’honnêteté, la patience, l’humilité. La trame originale est également conservée, ainsi que les personnages-types dans leurs aspects généraux (l’héroïne au cœur pur, la vile marâtre, la figure du père plus ou moins absente, les nains). Il est donc impossible de ne pas y reconnaître le conte de Grimm, bien qu’ « écrémé » de sa couche culturelle germanique. La plongée dans le folklore hispanique peut donc ensuite s’opérer, mais non sans une certaine prise de risque.

Schneewittchen, Paul Friedrich Meyerheim (1842-1915)

1.2 La Morphologie du conte de Vladimir Propp

Les motifs récurrents et les personnages-types n’ont bien évidemment pas échappé aux folkloristes. Ainsi, ces chercheurs ont tenté d’établir de nombreuses classifications, dont la plus connue à nos jours reste celle d’Aarne-Thompson-Uther (6). Si l’analyse à la lumière des travaux narratologiques de H. Porter Abott reste tout à fait pertinente, certains critiques de cinéma n’hésitent pas à faire remarquer une inspiration très marquée du traité La Morphologie du Conte (Морфология сказки, 1928) de Vladimir Propp (1895-1970) sur l’œuvre de Pablo Berger (7). L’auteur russe s’attarde notamment sur la morphologie des contes et donc, sur leurs fonctions narratives (unités narratives), tout en reléguant au second plan tous les éléments jugés non pertinents, très souvent attachés à la forme du récit. La classification des contes merveilleux selon les 31 fonctions narratives de Vladimir Propp est à ce jour toujours sujette à de nombreuses critiques de la part de ses confrères lettrés, à cause de cette omission volontaire de la « forme » du conte, au profit de la fonction (8).

Dans tous les cas, peu importe les influences véritables du réalisateur espagnol, Blancanieves réussit bel et bien à retenir la morphologie et les éléments universels du conte original. Maintenant, est-il possible de parler très simplement d’un Blanche-Neige aux couleurs hispaniques ? La réponse n’est en réalité pas si tranchée. Lors de la transposition entre le récit et son adaptation cinématographique, Pablo Berger a élaboré un véritable hommage à l’iconographie gothique peu connue de l’Espagne, mais également au cinéma muet européen.

2. España Negra, España Oculta

Gravure de Theodor de Bry (1528–1598)

Aux yeux du spectateur, la transition des landes gelées de la Forêt Noire à une arène de combat sous le soleil de plomb andalou peut paraître soit un choix incongru soit une prouesse qui force le respect. Pablo Berger plante sa Blanche-Neige dans un décor atypique, mais pas anodin. Son choix est en réalité très pertinent, car les terres de la péninsule ibérique sont le berceau d’une incroyable iconographie gothique, mélange de croyances chrétiennes et de rites païens étranges, qui ferait pâlir d’envie les Anglo-saxons, pourtant passés maîtres en la matière. Quoi de mieux pour y conter une histoire bien cruelle, comme celle de notre innocente princesse à la peau blanche et de sa pomme empoisonnée. Cette iconographie prend notamment source dans la leyenda negra españolaou « légende noire espagnole », une vision manichéenne de l’Espagne à travers le regard des pays voisins, fleurant bon l’obscurantisme, l’intolérance, et le fanatisme religieux. Cette perception défavorable, largement répandue depuis le xviesiècle, est fondée sur la politique menée par les autorités espagnoles au sein de leur territoire, mais également en matière de conquête et de colonisation de l’Amérique (9).

En réalité, aucun positionnement « politique » n’est requis pour observer le côté « occulte » de la culture hispanique, surtout dans les zones rurales. Ce sujet a été méticuleusement documenté par la photographe et journaliste espagnole Cristina García Rodero (1949-), membre de l’agence Magnum, dans son ouvrage España Oculta (1989). Ses clichés en noir et blanc couvrent une période allant de 1974 à 1989 et y jeter un simple coup d’œil permet au spectateur d’établir un parallèle saisissant avec l’esthétique gothique de Blancanieves. De plus, l’idée de base du film est venue au réalisateur lorsqu’il est tombé sur une photographie de nains toréadors dans le recueil en question (10).

Cuenca a las once en el San Salvador (1982)
Promesa de una madre, La Franqueria (1981)
La cuadrilla, Vitoria (1978)
Enanitos Torreros et Carmen  (Blancanieves, 2012)


3. Hommage au cinéma muet du vieux continent

Manoir d’Encarna (Blancanieves, 2012)

Si Michel Hazanavicius a allègrement puisé dans l’âge d’or du cinéma hollywoodien pour son film The Artist, Pablo Berger ne tarit pas en influences issues de l’expressionnisme allemand ou de l’œuvre du cinéaste américain Tod Browning(1880-1962).

Par exemple, l’architecture de l’imposant manoir familial, un véritable dédale, fait directement écho aux décors psychédéliques et étouffants employés dans Le cabinet du Dr Cagliari (Das Cabinet des Dr. Caligari, 1920) de Robert Wiene. Le spectateur attentif peut retrouver la signature d’autres grands noms du cinéma comme Sergei M. Einsenstein, Erich von Stroheim, Fritz Lang, Julien Duvivier, Jacques Tourneur et Marcel L’Herbier(11). Toutefois, Blancanieves ne se veut pas être un simple pastiche du cinéma d’époque, mais bien un hommage original et personnel, réinventé à travers la caméra résolument moderne de Pablo Berger et la direction photographique de Kiko de la Rica. Certaines techniques utilisées dans lors du tournage sont bien évidemment inconnues des cinéastes d’époque.

Tod Browning, Freaks (1932)

Le réalisateur espagnol affirme également s’être profondément inspiré du film La Monstrueuse Parade (Freaks, 1932) de Tod Browning. À l’instar de l’Américain qui avait engagé de «véritables  freaks» pour réaliser son œuvre, il a fait appel à de véritables nains et non à des acteurs pour incarner les membres de la troupe des Enanitos Toreros (qui existe dans la réalité). La dénonciation de la monstruosité de l’âme derrière une façade irréprochable est également bien mise en évidence, que ce soit à travers la vanité d’Encarna, l’ignorance et la méchanceté des badauds qui assistent aux «fausses» corridas des nains dites charlotadas, les intentions tout à fait malhonnêtes de l’impresario de Carmen ou bien le manque de déontologie du journaliste responsable de l’accident à l’ouverture du film. Finalement, la dernière partie du long métrage se déroule dans un cirque de monstres, un clin d’œil supplémentaire et explicite au travail de Tod Browning.

Le cirque des monstres (Blancanieves, 2012)

4. Où sont les fées ?

Dans Blancanieves, le spectateur ne retrouve aucune magie à proprement dire, mais ce parti pris n’ôte rien aux puissants messages du conte original. Notamment, si la marâtre se complaît à interroger son miroir magique dans le conte, Encarna observe son propre reflet dans les revues de mode et les tabloïds, incarnations de toute sa vanité. Pablo Berger est très attentif aux petits détails, car le magazine en question Lecturas, illustré à l’écran, est une véritable publication espagnole, ancêtre du magazine actuel ¡HOLA!(12).

Encarna et son magazine Lecturas (Blancanieves, 2012)

La dernière scène du film peut tout de même être interprétée comme une légère allusion au merveilleux par les plus optimistes, même si elle ne peut que leur laisser un goût doux-amer. Somme toute, à travers la caméra du cinéaste espagnol, le conte merveilleux de Grimm s’est métamorphosé en conte dramatique et gothique, du moins dans sa forme.

Blancanieves, 2012
 Avec Blancanieves, Pablo Berger a tenu le pari de produire un film absolument intemporel aux thèmes universels, riche de multiples influences cinématographiques et doté d’acteurs au jeu exceptionnel. Son long métrage rappelle que le septième art n’a aucune frontière pour peu que le spectateur prenne la peine d’entrer dans une salle obscure (ou de s’installer confortablement dans son canapé, modernité que dis-je !)
* * *

Références :

(1) Grimm, Contes, Paris, Gallimard, 1976, p. 9
(2) ibid
(3) Porter Abott, H., The Cambridge Introduction to Narrative. Cambridge: Cambridge University Press, 2002, print, p. 42
(4) ibid, p. 43
(5) ibid, p. 44
(6) Uther, H-J. “The Third Revision of the Aarne-Thompson Tale Type Index (FFC 184).” Folklore Fellows, 6 July 2009. Web. 20 Jan. 2017.
(7) Solla, F. “Blancanieves de Pablo Berger, ¿Cómo te llamas? Carmencita.” Cinedivergente, 30 Sept. 2012. Web. 20 Jan. 2017.
(8) Guister, M. « Les études sur le conte merveilleux en Russie », Féeries, 6 | 2009, pp. 225-240.
(9) Traduction personnelle de l’entrée correspondant à leyenda negra dans la deuxième édition électronique du Diccionario de Uso del Español de María Moliner. “ opinión desfavorable sobre España, que se difundió en el siglo XVI, basada sobre todo en la política de la casa Austria en sus territorios europeos y en la conquista y colonización de América
(10) Matheou, D. “Pablo Berger: ‘A movie’s like a paella, you put all of your obsessions in there’.” The Guardian, 11 July 2013. Web. 20 Jan. 2017.
(11) Diestro-Dópido, M. “Film of the Week: Blancanieves.” The British Film Institute, 22 Oct. 2015. Web. 20 Jan. 2017.
(12) ibid

Autres références :

-Atkinson, N. “Dreaming in black and white: Blancanieves director Pablo Berger talks about Hollywood’s early film magic.” The National Post, 29 May 2013. Web. 20 Jan. 2017.
-Latorre, G. “Pablo Berger’s Blancanieves and Modern Spain.” Sense of Cinema, March 2014. Web. 20 Jan. 2017.
-Rodriguez Chico, J. “‘Blancanieves’: El milagro del cine.” LaButaca.net, 1 Oct. 2012. Web. 20 Jan. 2017.

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