Une rencontre avec le Génie du Mal

Les fonctions de rédacteur au sein des Éditions du Faune ne se cantonnent pas uniquement à jouer du clavier, bien à l’abri derrière l’écran de son ordinateur, ou à parcourir avidement de vieux ouvrages poussiéreux et les tréfonds de la toile à la recherche d’informations dignes de figurer sur l’article qui méritera toute votre attention. Non, loin s’en faut. Aujourd’hui, je vous emmène donc en expédition pour une rencontre peu banale. Hâtez-vous, ou vous risquerez de manquer votre rendez-vous !

Où allons-nous ? Disons que je vous emmène dans un plat pays réputé pour son surréalisme et plus précisément, dans une principauté qui, durant ses beaux jours, comptait parmi les villes les plus effervescentes de l’époque. Là-bas, nous cherchons un lieu de culte, une belle cathédrale qui abrite l’hôte à qui nous allons payer une visite.

Êtes-vous prêt ?

Très bien. Allons-y.

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Cathédrale Saint Paul de Liège (image du site officiel)

Notre périple nous amène dans la principauté de Liège, en Belgique, sur le seuil de la cathédrale Saint Paul. Cette belle dame de pierre n’est plus toute jeune et, malheureusement, les travaux de rénovations vous empêcheront de la voir dans toute sa splendeur (selon les autorités, elles dureront environ cinq années). Mais qu’à cela ne tienne, notre hôte nous attend à l’intérieur. Poussez lentement la porte en bois à votre droite, puis la seconde, juste en face de vous. Entrez et ne faites pas trop de bruit. Nous y voilà. L’édifice regorge de trésors historiques et architecturaux en tout genre, mais ces beautés ne sont pas l’objet de notre visite. Une autre fois peut-être ? Plus loin, à votre gauche, vous apercevez une haute chaire en bois, richement sculptée, portant plusieurs statues de marbre en son sein. Longez les chaises et dirigez-vous vers cette œuvre illustre du sculpteur bruxellois Guillaume Geefs (1848).

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Chaire de Vérité

L’installation répond au nom de Chaire de Vérité. Sur l’écriteau, vous pouvez lire cet explicatif :

Chaire de Vérité par Guillaume Geefs,

milieu du XIX

Réalisée dans le style flamboyant selon l’esprit néo-gothique par ce talentueux bruxellois, elle symbolise le triomphe de la religion en thèmes et figures émanant des deux Testaments, dans une abondance d’arcades, d’arcs-boutants, de contreforts et de pinacles. D’imposantes statues de marbre blanc sont logées dans les niches : au centre, la religion ; de part et d’autres, saint Pierre et saint Paul et saint Lambert et saint Hubert ; à l’opposé, un très gracieux Lucifer. Cette chaire d’un luxe spectaculaire contraste avec la sobre ordonnance de l’église (1).

Nous y sommes enfin. Au centre, dépeinte sous des traits féminins, la religion, et à ces côtés, les saints susmentionnés. Cependant, nulle trace de notre hôte. « À l’opposé, un très gracieux Lucifer ». Essayons de faire le tour de cette chaire, le diable n’est pas réputé pour sa grande patience… Tiens-donc, le voici enfin.

Le Génie du Mal est le nom porté par cette magnifique sculpture en marbre blanc (chez les anglo-saxons, l’œuvre est officieusement connue sous l’appellation The Lucifer of Liège).

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Le Génie du Mal, de Guillaume Geefs

Pour l’histoire, la représentation du diable, logée à l’origine dans la chaire, n’était pas l’œuvre de Guillaume Geefs (1805-1883), mais avait été réalisée par son jeune frère, Joseph Geefs (1808-1885). De nos jours, cette statue peut être admirée aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, où elle a élu domicile depuis 1864 (2). Pourquoi avoir retiré la première sculpture et l’avoir remplacée parce celle que vous pouvez observer actuellement ? Lorsque l’œuvre de Joseph Geefs a été installée dans la chaire en 1843, elle n’a vraisemblablement pas suscité l’engouement escompté auprès du Conseil de fabrique de la cathédrale. Dans la presse d’époque, on peut lire que « Ce diable-là est trop sublime » (cité par VAN LENNEP, d’après L’Émancipation, 4 août 1844) (3) et que cette représentation pourrait distraire les jeunes paroissiennes venues se recueillir dans la cathédrale. Que d’outrages aux bonnes mœurs ! La commande est ainsi passée auprès du frère aîné qui s’attelle à la réalisation d’une nouvelle version du Génie du Mal. Pourtant, de manière assez subjective je dois l’avouer, cette statue reste un véritable hommage à la beauté fascinante du diable.

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Le Génie du Mal de Joseph Geefs, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Si les deux sculptures produites par les frères Geefs sont d’apparence similaire, certaines différences notables peuvent tout de même être relevées.

La première version de l’ange déchu revêt les traits d’un jeune éphèbe assis, à la manière d’un Adonis (dont Joseph Geefs a également réalisé une sculpture nommée Adonis allant à la chasse avec son chien) (4). La critique lui reprochait une nudité trop affichée, à peine dissimulée par un léger drapé déposé nonchalamment sur le haut des cuisses, avec les hanches totalement découvertes et en avant. Les cheveux ondulés bien disciplinés, le regard baissé, le visage à l’expression un peu sévère et la position avec le buste en retrait et le genou à la fois  relevé et écarté, invite le spectateur à admirer la beauté de ce corps proche des canons antiques. Si personne n’ose parler de nu lascif, cette comparaison n’a sûrement pas échappé à ses détracteurs. Les seuls éléments rappelant l’iconographie satanique sont les ailes de chauve-souris ornant le dos, la couronne et le spectre brisé que le diable tient dans la main droite et le serpent à ses pieds qui rappelle l’épisode du fruit défendu dans le jardin d’Éden.

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Le Génie du Mal, vue rapprochée

La deuxième version est, quant à elle, plus conforme aux canons bibliques, en tout cas, selon le Conseil de fabrique (5). Le Lucifer de Guillaume Geefs possède une musculature plus définie et marquée, donc un corps plus masculin. La nudité est plus largement occultée par le large drapé jeté par-dessus l’épaule droite et recouvrant la totalité des cuisses. Les cheveux sont ébouriffés et garnis de deux protubérances faisant office de cornes. Ces deux excroissances rappellent de manière très subtile l’origine céleste de l’ange déchu, car elles peuvent également représenter des points de lumière, des épiphénomènes célestes retrouvés autour de la tête de certaines sculptures antiques pour représenter l’aura divine (le Moïse de Michel-Ange s’est retrouvé affublé de ce type de « cornes » à cause d’une erreur de traduction, mais il s’agit là d’une toute autre histoire) (6). En effet, avant la rébellion, Lucifer était le porteur de lumière dit Lucifel ou l’Étoile du Matin.
Ensuite, le regard est détourné sur le côté, le visage est crispé d’une certaine angoisse, une larme de remord perle du coin de l’œil gauche et le diable se protège du châtiment divin par son bras droit relevé au dessus la tête. Ici, le Mal est toujours assis, mais enchaîné au rocher. Les ailes membraneuses de chauve-souris sont toujours présentes. Dans sa main gauche se retrouvent la couronne et le sceptre brisé, dont l’autre partie dotée d’une forme stellaire est située aux pieds de la statue, avec cette fois-ci, non pas le serpent, mais le fruit défendu déjà croqué. Le spectateur attentif peut également remarquer que les ongles de pieds sont crochus, pour rappeler l’animalité du diable.

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Le Génie du Mal, socle

Malgré tous ces détails, d’un point de vue strictement personnel, ce Génie du Mal reste toujours « trop sublime », logé au creux de sa niche, entre deux escaliers, à l’arrière de la Chaire de Vérité.

Dans tous les cas, que vous soyez distraits ou non par la beauté du diable, vous êtes aujourd’hui en droit d’admirer cette magnifique sculpture néoclassique et romantique (7) dans la cathédrale Saint Paul de Liège, sans subir le courroux divin, car après tout, le Conseil de fabrique a bien autorisé son installation.

Je vous laisse donc à votre contemplation (n’oubliez pas le reste de la Chaire de Vérité), vous connaissez le chemin du retour…

Si vous avez le temps, faites le tour de la cathédrale, elle mérite également toute votre attention.

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Signature de l’artiste sur le socle d’une des quatre statues de saints

***

Références:

(1) Écriteau n°18, Cathédrale Saint Paul de Liège.
(2) Joseph Geefs, « Le génie du mal ». Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
(3) Soo Yang Geuzaine et Alexia Creusen, « Guillaume Geefs: Le Génie du Mal (1848) à la cathédrale Saint-Paul de Liège », dans Vers la modernité. Le XIXe siècle au Pays de Liège, Liège, 2001, 565 p. Article en ligne.
(4) Joseph Geefs, «Adonis allant à la chasse avec son chien». Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

(5) Soo Yang Geuzaine et Alexia Creusen, « Guillaume Geefs: Le Génie du Mal (1848) à la cathédrale Saint-Paul de Liège », dans Vers la modernité. Le XIXe siècle au Pays de Liège, Liège, 2001, 565 p. Article en ligne.
(6) Eric Vartzbed, «Le mystère des cornes de Moïse», Le Temps, 22 décembre 2013. Article en ligne.
(7) Soo Yang Geuzaine et Alexia Creusen, « Guillaume Geefs: Le Génie du Mal (1848) à la cathédrale Saint-Paul de Liège », dans Vers la modernité. Le XIXe siècle au Pays de Liège, Liège, 2001, 565 p. Article en ligne.

Autre référence:

«The Lucifer of Liège.»Atlas Obscura. Web. 3 March 2017.

Note: Toutes les photographies ont été prises par mes soins, sauf mention contraire.

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