Doubles Vies d’écrivains [2] : Jean Ray, l’exorciste

La vie littéraire est une chose fascinante, théâtre des plus invraisemblables anecdotes, des plus vives querelles, des plus malvenus hommages. Il arrive ainsi parfois que l’écrivain passe du statut d’auteur de fiction, qu’il occupa en toute conscience et maîtrise, au statut de sujet de fiction, imposé par un tiers. Dans cette série d’articles, nous allons brièvement présenter plusieurs de ceux-là dont l’activité littéraire masque une activité occulte, soit réelle, soit fantasmée par leurs contemporains.


Jean Ray, l’exorciste

« Jean Ray, par contre, était d’un calme extraordinaire. Cet homme n’a jamais eu peur de rien ; aussi menait-il son travail de violateur de sépulture avec une assurance incroyable. Il y avait quelque chose d’endiablé dans son comportement. Endiablé est bien le mot. Il émanait, à cet instant, de sa robuste personne, une sorte de puissance ténébreuse […] [1]. »

Julien Noël, portrait de Jean Ray, linogravure, décembre 2014.

Sur Jean Ray — Raymond De Kremer de son nom de naissance — on ne peut tenir au fond que bien peu de choses pour certaines ; le reste, déjà, est trop romanesque : mousse dès ses quinze ans, il aurait ensuite été marin dans les mers de Chine (un bagarreur surnommé Tiger-Jack par son équipage !), contrebandier de nacre en Asie, d’alcool durant la prohibition américaine, d’armes sur les côtes marocaines, reporter en Islande et aux Îles Féroé, dompteur de fauves dans les années 30… C’est tout juste s’il ne revendique pas des meurtres [2] !

Bref, l’homme lui-même d’abord [3], ses nombreux disciples ensuite, ont eu l’art de mystifier jusqu’au moindre aspect de son existence. Au nombre de ces derniers, citons par exemple Henri Vernes (1918-), le fameux « père de Bob Morane », qui écrit en postface de Malpertuis : « Comme s’il pouvait ignorer ce qui se passe dans la tête des hommes, ce vieux sorcier que je soupçonne fort d’avoir fait un pacte avec vous-savez-qui. À moins qu’il ne soit justement vous-savez-qui [4]… » En l’espace de deux lignes, l’auteur gantois est de telle sorte doté d’une aura de plus en plus ténébreuse : de voyant, il devient sorcier, puis une sorte de Docteur Faust du XXe siècle, et enfin le maître de l’enfer en personne !

Vernes a multiplié les allusions de ce genre à l’égard de son confrère et ami, que ce soit pour commenter son physique (« Ce masque de sorcier, de magicien parlant de démon à démon avec Satan [5] ») ou établir des liens entre l’écrivain et ses personnages (« Est-ce qu’il voudrait dire que Cassave, le magicien, possesseur de terribles secrets, c’est lui-même, homme, et que Jean-Jacques Grandsire c’est encore lui, mais enfant, déjà livré aux terribles forces de l’épouvante ? [6] » ; « Bien que le voyant mal enjuponné, il pourrait être cette cruelle Méta qui se bat à coups de rapière contre les Invisibles [7] » ; etc.).

Thomas Owen (1910-2002), d’une bonne vingtaine d’années le cadet de Ray, a également contribué à cette entreprise de brouillage méthodique. À moins qu’il n’ait en fait scrupuleusement documenté un aspect de la vie de l’auteur simplement trop incroyable pour être cru ? Car, incroyable, leur aventure commune au cimetière de Bernkastel l’est assurément. Si bien que c’est dans un recueil de « contes insolites » qu’elle se trouve relatée en 1966.

Ce choix formel et son insertion dans un ensemble n’incluant guère d’autres textes dont Owen assume aussi clairement la narration, sème le doute sur la véracité de son témoignage. L’auteur cependant, et ce dès l’entame de son récit, atteste que « [c]eci est une histoire vraie » et ajoute qu’il « la rapporte […] afin de verser une pièce supplémentaire au dossier de cet homme étrange qui vécut, plus encore qu’on ne l’imagine, en marge de notre monde quotidien [8] ». C’est là un procédé auquel Ray lui-même a recouru, en introduction à son Livre des fantômes. Présentant son récit liminaire, « Mon fantôme à moi (L’Homme au foulard rouge) », il garantit à ses lecteurs « ouvrir un recueil d’histoires de fantômes par un texte qui ne doit rien à l’imagination [9] » et, dans l’incipit de celui-ci, il renchérit : « Non seulement ceci n’est pas un conte, mais c’est un document [10]. » De son propre aveu, l’homme est donc familier des phénomènes paranormaux.

Un fait troublant est que « Au cimetière de Bernkastel », publié pour la première fois en 1964 dans la revue Fiction, a été annoncé par Owen dès 1955, dans un article qu’il consacre à son aîné et publie dans la revue Bizarre. Parlant de la « légende “Jean Ray” », il écrit : « Je sais certaines choses pour les avoir vécues avec lui. La rencontre du cimetière de Bernkastel. La séance de tatouage de la belle Eveline. Le caviar de la mort [11]… » Faut-il croire qu’il a planifié neuf ans à l’avance l’ancrage de sa nouvelle ? ou au contraire que les faits relatés se basent au moins sur un vague substrat réel ? Mystère. Quant aux autres évocations de cet article — qui, elles, n’ont pas été complétées d’écrits postérieurs — elles ne font que rajouter au mystère de leur relation…

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 Cérémonial nocturne, le recueil dans lequel est inclus « Au cimetière de Bernkastel ».

Dans le présent récit, Jean Ray est présenté comme à la fois comme un profanateur de sépulture et comme un exorciste. En compagnie d’Owen, sur la Moselle allemande et jusqu’à Trèves, il chasse un revenant : celui d’Esther von Schaefer, « une gentille petite garce morte aux environs de la Révolution bourgeoise et qui a bu sans doute plus de sang humain [que lui n’a] bu de whisky [12] ». Très certainement construit sur le modèle de la fameuse comtesse Élisabeth Báthory, ce personnage a quitté sa tombe, que visitent en vain les deux comparses, et pris possession du corps d’une vieille pensionnaire de couvent. Alors qu’un franciscain exorciste n’est d’aucun secours, Jean Ray triomphe du mal via des méthodes peu orthodoxes : il gifle la possédée assez fort pour lui faire recracher la démone sous la forme d’un tison ardent, qu’il jette ensuite dans un bénitier !

Cette croyance de Thomas Owen au surnaturel — et à la capacité de Ray à l’explorer — semble accréditée par sa conception même de la littérature fantastique. Dans un écrit critique d’ailleurs consacré à l’auteur de Malpertuis, il postule ainsi l’existence d’un monde obscur dont les auteurs fantastiques sont des arpenteurs : « Les histoires fantastiques ne sont pas véritablement inventées. Elles portent en elles une réalité que ceux qui les écrivent découvrent à mesure. […] Il faut croire à l’existence d’un monde “caché”, qui parfois se livre à nous, parfois se dérobe et qu’il nous faut traquer. De ces confidents ou de ces traqueurs, Jean Ray est certes un des tout grands [13]. »

Cette nouvelle constitue dès lors un document tout à fait paradoxal puisque, pour reprendre les mots de Philippe Met, l’on a affaire ici à « une “histoire vraie” qui ne fait qu’épaissir les brumes d’une légende déjà bien enveloppée [14] ». Autrement dit : Owen, sous couvert de documenter, mystifie. Ray s’en trouve du coup élevé au rang de détective de l’étrange, presque confondu avec Harry Dickson, son plus emblématique personnage, ce « Sherlock Holmes américain » que l’écrivain-bourlingueur a mis en scène dans plus de cent aventures.

Qui sait ? À son image, lui-même en a peut-être vécue au moins une… et peut-être était-ce à Bernkastel…


  1. Thomas Owen, « Au cimetière de Bernkastel », dans Cérémonial nocturne. Contes insolites, Verviers, éd. Gérard & C°., coll. « Marabout Géant », n° 242, 1966, p. 146-147.
  2. « Si j’ai tué des hommes ? C’est possible… En tout cas, en combat régulier, toujours… en me défendant… » (Cité dans Jacques Van Herp, postface à Jean Ray, La Cité de l’indicible peur, Verviers, éd. Gérard & C°., coll. « Marabout Géant », n° 223, 1965, p. 304.)
  3. « Une telle légende — et qui n’en ferait autant à sa place ? — Jean Ray l’entretient, la polit avec amour. Bien sûr, une légende est toujours embellie, sinon elle ne mériterait plus son nom. » (Henri Vernes, préface à Jean Ray, Les 25 Meilleures Histoires noires et fantastiques, Verviers, éd. Gérard & C°., coll. « Bibliothèque Marabout », n° 114, 1961, p. 7.)
  4. Henri Vernes, postface à Jean Ray, Malpertuis, Verviers, éd. Gérard & C°., coll. « Bibliothèque Marabout », n° 142, 1962, p. 249.
  5. Henri Vernes, préface à Jean Ray, Les 25 Meilleures Histoires noires et fantastiques, op. cit., p. 5.
  6. Henri Vernes, postface à Jean Ray, Malpertuis, op. cit., p. 252.
  7. Henri Vernes, préface à Jean Ray, Les 25 Meilleures Histoires noires et fantastiques, op. cit., p. 9.
  8. Thomas Owen, « Au cimetière de Bernkastel », op. cit., p. 135.
  9. Jean Ray, Le Livre des fantômes, Verviers, éd. Gérard & C°., coll. « Bibliothèque Marabout », n° 247, 1966, p. 7.
  10. Jean Ray, « Mon fantôme à moi (L’Homme au foulard rouge) », dans ibid., p. 11.
  11. Thomas Owen, « Jean Ray l’insaisissable », dans Bizarre, n° 11, octobre 1955 [lire en ligne].
  12. Thomas Owen, « Au cimetière de Bernkastel », op. cit., p. 141.
  13. Thomas Owen, « Présence de Jean Ray », cité dans Beïda Chikhi & Marc Quaghebeur (dir.), Les écrivains francophones interprètes de l’histoire. Entre filiation et dissidence, Berne, éd. Peter Lang, 2007, p. 169.
  14. Philippe Met, La Lettre tue: Spectre(s) de l’écrit fantastique, Villeneuve-d’Ascq, éd. Presses universitaires du Septentrion, 2009, p. 129.

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