Les poupées qui disent non de Sara Amaktine

Le Pop-surréalisme ou l’art de dévoiler le beau d’une laideur baroque est la spécialité de l’artiste Sara Amaktine. Ses créations et photographies décalées au caractère étrange ont séduit le webzine Faunerie. De l’inspiration à la réalisation, nous avons mené l’enquête sur son surprenant travail.

Les petites filles modèles

~ Bonjour Sara, les scènes de vos poupées à l’esthétique troublante sont chargées d’allégories. Utilisez-vous des motifs récurrents pour vos images ? Tous ces détails font penser aux contes de notre enfance. La littérature est-elle le sujet principal de vos œuvres ?

J’ai appris à lire très tôt ; la littérature a toujours fait partie de ma vie. Petite, je dévorais à peu près tout ce que j’avais sous la main. Vers l’âge de 10 ans, j’ai découvert Arsène Lupin et de là est née ma fascination pour le XIXe siècle, les figures de dandies et le goût pour le fantastique. Cela ne m’a jamais vraiment quitté car des années plus tard, je consacrais mes années de recherche à la fac à la littérature fin-de-siècle/1900. Cette époque me captive car elle regorgeait de personnages qui possédaient quelque chose de rare aujourd’hui : le panache. C’est un trait de caractère qu’on retrouve dans mes personnages.

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Le Petit Prince

~  Votre souffle créatif fait se côtoyer la comtesse de Ségur au monde féerique de Disney.  Les petites filles modèles ont ici des rêves hantés à l’innocence révolue. Est-ce une critique de notre société ?

Ma grand-mère m’a fait découvrir la Comtesse de Ségur quand j’étais enfant ; j’ai un souvenir impérissable de ces œuvres. Je me souviens que petite déjà, les « petites filles modèles » telles qu’on les connaît m’agaçaient profondément. J’étais toujours du côté de la voleuse, de la menteuse, Sophie. L’injustice dont elle était victime et la morale très bigote me révoltaient ! De ce point de vue, les Disney m’intéressaient peu. Je leur préférais plutôt des dessins animés comme Batman, que je regardais en boucle… Aujourd’hui encore, ce héros me colle à la peau.
Peut-être que mes petites filles modèles sont une revanche sur cette « frustration »  occasionnée par mes lectures d’enfance… !

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Destin de chien

~  Vous émancipez vos poupées par un grimage des années 60. Un kitch à la caricature dérangeante. Ce décalage rétro oscille entre tristesse et ironie. Pourquoi ce choix ?

L’enfance est un terrain de jeu incroyable : l’imaginaire n’a pas de limite. Quoi de plus sérieux qu’un enfant qui construit son château de sable ? Mes poupées ont souvent une posture défiante, fière ou impartiale face à l’objectif. J’aime briser ce faux panache par l’humour et le second degré, qui viennent renverser la première lecture qu’on peut faire de mes images ; c’est pourquoi je qualifie souvent mon univers d’aigre-doux. En ce sens, Don Quichotte est une de mes figures de prédilection. Cette démarche est assez représentative des artistes pop-surréalistes, comme Mark Ryden ou Marion Peck, qui se plaisent à tordre le cou à nos références populaires.

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Space Invaders

~  Vos enfants particuliers émanent de la poésie de Tim Burton. Est-elle toujours présente lors de l’ébauche ?

Comme beaucoup d’artistes de ma génération, j’ai « biberonné » Tim Burton et il figure aujourd’hui encore parmi mes influences directes. J’aime aussi énormément le travail des studios d’animation Laïka.
Pour autant, mes inspirations sont très diverses, allant de Buster Keaton à Botero, en passant par la musique. Juliette par exemple a été une découverte incroyable, ses textes m’ont inspiré de nombreuses photos : « Garçon manqué » ou « Fantaisie héroïque » notamment correspondent absolument à mes personnages. En somme, le leitmotiv de mes héroïnes est aussi le mien : s’amuser très sérieusement.

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Garçon manqué
(inspiré de Juliette. Texte : « Oui je joue mon dernier jour de petite fille… Et pour mon anniversaire On me donnera demain un beau sabre de corsaire. Une boîte de Meccano Un vrai camion de pompiers, une tenue de Zorro Des soldats d’Napoléon Adieu les sales poupées, les jupes et les jupons ! La perpétuelle punition, la cruelle contrefaçon, L’erreur de fabrication ! »)

Comment procédez-vous lors de la création ? Quelles sont les étapes ? Faites-vous appel à des collaborateurs ?

Je ne sculpte pas moi-même mes poupées. J’apprends peu à peu à les modifier (ouverture de la bouche, des paupières…) mais ce n’est pas aujourd’hui ma démarche première. La sculpture est un métier qui nécessite de s’y consacrer à part entière.
Concernant les photos, je travaille généralement seule, dans mon atelier. Toutefois, j’ai la chance de collaborer régulièrement avec Julien Martinez, sculpteur et miniaturiste travaillant notamment avec Benjamin Lacombe, lorsque j’ai besoin d’accessoires, ou que j’ai envie d’un personnage particulier. Je suis très heureuse de bénéficier de ses talents.
De la même façon, je travaille depuis quelque temps avec mon ami Slimane Lalami sur des petites vidéos, mêlant stop motion et petites mises en scène. Ici encore, j’ai la chance d’avoir un collaborateur suffisamment patient pour passer des jours sur une vidéo de quelques secondes ! (Voir une vidéo ici)

~  Est-il plus difficile de réaliser une poupée plus traditionnelle ?

Paradoxalement, je n’ai jamais été amatrice de poupées étant plus jeune. Je les trouvais trop sages ou trop « filles ». Aujourd’hui encore, je préfère les moules atypiques, ceux plus difficiles à apprivoiser mais qui possèdent souvent un potentiel extraordinaire.

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Il paese dei balocchi

~ Quel est votre parcours artistique ?

Je collectionne les miniatures depuis l’âge de 6 ou 7 ans – je les utilise d’ailleurs toujours dans mes photos. Je me suis intéressée aux poupées contemporaines vers l’âge de 20 ans, tout à fait par hasard, et il m’a fallu quelque temps avant de les amadouer. C’est en découvrant les créations de Julien Martinez que j’ai eu un « flash » : elles me racontaient des histoires.

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Marcelle, réalisée par Julien Martinez

Concernant la photographie, étant autodidacte, ma démarche a été assez intuitive.
Il a fallu beaucoup de patience et de persévérance pour parvenir à un niveau convenable. De la même façon, la mise en scène, la couture, le maquillage, sont autant d’aspects exigeant de la rigueur et un entraînement régulier. Costume, décor, accessoires, chaque détail compte pour moi. J’ai tendance à travailler mes photographies comme des illustrations.

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The Nobodies

~  Vous exposez les petites filles modèles au bar « Les Furieux » (74, rue de la Roquette, métro Bastille) jusqu’au 29 avril. Amis Parisiens, ne manquez pas ce rendez-vous. Quels sont vos prochains projets ?

J’ai signé en début d’année avec une maison d’édition, Les Editions de Mai, pour une collection de 8 images au format carte postale. Je suis très curieuse de connaître l’accueil que réservera le grand public à mes poupées pas comme les autres !

~  Merci Sara pour vos réponses passionnantes.

Un grand merci à vous et à vos lecteurs !

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