Bocca Bacciata, Dante Gabriel Rossetti

Bocca Bacciata est une peinture (huile sur toile) réalisée par Dante Gabriel Rossetti en 1859, chef de file de la Confrérie Préraphaélite (Pre-Raphaelite Brotherhood), mouvement artistique anglais de la seconde moitié du XIXe siècle. Littéralement traduite par « La bouche qui a été embrassée » (« The mouth that has been kissed »), Bocca Bacciata doit son titre à quelques vers tirés d’un sonnet de Giovanni Boccaccio, écrivain italien du XIVe siècle :

Bocca baciata non perde ventura, anzi rinnova come fa la luna.
« The mouth has been kissed does not lose its savour, indeed it renews itself just like the moon does »
« La bouche qui a été embrassée ne perd pas sa saveur, ainsi comme la lune elle se renouvelle. » Traduction littérale.

Ces lignes ont été écrites au dos de la peinture, faisant le lien avec une inspiration majeure pour le peintre que sont les écrivains et artistes italiens du Moyen-Âge et de la Renaissance. D’ailleurs, ce tableau entame un nouveau chapitre pictural pour Rossetti, puisqu’il « quitte le sentiment monastique pour l’épicurisme » (« leaving monastic sentiment for Epicureanism », in Hunt, Pre-Raphaelitism, vol. 2, 111-112), c’est à dire qu’il met de côté la recherche spirituelle et célèbre le matériel, et ici, la chair. Les inspirations de ce nouveau tournant viennent de Titien et des peintres vénitiens du XVe siècle, et de ce fait, il élargit son éventail de modèles : préférant auparavant le type fin et gracile de Lizzie Siddal, son épouse et première muse représentée sur la célèbre toile Beata Beatrix, il choisit désormais de représenter des femmes plus rondes, à la sensualité exacerbée, gardant toutefois la chevelure rousse, dont la beauté a été réhabilitée grâce à lui.

La jeune femme représentée sur cette toile est Fanny Cornforth, une prostituée qui était l’amante et l’amie de Rossetti, qui l’a épaulé jusqu’à sa mort et posé pour lui de nombreuses fois. Elle était l’antithèse de Lizzie Siddal, étant d’une nature stable joviale, moins intellectuelle et surtout d’une beauté voluptueuse, contrairement à l’instabilité émotionnelle de Lizzie et son extrême minceur.
Fanny possédait de magnifiques cheveux roux que l’artiste a pris plaisir à peindre : ils sont flamboyants, épais, plein de reflets et encadrent le visage rond et pâle de la modèle. Le vert profond de la tenue met en valeur ce cuivre lumineux, et font ressortir les yeux de Fanny. Selon les confrères préraphaélites de Rossetti, dont le peintre Hunt et le poète Swinburne, Bocca Bacciata fait l’apologie du sexe. Ses contemporains ont d’ailleurs reconnu que Rossetti a sexualisé l’image par l’utilisation de la couleur : le roux est la couleur du péché, de la sexualité, et le vert a plusieurs signification, mais ici, il signifie sans doute l’infidélité.
Ce portrait rapproché est mis en valeur par le fond fleuri, annonçant la nouvelle ère picturale de Rossetti, plus décorative, esthétique au sens premier du terme, mais aussi amorale. Le regard grave et le cou colonnaire sont des marques du peintre : ses femmes peintes sont toujours méditatives, comme absentes et détentrices d’un secret sur le monde.

Passons aux détails fleuris : la fleur que tient Fanny et celles qui se trouvent dans le fond sont des soucis, symboles de la peine ou du chagrin. Peut-être parce qu’à cette époque, Rossetti trompait sa future épouse Lizzie Siddal avec Fanny ?  Les soucis sont d’ailleurs représentés sur le collier que porte la jeune femme, attirant le regard sur sa peau d’albâtre et évidemment son décolleté, révélé par le gilet nonchalamment ouvert qui dévoile un tissus léger, cachant la naissance de la poitrine de Fanny.
On peut observer une pomme au premier plan, qu’on peut facilement identifier comme le fruit défendu, le fruit de la discorde, origine du bannissement d’Adam et Eve du jardin d’Eden. Ça peut être un rappel de la vie de péché que mène Fanny : elle est une prostituée et est la maîtresse de Rossetti, situation dont le peintre semble avoir quelque peu honte.
Enfin, une rose blanche orne délicatement la chevelure de Fanny, qui est un symbole à l’opposé de la pomme, celui de l’innocence. Ce message va a priori à contre-courant du sens général observé. Néanmoins, peut-on avancer que Fanny n’était pas responsable du comportement de Rossetti ? Ni de son statut de prostituée ? Après tout, vivre seule au XIXe dans les rues de Londres quand on est une femme n’était pas facile, et la prostitution était souvent la seule solution pour survivre. Ajoutons que Fanny aimait profondément Rossetti, et que le rose blanche est aussi le symbole de l’amour naissant…

De toutes ces informations, nous pouvons retenir que Bocca Bacciata n’est pas qu’un portrait sensuel, il est aussi celui d’un amour interdit, construit sur la mauvaise réputation du modèle et sa relation interdite avec le peintre déjà engagé auprès d’une fiancée céleste : Lizzie Siddal, sa Béatrice, sa muse spirituelle.

 

* * *

 

Sources :

Wikipédia : Bocca Bacciata
The Pre-Raphaelite Body : Fear and Desire in Painting, Poetry, and Criticism, J. B. BULLEN, éd. Clarendom Press, 1998, p. 104.
Rossettiarchive.org : Bocca Bacciata
Preraphalitesisterhood.com : Kirsty Stonell Walker on Fanny Cornforth & Bocca Bacciata


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