Visions du Moyen Âge à l’époque romantique : un passé fantasmé ? Première partie – L’échappatoire

À travers cet article je vous invite à prendre connaissance des différents points de vue portés sur le Moyen Âge dans les arts, à l’époque où il est redécouvert : au XIXe siècle. Cette inclinaison culturelle se matérialise principalement à travers le mouvement romantique, et tous ses dérivés. On attribue généralement la genèse de celui-ci à un groupe d’intellectuels allemands, dont les noms les plus célèbres restent Goethe ou Schiller, et ce dès la fin du XVIIIe siècle. Le romantisme promeut l’exhortation du sentiment ainsi que de valeurs chevaleresques, ce qui fait du Moyen Âge un support pictural particulièrement approprié.
Courant artistique foncièrement tourné vers l
e passé, celui-ci se révèle être un parfait échappatoire pour ceux qui sont en mal d’un temps révolutionné par les innovations culturelles et techniques qu’on lui connaît.

Étant donné l’importance du sujet traité et des digressions qu’il peut amener, cet écrit sera ceint en deux parties. Nous aborderons ici l’attrait pour l’ailleurs dans le courant romantique, ainsi que ses origines, profondément ancrées dans le siècle, afin d’expliquer l’importance de la vision de l’époque médiévale comme un ailleurs non pas géographique, à l’instar des courants orientalistes, mais historique.

Victor Hugo, La tour des Rats, 1840.

Le XIXe siècle est donc, comme il l’a été mentionné plus haut, une période mouvementée, tant sur un plan culturel que technique, essentiellement marquée par la révolution industrielle. Or, si celle-ci elle fit naître dans les esprits un élan de positivisme, elle rendit également l’environnement urbain froid et contribua à sa déshumanisation, phénomène décrié avec acharnement par le mouvement romantique. Cherchant à fuir un monde où la machine est reine, les artistes instaurent peu à peu l’idéal du lointain, tant spatial que temporel, en montrant leur intérêt pour le romantisme. En effet, ceux-ci, minés par ce qu’Alfred du Musset nommait le « mal du siècle », métaphore du mal être lié à l’industrialisation, cherchent à travers le voyage imaginaire une échappatoire, un moyen de s’évader d’un monde qu’ils jugent trop déshumanisé. Cette attirance pour l’ailleurs, née à la Renaissance, tant par les fouilles archéologiques que par les Grandes Découvertes, est ravivée car rendue plus accessible et concrète par les progrès techniques, comme le bateau à vapeur ou les voies ferrées qui tendent à écourter les temps de trajet. Ainsi donc, les Européens se lancent à la conquête du monde. La mode est, à cette époque pour les jeunes aristocrates, de visiter le continent en réalisant un « Grand Tour ». De toutes ces expéditions entreprises par la jeunesse noble et bourgeoise sont rapportés de nombreux carnets de voyage, croquis et dessins qui permettent une meilleure connaissance du monde et des populations. Mais il va de soi que ces informations sont malgré tout orientées par la culture européenne, alors hégémonique.

Les déplacements étant facilités, certains artistes ont même eu l’occasion de voyager au cours de leur vie. C’est le cas de Delacroix qui peignit bon nombre de scènes de harems, fasciné par l’Orient. Outre l’exotisme, la fascination pour l’Antiquité reste très présente dans le monde de l’art, ainsi que la représentation de scènes mythiques ou bibliques. La représentation de scènes bibliques devient un genre en lui-même avec les nazaréens. La Renaissance est également un thème phare pour le style troubadour, et étendra son influence jusqu’à donner naissance dans la seconde moitié du XIXe siècle au courant préraphaélite. Mais l’ailleurs, qu’il soit temporel ou spatial, s’il est un élément primordial de la peinture du XIXe siècle, est toujours fantasmé ou sublimé.
Cependant la notion d’ailleurs ne se réduit pas à des bornes géographiques, elle touche aussi à l’Histoire et au passé.

Longtemps considérés comme une sombre période de l’Histoire où régnaient barbarie et obscurantisme, les temps médiévaux sont redécouverts au XIXe siècle, principalement par le biais des premières fouilles archéologiques, ainsi que de la « redécouverte » des sources écrites, qui pourrait plus se caractériser par un regain d’intérêt. Sur le plan littéraire, ce phénomène s’amorce notamment grâce à la réédition de romans de chevalerie par le Comte de Tressan dès 1878, permettant à ces récits une diffusion très large, touchant la plupart des catégories sociales. Partant donc du postulat que l’époque médiévale était principalement appréhendée par ses légendes ou par des récits appartenant à « l’Histoire officielle », il est donc évident que la vision que les romantiques lui portaient est éminemment transcendée et fantasmée.

Valentine de Milan pleurant la mort de son époux, Fleury François Richard, 1802.

L’apogée de cette réinvention mystifiée réside probablement dans ce qu’on nomme le style troubadour, dont la première œuvre reconnue comme telle est signée du peintre Fleury-Richard. Elle fut exposée dès 1802 et porte le titre de Valentine de Milan pleurant la mort de son époux. Comme l’intitulé de ce tableau le laisse deviner, les œuvres dites troubadour ont pour sujet des batailles ou des faits historiques médiévaux, souvent inspirés de légendes ou embellis par l’Histoire. Ainsi donc, l’époque médiévale se place au regard des artistes romantiques comme un idéal de valeurs perdues. Cependant, si ce mouvement est contemporain au romantisme, il ne s’y cloisonne pas pour autant, à l’exemple des œuvres de Charles Lock Eastlacke. En effet, celles-ci sont à mi-chemin entre romantisme et académisme.
Très vite, la mode troubadour tend même à devenir un style de vie : peu à peu, certains hommes se plaisent à revêtir des costumes d’inspiration médiévale.
Elle s’étend également à l’architecture, la donne en matière d’archéologie étant à l’époque de tenter de reconstituer des vestiges à partir d’autres éléments. Ainsi l’on vit apparaître des reconstitutions tendant plus à la réinvention. Celles-ci sont d’ailleurs de nos jours conservées comme des témoignages à part entière de l’époque romantique. 

L’importance accordée au passé durant la période romantique a pour genèse différents faits, parmi lesquels on peut citer la naissance de la notion de patrimoine, des découvertes archéologiques majeures comme Pompéi, le temple de Petra ou encore le décryptage des hiéroglyphes par Champollion, l’ouverture des premiers musées, parmi lesquels l’un d’eux était consacré à l’architecture médiévale. L’architecte Viollet-le-Duc ira même jusqu’à reconstruire des châteaux qui, si de prime abord semblent tout droit sortis du Moyen Âge, ne sont pas de purs réalisations historiques, et recèlent donc des anachronismes architecturaux mais également d’éléments fantaisistes. Ainsi, une de ses œuvres les plus connues, le château de Pierrefond, semble être une structure médiévale, mais se fait le support de nombreuses fantaisies. Cet architecte sera à ce propos le précurseur du mouvement néogothique, plus tardif. L’engouement pour l’époque médiévale au XIXe siècle semble donc avoir mis au jour un style syncrétique entre médiéval et « dixneuviémisme », car il est en fait une adaptation de la vision du Moyen Âge au XIXe, aux moyens et idéaux de l’époque.

Un Moyen Âge légendaire, sublimé et fantasmé : la quête d’un idéal de valeurs perdues

Le mouvement romantique est donc né en réaction à un monde en pleine mutation culturelle et technique, et au contexte politique instable. À cette époque se succèdent en effet républiques, monarchies et empires. À cela s’ajoute, comme l’explique Alfred de Musset dans son ouvrage Confessions d’un enfant du siècle, la présence de guerres, qui contribuent à une morosité ambiante. Dans ce contexte incertain, les romantiques, nostalgiques d’une ère meilleure qu’ils n’ont pas connue, se laissent aller à la mélancolie, déçus par un monde où toute passion s’est éteinte et la droiture avec elle. Ainsi, à travers leur comportement, d’où dérivera le dandysme, les romantiques revendiquent des valeurs quasi chevaleresques qu’ils estiment perdues. La peinture troubadour se fait écho de cet art de vivre en représentant des scènes épiques dans lesquelles la vertu féminine et la bravoure de l’homme sont exhortées.

Le Champion, Charles Lock Eastlake, 1824.

C’est exactement ce qu’évoque le tableau de Charles Lock Eastlake, intitulé Le Champion. Cette manière de percevoir les protagonistes comme des êtres bons et valeureux prend en partie sa source dans la genèse de cette œuvre. Il est vrai que celle-ci a des origines légendaires ou romancées, à l’exemple de la légende allemande du Nimbellungen ou du mythe d’Ophelia, repris par le célèbre tableau de Sir John Everett Millais, un des chefs de file du mouvement préraphaélite. Ce courant artistique, originaire d’Angleterre, s’attache, comme son nom l’indique, à l’art avant le peintre Raphaël, resté aux yeux de l’Histoire comme un des précurseurs de la Renaissance. Là aussi, les préraphaélites livrent dans leurs œuvres une vision très sensuelle et romancée du Moyen Âge, basée sur la nature et des figures féminines. Il faut cependant remarquer que malgré la rupture volontairement créée entre Moyen Âge et Renaissance, la différence entre ces deux périodes se matérialise de manière très floue dans les œuvres, dans la mesure où elle n’était pas réellement établie dans les mentalités.

Ophelia, Sir John Everett Millais, 1851-2.

Mais ce sont parfois les vestiges qui transmettent directement une image fantasmée : ainsi, au XIXe siècle se développe une passion générale pour les cathédrales. Or, dans l’imaginaire collectif, l’image que l’on se fait de ces édifices correspond aux cathédrales gothiques de la fin du Moyen Âge, ce qui ne représente qu’une petite partie des cathédrales. Et cette vision est encore vivement présente de nos jours, ce qui atteste de la non-objectivité du regard porté sur l’époque médiévale. La cathédrale reste, à ce propos, un des emblèmes de l’époque médiévale, comme en atteste le roman très célèbre Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, dont l’importance est capitale dans la représentation du monde médiéval dans la France du XIXe siècle.

Les représentations de l’époque médiévale évoquées ici sont donc issues d’un imaginaire foncièrement optimiste, visant à mettre en valeur cette époque qui, si elle permis à l’Homme de grandes avancées, n’en n’a pas moins été violente et touchée par de grands malheurs, comme la peste ou d’interminables guerres, qu’elles soient religieuses ou de simples disputes de territoires. Mais ici il n’est pas question de prétendre à une quelconque objectivité et de représenter la misère insipide des paysans – dont il serait insensé d’être nostalgique –, c’est au contraire la richesse si bien matérielle que spirituelle qui est à l’honneur ici. La période médiévale se place donc comme une échappatoire, mais également une forme d’affirmation identitaire visant à réunir la nation autour d’un passé commun vecteur de valeurs plus ou moins abstraites.

Le Moyen Âge n’est donc absolument pas abordé de manière « scientifique » et ce jusque dans les comptes-rendus des campagnes de fouilles, qui commencent à se développer. Ainsi, les croquis des sépultures de chefs montrent la plupart du temps un guerrier richement vêtu accompagné de mobilier, dans sa tombe. Ces représentations fantasques ne sont absolument pas fidèles à ce qui a été découvert, bien souvent enjolivées par l’imagination du dessinateur. Mais qu’importe, ces témoignages, s’ils n’ont aucune valeur scientifique, sont devenus de véritables vestiges de la pensée romantique et de la vision portée sur le passé de l’homme européen du XIXe siècle.

 


Sources principales :

  • MURAY Philippe, Le XIXe siècle à travers les âges, Editions Denoël, collection Tel, Paris, 1984.
    PRESSOUYRE Léon (sous la direction de), Le Musée des Monuments Français. Cité de l’architecture et du patrimoine, Éditions Nicolas Chaudun, Paris, 2007.
  • STANGUENNEC André, La philosophie romantique, Éditions Vrin, collection Bibliothèque des Philosophies, Mayenne, 2011.
  • CISERI Ilaria, Le Romantisme 1780 -1860 : La Naissance d’une nouvelle sensibilité, Éditions Gründ, Paris, 2004.
  • Galerie Marc Maison, Le style troubadour, [en ligne], disponible sur : http://www.marcmaison.fr/architectural-antiques-resources/style_troubadour
  • Toutes les ressources iconographiques proviennent du site Web Gallery of Art.

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