Une petite ballade à Cross Bones Graveyard

Un certain temps s’est écoulé depuis ma dernière expédition, je m’en excuse sincèrement. En réalité, je peux fournir une très bonne raison à cette absence prolongée : je me suis subtilement déplacée en outre-Manche, à Londres plus exactement, pour quelques mois. Qu’à cela ne tienne, le pays des Angles est riche en mystères et en lieux étranges, et représente une véritable terre de prédilection pour l’amatrice de curiosités que je suis. Je vous invite donc à plier vos bagages et à me suivre dans la contrée anglo-saxonne.

Pour ce premier compte rendu, je vous emmène sur les traces d’un « ancien » cimetière plutôt hors du commun, Cross Bones (littéralement, le carrefour des os). Si Londres regorge de cimetières de renom tels que Highgate Cemetery, Golden Green Crematorium ou Nunhead Cemetery, qui sont de véritables bijoux architecturaux et donc, des lieux à ne manquer sous aucun prétexte (sauf si vous êtes du genre froussarde et que vous ne voulez ramener aucune âme perdue et tourmentée chez vous – comme moi), le lieu que je vais vous présenter n’a pas toujours été mis sous les feux de la rampe, mais il ne manque pas d’intérêt pour autant.

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De nos jours, le site ne comporte ni tombe ni trace éventuelle d’avoir servi de dernière demeure à de nombreux trépassés. En pleine jungle urbaine, non loin de la City et de ses bâtiments iconiques tels que le 30 St Mary Axe surnommé le « Gherkin », le 20 Fenchurch Street dit le « Talkie Walkie » et le 122 Leadenhall, dans le borough de Southwark, se trouve Cross Bones Graveyard.

Le lieu est accessible par une entrée située dans la rue Redcross Way, un des axes perpendiculaires à Southwark Street. Rien ne peut laisser deviner la présence d’un tel sanctuaire, caché entre les bâtiments d’une zone urbaine toujours en plein travaux de réaménagement. Une fois que nous nous avançons dans la rue, à notre droite, quelques affiches collées aux murs et une énorme inscription peinte le long des panneaux de métal indiquent que nous nous rapprochons de la fin de notre périple.

Au Moyen Âge, Cross Bones servait de fosse commune aux indigents et aux parias de la société, en général des prostituées employées dans les maisons closes de Bankside, connu pour être le quartier des plaisirs londoniens de l’époque. De leur vivant, ces dames bénéficiaient d’une mesure de protection instaurée par l’évêque de Winchester pour l’exercice de leurs fonctions et portaient le titre de Winchester Geese (littéralement « les oies de Winchester »). Une fois décédées, elles n’avaient pas droit à un enterrement chrétien et ne pouvaient pas être ensevelies en terre consacrée. À l’époque victorienne, Redcross Street (maintenant Redcross Way) était la rue « proscrite » de Londres où s’entassaient les citoyens de seconde zone, un véritable quartier des bas-fonds où trouvaient refuge des criminels en tout genre et des malades condamnés par le choléra. Toute cette plèbe victorienne finissait dans la fosse commune de Cross Bones, une fois passée de vie à trépas. Ce cimetière des plus démunis était régulièrement « pillé » par des voleurs de corps, à la recherche de cadavres à disséquer pour le Guy’s Hospital situé à deux pas du site (1). Personne ne peut vraiment dire que le lieu ait joui d’une réputation très enviable depuis sa création…

Dans les années 1990, lors des travaux de l’extension du métro londonien, les archéologues du Museum of London ont exhumé plus de 148 squelettes de Cross Bones, dont certains spécimens ont été montrés lors d’une exposition. En 1996, l’écrivain John Constable inspiré par une vision, rédige par le biais de l’écriture mécanique un poème dédié à Cross Bones qui, plus tard, fera partie d’un cycle épique nommé Southwark Mysteries, regroupant poésies et pièces de théâtre. L’œuvre connaît un énorme succès et est jouée au Shakespeare’s Globe et à la Southwark Cathedral.

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Ce regain d’intérêt pour Cross Bones est le point de départ de nombreux projets et manifestations artistiques qui ont conduit à la sauvegarde de l’ancien cimetière et à la création du jardin actuel, avec notamment l’aide des bénévoles (Friends of Cross Bones), de la mairie de Londres, du service des transports publics londoniens (Transport for London) et des entrepreneurs chargés des travaux de rénovation du quartier (Bankside Open Spaces Trust) (2).

Qu’en est-il du lieu en soi ? Le Garden of Remembrance, conçu par Helen John a été aménagé par-dessus la fosse commune, pour ne pas déranger le repos des défunts. Le lieu ouvre ses portes au public en 2015 et le 22 juillet de l’année, Cross Bones reçoit la bénédiction du clergé local et devient enfin la terre consacrée qu’elle aurait dû être depuis le XIIe siècle (3). Le jardin est ouvert du lundi au samedi, de 12h à 15h grâce au travail des bénévoles. Le lieu est un concentré d’éclectisme où les rituels chrétiens et païens se mêlent en tout quiétude. Plusieurs artistes locaux ont participé à la création du jardin et de ses différentes infrastructures, ainsi qu’à la mise en place du sanctuaire accroché aux Red Gates, ces barrières qui font face à la rue Red Cross Way, où se trouve la plaque commémorative.

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Sur cette plaque, les passants peuvent lire :

Cross Bones Graveyard

À l’époque médiévale, ce lieu était une terre non consacrée réservée aux prostituées dites « Winchester Geese ». Au tournant du XIIIe siècle, il était devenu le cimetière des indigents, pour être fermé en 1853. Ici, les locaux ont construit un sanctuaire en leur mémoire.

Chers Parias, reposez en paix (4).

Parmi les différentes installations du jardin se retrouvent: The Invisible Garden, The Infinity Beds, The Pyramid, The Map of Liberty, The Old Door et The Shrine at The Red Gates. Le jardin est toujours en pleine extension, certaines installations moins imposantes sont remplacées par d’autres au fil du temps et des fleurs sauvages sont ressemées à chaque saison.

Je vous laisse en compagnie de ces quelques photographies qui valent mieux qu’un long discours. Le style un peu bohème et coloré du jardin me rappelle énormément le culte des défunts du folklore mexicain. Tout est paisible, mais également (et très étrangement) décalé par rapport à l’idée que la plupart peuvent se faire d’un sanctuaire. La pièce maîtresse reste tout de même les centaines (les milliers peut-être) de rubans et de grigris en tout genre accrochés sur les barrières du jardin, à la mémoire de tous ces défunts qui n’avaient pas eu droit à un semblant de dignité pour leur dernier grand voyage.

Aujourd’hui, cette faute a enfin pu être réparée. Cross Bones accueille de nombreux visiteurs et, lors de ma venue, j’ai été assez surprise de voir des familles avec des enfants en bas-âge s’amuser dans ce jardin tout à fait particulier. L’existence de Cross Bones reflète en quelque sorte une manière « so British » de réaliser un travail de mémoire sans tout le cortège très funeste censé habituellement l’accompagner, mais toujours dans le plus grand respect.

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Votre serviteur en pleine action…

De nombreuses manifestations et célébrations se déroulent encore sur place, surtout lors de la Saint George ou pendant Halloween. Des veillées commémoratives sont aussi régulièrement organisées sur le site.

Si vous êtes dans le coin, n’hésitez pas à faire un tour dans ce « jardin du souvenir » aussi éclectique qu’étrange, niché en plein cœur de Londres, mais dont l’histoire ne peut vous laisser indifférent. Faites-vous guider par l’esprit The Goose, pour une visite inoubliable…

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The Garden of Remembrance, perdu en pleine jungle urbaine

(1)(2)(3) Historique de Cross Bones traduit et adapté du site : https://crossbones.org.uk/

Toutes les images ont été prises par mes soins (sauf mention contraire)

Adresse : Redcross Way, London SE1 1TA, UK

Horaire : 12h à 15h, du lundi au samedi

Tarif : gratuit


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2 réflexions sur “Une petite ballade à Cross Bones Graveyard

  1. Excellent article ! Je suis allée à Londres deux fois, amis je n’avais jamais entendu parler de cet endroit. J’essaierai de le visiter la prochaine fois, il m’a l’air tout à fait inspirant !

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