Véronique Jeantet, créatrice de bijoux d’art

Véronique Jeantet est une créatrice de bijoux à la personnalité discrète. Elle s’efface élégamment derrière ses bijoux, riches de pierres, de métaux et de perles. L’esthétique de ses créations a des côtés baroques et ethniques, un véritable mélange des genres et des inspirations. Elle créé aussi des bien des petites pièces délicates à porter tous les jours que des colliers imposants, qui ornent avec ravissement les cous graciles des modèles qui prêtent leur image.  Je vous propose de découvrir la femme derrière l’atelier à travers cette interview.

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Photo : Yasmine Bennis – Modèle : Louise Ebel – MUA : Eden Tonda

~ Bonjour Véronique ! Pouvez-vous vous présenter un peu ?

Bonjour ! Voilà un exercice un peu compliqué. Je pourrais simplement vous dire que je suis une créatrice de bijoux autodidacte,  comme beaucoup d’autres créateurs de bijoux d’ailleurs… Ou bien plus certainement que j’ai été l’heureuse victime d’un parcours incohérent et accidenté où le bijou s’est imposé de façon assez improbable…

~ Quand est née votre passion pour la création de bijoux ? Qu’est-ce qui vous a attirée ?

J’ai toujours été très réceptive à l’art en général, et particulièrement intéressée par les civilisations anciennes tout autant que par les arts ethniques, la bibliothèque familiale étant plutôt généreuse en la matière. Cependant, la rencontre avec le bijou s’est faite par le plus grand des hasards, lors d’une expérience professionnelle dans le milieu de ce que l’on nomme aujourd’hui la Haute Fantaisie. Les premières pièces sont venues un peu plus tardivement, mais avec la particularité qu’elles furent immédiatement des pièces imposantes, mes premiers chokers.
Il est difficile d’en expliquer le processus… Tout a été très instinctif, une sorte de pulsion dans un moment de vie compliqué, et j’ai immédiatement été fascinée par cette capacité à créer aussi facilement et simplement du beau, ce dernier faisant parfois bien défaut à mon environnement. Les couleurs, les matières, les formes m’invitaient, m’incitaient même à créer un nouvel univers, dans une liberté qui m’est apparue alors totale. Devenu un moyen d’expression très intime, le bijou revêt également à mes yeux une valeur réparatrice.
Et cette fonction rituelle dont il se voit pourvu chez certaines ethnies a eu un impact important dans ma façon d’appréhender la féminité, le bijou s’imposant dans mon univers comme un objet cérémonial essentiel dans un parcours initiatique, vers une féminité affirmée, forte, mystique.

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Photo : Sophie Thouvenin – Modèle : Kiki Béguin

~ Vos bijoux sont d’inspiration ethnique, est-ce que certains styles vous inspirent plus que d’autres ?

J’ai en effet un goût très prononcé pour les bijoux ethniques, en particulier les ornements issus des cultures d’Afrique noire, d’Océanie ou amérindiennes, pour leur aspect plus brut, l’utilisation de matières naturelles et les techniques artisanales qui sont les leurs, tout autant que pour leur valeur rituelle, même si je demeure une grande amatrice de bijoux en argent berbères ou d’Asie.
L’art d’ornementer le corps a aussi grandement influencé mon travail, qu’il s’agisse d’accumulation de bijoux, de vêtements, de tatouages ou tout autre type de modification corporelle telle la scarification.

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Photo : Alexandra Banti – Modèles (de gauche à droite) : Lady Héroïne et Hana Bolkonski

~ Vous semblez aussi très intéressée par le XIXe, à cela on peut ajouter qu’à cette époque l’Orient avait le vent en poupe chez les artistes, et tout ce qui était japonais, méditerranéen et arabe avait du succès en décoration, accessoires, et en bijoux ! Vous reconnaissez-vous dans cette esthétique ?

Complètement. J’ai été très jeune subjuguée par ce qui a été pour moi le premier contact avec un métissage culturel, un métissage qui deviendra ensuite partie intégrante de ma création.
Le mouvement orientaliste a particulièrement influencé mes goûts, mes envies, mes découvertes artistiques et la construction de mon univers, cet intérêt pour les mondes arabes et méditerranéens ayant été initié par un héritage culturel familial.

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Photo : Solène Ballesta – Modèle : Daphné Huynh – Masque métal : Pascal Jaques – MUA : Yanis Zaghia

~ Vos bijoux peuvent avoir un aspect imposant, je pense notamment aux chokers. Voyez-vous le bijou comme une parure en lui-même ?

En effet, le bijou est pour moi une parure, un ornement, et certainement pas un accessoire. Il rayonne, s’impose et se suffit à lui-même. Si j’osais, je dirais même qu’il se nourrit des énergies, des émotions de la personne qui l’arbore, qu’il en accentue la ou les personnalité(s) et parfois même qu’il met en relief des facettes de soi qui, sans son entremise, demeureraient invisibles aux yeux d’autrui.

Photo : Sommeil Paradoxal – Modèle : Keiko.

~ Pour qui créez-vous ? Quelle serait la cliente idéale ?

Voilà la méprise la plus importante à laquelle je suis confrontée de façon récurrente et il semble d’ailleurs que ma qualité de « créatrice » m’y enferme définitivement. Je ne créé pas pour autrui. Mes pièces les plus importantes, celles auxquelles je suis le plus attachée et qui sont, de fait, le fondement de mes « collections », ont été créées sous l’impulsion d’une dynamique très intime. Elles se nourrissent de mon histoire, de mes douleurs, de mes joies, de mes peurs. Elles sont la traduction d’un moi idéalisé tout autant que la concrétisation de mes paradoxes, de mon instabilité.
Mes pièces les plus emblématiques sont les chokers (nom tiré du verbe anglais « to choke », soit étrangler) : sous leur aspect luxuriant et ostentatoire, ces corsets de cou faits de matières nobles et colorées n’en sont pas moins, à l’origine, l’expression d’une douleur que je me suis employée à rendre supportable par le biais d’une approche esthétique. J’ai plus tardivement compris qu’ils participaient d’un cheminement quasi initiatique vers une forme de féminité, s’imposant comme les éléments d’un culte qui pourrait lui être dédié. J’évoque ici une féminité en pleine possession de ses pouvoirs, qu’il s’agisse de femmes guerrières, de prêtresses…
En dépit de leur caractère très intimiste, ou bien peut-être finalement en raison de ce dernier, les femmes qui les portent en ma présence, je pense notamment aux amies et modèles, semblent véritablement s’emparer de leur essence au point que le bijou et elles paraissent se fondre en une entité à la personnalité propre et parfois différente de celle qu’on leur (re)connaît. Le phénomène est véritablement fascinant.
Donc, pour répondre à votre question, et bien que la création soit une dynamique intime, ces bijoux touchent des femmes en quête ou bien en pleine possession de leur féminité.

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Photo : Samuel Guerrier – Modèle : Andréa L. – Casque et sculpture : Pascal Jacques – MUA : Benoît Agache – Robe : Frédérique Boussole

~ Confectionnez-vous vos séries limitées comme des histoires ? Comment mettez-vous en place une collection ?

Une collection n’est que le prolongement d’une pièce majeure, d’un choker donc. Tout se fait autour de lui, pour lui. Là encore, rien n’est vraiment conscientisé, planifié, ni même esquissé : la création se fait instinctivement et de façon pulsionnelle, elle est conditionnée par les images qui s’entrechoquent dans mon esprit – couleurs, formes, souvenirs de lectures ou images de films – et se consolide dans l’émotion du moment, heureuse comme douloureuse, tout comme dans l’envie de matière, particulière à chaque expérience.
Une fois la pièce centrale existante, la collection se réalise d’elle-même, plus ou moins rapidement. Nombre de mes collections s’alimentent au fil des mois, des années mêmes.
Ces collections sont récurrentes, de même que le sont les personnages importants d’une histoire. Ce positionnement est aussi un moyen de ne pas répondre à la pression constante que l’on ressent en tant que créateur, artiste, de la part d’une société qui nous invite incessamment à nous « renouveler », à créer sans relâche des consommables.

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Photo : Alyz – Modèle : Amma Amarylis Lhotellier – MUA : Stéphane Dussart

~ Vous utilisez des matériaux bruts, bronze, bois, pierres semi-précieuses, est-ce que l’aspect naturel est important pour vous ?

En réalité, cet aspect naturel est essentiel. Pour qui s’y intéresse, les pierres revêtent bien des significations, nombre de civilisations leur accordent des pouvoirs de protection, de guérison, d’aide à l’introspection. Pour ma part, je suis particulièrement attirée par les pierres de protection, celles qui repoussent les mauvaises énergies.
Les matières naturelles dans leur ensemble représentent le lien que j’entretiens avec la nature, je les investis d’émotions, de pouvoirs et mes bijoux s’en nourrissent et se construisent comme des talismans, et parfois des objets participent à des rituels intimes, des rituels de passage dans une quête personnelle.

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Photo : Paul Von Borax – Modèles (de gauche à droite) : Rachel Ochocola et Charline Muse – MUA : FoxyChrys – Coiffure : Floriane Seguin

~ Réalisez-vous vous-mêmes les éléments qui façonnent vos bijoux ? Combien de temps mettez-vous à la réalisation d’une collection ?

Non, c’est impossible lorsqu’on travaille seule. Il me faudrait pour cela revêtir tour à tour l’habit du lapidaire, du sculpteur de métal et j’en passe, ou bien tout simplement avoir un atelier et les personnes compétentes pour ce faire. Or mon souhait a toujours été d’évoluer seule car, au risque de me répéter, il s’agit d’une relation très intime que j’entretiens avec le bijou. J’assume d’ailleurs pleinement le choix simple d’assembler les matières autour de techniques telles que le tissage, au lieu de les façonner.
J’ai néanmoins quelques regrets à ce sujet, notamment pour ce qui relève du travail sur le métal. Comme beaucoup d’entre nous, du fait de cumuler les activités, je souffre cruellement du manque de temps. J’espère malgré tout remédier assez rapidement à ce regret et pourvoir, d’ailleurs, m’octroyer la possibilité d’expérimenter de nouvelles techniques qui me tiennent à cœur et me permettraient de m’exprimer avec encore moins d’entraves.

~ Vos créations sont souvent utilisées lors de shootings photos. Est-ce que parfois vous créez spécialement pour ces séances ?

Cela m’est arrivé en effet, à mes débuts. L’expérience fut d’ailleurs des plus intéressantes. J’ai cependant été obligée de revoir mes priorités, le temps consacré à la création me faisant cruellement défaut.

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Photo : Martial Lenoir – Modèle : Andréa L. – MUA : Djenette Boo – Jupe : Ludovic Winterstan

~ Définiriez-vous cette passion plutôt comme un art ou comme de l’artisanat ?

Je ne me considère pas comme une artisane, n’étant pas dans une recherche technique ou de perfection du geste. Mon travail est instinctif, parfois hasardeux, et le bijou est le fruit d’une expérience souvent improbable et assurément très intime.

~ Quelles difficultés rencontrez-vous le plus souvent en tant que créatrice ?

Elles sont légion… Ma plus grande souffrance dans cette aventure est le problème de l’étiquette. Le bijou, lorsqu’il ne relève pas des qualifications codifiées « Haute Joaillerie » ou « Bijou d’artiste », est automatiquement classé dans la rubrique « Bijou Fantaisie » ou « Bijou de créateur », réduisant la création à une simple activité à but lucratif sans qu’aucune structuration artistique ni intellectuelle puisse lui être reconnue.
D’autre part, la majorité des gens ne font pas la différence entre une création intime et un bijou répondant aux besoins d’un marché, d’ailleurs saturé et qui, de fait, nous oblige à presque nous prostituer pour vendre notre travail.
Mon absence de parcours qualifié est également préjudiciable dans certains cas de figure et m’ôte parfois toute possibilité de reconnaissance artistique et ce qui en découle.
Je pourrais encore citer bien des difficultés qui, à plusieurs reprises, m’ont donné envie de tout abandonner. Néanmoins, j’ai eu la très grande chance d’avoir un parcours jalonné de belles rencontres, de personnes qui ont cru en l’originalité de mes pièces et qui m’ont soutenue par leur amitié, leur reconnaissance et les opportunités qu’elles m’ont offertes. Sans elles, les bijoux ne seraient certainement plus…
Et c’est sur cette jolie note que je préfère clore ma réponse !

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Photo : Leaulevlesara – Modèle : Rachel Ochocola

~ Enfin, quels conseils donneriez-vous à de jeunes créateurs ?

De cultiver leur folie, c’est la seule façon de survivre…

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Photo : Eric Keller – Modèle : Mizuko

 

 

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